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Inimaginable ce qui gravite comme génies à Florence au XVIe siècle. Moines illuminés, scientifiques, théoriciens de la politique, poètes réunis en sociétés secrètes, princes, prélats et – surtout – sculpteurs et peintres. S'il reste de la majorité des artistes de cette époque ce que les registres de la ville en conservent (leurs fiches de paie) et ce que Giorgio Vasari – lui-même peintre –, premier historien de l'art, veut bien en révéler dans sa somme des Vies des plus illustres peintres, sculpteurs et architectes (ouvrage infiniment biaisé), Benvenuto Cellini (1500-1571), lui, a raconté sa vie dans ce qui est communément considéré comme la seule autobiographie substantielle d'une artiste de la Renaissance.
Celle-ci est, comme il se doit, constellée de contre-vérités, d'exagérations et d'aventures purement fictionnelles qui feraient passer – en regard de cette existence – Indiana Jones pour l'Inspecteur Derrick. Mais il est incontestable que Cellini, sculpteur de génie, n'eut pas une vie de tout repos et qu'il partagea avec Berlioz (1803-1869) un goût assumé pour l'extravagance. Berlioz ne se déguisa-t-il pas en matrone pour traverser la France et aller abattre la femme qui l'avait envoyé promener ? Il ne renonça au haïssable projet qu'à Nice, muni d'un pistolet et affublé d'une coiffe de digne vieille dame.
Vie des artistes, par Giorgio VasariCousins de transgression
Il plut à Cellini comme à Berlioz de transporter un peu de leur folie dans leur œuvre. Berlioz révolutionna l'orchestration, Cellini toucha à tout sans jamais manquer de génie et ne dissimula jamais son fabuleux ego. Ainsi, son œuvre la plus célèbre, le Percée tenant la tête de Méduse, sise dans la loggia des Offices à Florence recèle un secret quasiment invisible à l'œil nu : l'arrière de la coiffe de Percée, porte – quasiment en anamorphose – un autoportrait de Cellini, qui apparaît dans les touffes de cheveux, avec sa grande barbe et ses yeux écarquillés.

Pour Berlioz, l'opus Benvenuto Cellini fut aussi le lieu d'une transgression majeure par rapport au genre "opéra" ; vu qu'il y représente – sur scène – le pape Clément VII. Certes, du temps de Berlioz, la France était déjà une terre régicide, qui avait défié le pouvoir spirituel de manière on ne peut plus contondante, mais "faire chanter" le Souverain Pontife est, à notre connaissance, une incongruité absolue au XIXe. Il faudra attendre les compositeurs du XXe pour que la règle s'assouplisse : Hans Pfitzner fait apparaître dans son opéra Palestrina en plus du pape Pie IV, plusieurs cardinaux réunis au Concile de Trente. Là, un cardinal du nom de Cervini, tenta de toutes ses forces de faire interdire l'art de la polyphonie au prétexte que l'entrecroisement des lignes de chant tendait à rendre le message évangélique incompréhensible. Palestrina, compositeur de la Renaissance, se fendit d'une messe polyphonique pour démontrer au collège que l'argument du cardinal ne tenait pas la route. Cervini devint Pape, il choisit le nom de Marcel II, ne régna que 22 jours et Palestrina nomma son œuvre Missa Papae Marcelli. Sans rancune.
Alain Altinoglu : "Il y a dans "Benvenuto Cellini" assez de matériel pour faire cinq opéras"Confronter les puissants
Retour à Berlioz. Alors que l'opéra naissait, dans l'Italie du Nord, des compositeurs comme Cavalli, à Venise, contribuèrent à donner l'illusion que toutes les extravagances étaient permises sur scène. On y commenta le pouvoir (séculier et spirituel), la confusion des genres et, surtout, le priapisme des puissants. Mais tout ceci sous couvert d'intrigues situées dans la mythologie. Offenbach lui-même se servit de la figure de Jupiter pour se moquer de Napoléon III.
Semele, un rêve d'opéra parfaitEn revanche, convoquer directement les figures du pouvoir sur scène resta longtemps tabou. Les Huguenots de Meyerbeer, qui traitent de la Saint-Barthélemy, ne convoquent ni Charles IX, ni sa mère florentine, Catherine de Médicis. Verdi, plus tard, dans son Bal Masqué, tenta de mettre en scène le régicide de Gustave III de Suède. La censure lui conseilla de transposer son intrigue en Louisiane. Est-ce par vengeance que, plus tard, dans Don Carlo, Verdi mit en scène le plus terrifiants des Grands Inquisiteurs, entre le roi Philippe II, l'infant Carlos et le fantôme de Charles Quint ?
Compositeurs comme sculpteurs ont, au péril de leur vie, contribué à faire bouger les lignes de la censure. Ce n'est pas Cellini, longtemps emprisonné, qui dira le contraire.
Benvenuto Cellini. Opéra d'Hector Berlioz. La Monnaie, Bruxelles. Du 28 janvier au 17 février. Infos & réservations : www.lamonnaiedemunt.be.

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