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Adolescent, Renaud Lessard vit pour la première fois Le chat dans le sac, le chef-d’œuvre du cinéma direct de Gilles Groulx. Ce faisant, le futur réalisateur découvrit Barbara Ulrich, vedette du film devenue une figure culturelle emblématique. Des années plus tard, voici que le jeune trentenaire et la sémillante octogénaire proposent l’aussi singulier qu’original Barbaracadabra, qui brouille la frontière séparant documentaire et fiction.
Pour mémoire, Barbara Ulrich était au générique du truculent documenteur Mad Dog Labine, coréalisé par Renaud Lessard et Jonathan Beaulieu-Cyr (qui apparaît dans Barbaracadabra).
« Après Mad Dog, je me suis mis à aller passer du temps chez Barbara. On fumait des cigarettes, on buvait du thé… Un jour, elle m’a avoué qu’il y avait en elle un désir latent de réalisation », explique Renaud Lessard lors d’un entretien en compagnie de sa coréalisatrice.
Durant cette période, Barbara Ulrich effectuait un retour au jeu, au cinéma et dans des séries Web, après une longue absence.
« J’ai eu trois rôles d’affilée de femmes d’un certain âge très stéréotypées, et ça m’a mise en colère, se souvient-elle. Parce que ce n’est pas comme ça dans la vie. Car il y en a, des femmes comme moi qui ont gardé toute la passion, toute la folie et toute la verve de leur jeunesse. Je me suis donc assise et j’ai écrit une websérie. J’ai montré ça à Renaud en lui demandant de m’aider à peaufiner, mais aussi de montrer ça à sa gang afin d’être certaine qu’il n’y avait rien de ringard. Ses amis de cinéma ont capoté. »
Le futur du cinéma
Hélas, malgré de bons commentaires, le financement institutionnel ne suivit pas. Peut-être lors d’un prochain tour, ou dans quelques années…
« Pour moi, attendre du financement pour un projet pendant 7-10 ans, ça peut être irritant, mais c’est possible. Mais avec Barbara, je n’avais pas envie de prendre ce risque-là. Au moment même où j’en arrivais à la conclusion que le temps pressait, Barbara s’est blessée. »
« Je me suis dit que, peut-être, si on créait quelque chose ensemble, Renaud et moi, ça allait être un motivateur pour ma guérison. J’étais vraiment une éclopée. J’étais sur des antidouleurs et tout le kit. Ça ne filait pas. »
« Puis, soudain, c’était la COVID, enchaîne Renaud Lessard. Et là, on a eu les histoires des personnes âgées qui tombaient comme des mouches, partout. En toile de fond, il n’y avait plus, ou presque plus de tournage. Le futur du cinéma était remis en question pour la première fois. »
Nécessité étant mère de l’invention, Renaud Lessard se plaça en quarantaine dans un 1 1/2 loué pour l’occasion, après quoi il emménagea pour un mois chez Barbara Ulrich, dans l’appartement d’où le tournage se déroulerait.
Dans le film, on assiste aux aléas de la cohabitation, mais aussi au tournage de certaines des scènes écrites par Barbara Ulrich pour sa série Web, scènes jouées uniquement par Renaud Lessard et elle, en un délicieux délire méta.
L’ombre du Chat
Surtout, le film documente l’amitié et la complicité qui unissent ces deux créateurs et s’avère extrêmement beau et émouvant (voire parfois drôle lors de brèves prises de bec).
« Tous les jours, Renaud et moi, on se demandait : “OK, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?” On n’avait pas de plan. En même temps, il y avait les leçons de réalisation que Renaud me donnait. »
« Parce que Barbara, elle est exactement dans le film comme elle est dans la vie. Elle est très occupée. Elle a tout le temps quelque chose à faire. Alors, à un certain niveau, le plan, c’était un peu la vie quotidienne. C’est un film qui s’est révélé à nous en le faisant. »
Parmi ces « révélations » : des échos inattendus au susmentionné Le chat dans le sac, dont des extraits ponctuent Barbaracadabra.
« Ce serait vraiment à mon avantage de dire que c’était prémédité, mais non, c’est arrivé sur le coup. Barbara qui sort ses lunettes et qui dit : “Heille, ça, c’est les lunettes du Chat.” Ou plus tard, au montage, je constate que telle image, je l’ai déjà vue. Je vais grappiller dans les archives de l’ONF, et je retrouve cette image d’il y a 60 ans, ancienne et nouvelle… Des moments comme ça, on a pu en récolter, je pense, parce qu’on était ouverts et très vulnérables. »
Le spectre de Gilles
Vulnérables, les deux collaborateurs l’étaient tout spécialement à l’issue du tournage.
« Il y avait un aspect tellement révélateur, tellement intime, que Renaud et moi, on a mis ça sur la glace pendant presque un an. Je ne voulais pas voir le matériel », confie Barbara Ulrich.
« Puis, Renaud a commencé à monter et à m’envoyer des extraits. Je lui faisais des suggestions, parce que j’ai beau ne pas avoir une connaissance accrue de la technique du cinéma, j’ai un esprit très affûté pour ce qui est des notions de cadrage, de montage… Faut pas s’étonner : j’ai vécu avec Gilles [Groulx] pendant 30 ans ; j’ai vécu avec lui pendant tout le temps qu’il a fait du cinéma, à partir du Chat. D’ailleurs, c’était parfois un facteur tétanisant. Parce que, quand on tournait, je me demandais : “Qu’est-ce que Gilles penserait de ça ?” »
De son côté, Renaud Lessard évoque « un conflit identitaire » pour expliquer l’inconfort momentané. « Barbara, parce qu’elle a été confrontée à son image de maintenant, et qu’il y avait le spectre de Barbara à 20 ans, celle du Chat dans le sac, icône, sex-symbol, etc. Et moi, parce que je ne suis pas quelqu’un qui avait envie de se mettre devant la caméra. C’est quelque chose qui est arrivé par accident, par réciprocité. »
Un objet cinématographique
Heureusement, tous deux parvinrent à passer par-dessus ledit inconfort.
« Oui, j’ai l’air d’une vieille, il va falloir que je l’accepte. Lui, il a l’air d’un con des fois, et il va falloir qu’il l’accepte. Mais ce qui est le plus tripant, c’est que les gens semblent disposés à nous suivre dans cette espèce de déconstruction du quotidien ; dans cette intimité de l’imperfection de la vie. Avec cet objet cinématographique, on a brisé les codes du narratif, les codes du convenu. J’ai vécu l’époque de l’émergence du cinéma direct et l’espèce de foisonnement, d’effervescence et de prise de risques… Et depuis quelque temps, je note un retour au convenu dans le cinéma. Je suis d’autant plus contente qu’on a brisé ces moules-là. C’est ce qui me ravit le plus. Je trouve ça extraordinaire. »
De conclure son ami : « Bien dit, Barbara. »
Oui, bien dit.


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