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Dans le monde des arts, la fin de l’année marque le terme d’une période exigeant des activités administratives pour les organismes artistiques à but non lucratif. C’est le moment des assemblées générales annuelles et des fameux audits financiers.
Dans la Capitale-Nationale, là où j’exerce un travail d’écrivain de plateau qui me taraude et m’enthousiasme, la plupart des organisations artistiques ont longtemps fait affaire avec la même firme pour cette besogne. Ce petit bureau auditeur de la ville de Québec avait développé une expertise importante : il avait une vaste compréhension des paramètres complexes qui activent et régissent nos pratiques.
Bien que nos démarches s’inscrivent idéalement en faux avec notre société utilitariste, nous sommes soumis à des activités administratives d’une intense rigueur. S’il veut décider du contenu et des formes de ses œuvres, l’artiste indépendant doit aussi, malheureusement, être à même de se retrouver dans le dédale des états financiers.
Cette petite firme fut donc rachetée par un conglomérat beaucoup plus vaste. Il est facile de comprendre qu’après des années de dur labeur, les patrons de cette entreprise eurent envie de prendre leur retraite et de bénéficier d’une somme substantielle liée à la vente de leur bureau. Ce texte n’est en rien une manière de leur jeter la pierre.
L’an dernier, en faisant affaire avec le nouveau vérificateur, une fois les anciens auditeurs partis pour de bon, quelle étrange surprise : les tarifs avaient augmenté de 50 % et on nous refilait près de 50 % du travail de prise de données, ce qui revenait à dire que l’augmentation était d’à peu près 100 %.
Cela n’a rien d’étonnant quand on y pense. Si autrefois la petite firme faisait ce travail, aujourd’hui, la grande, qui a racheté son petit compétiteur, bien qu’elle s’acquitte de la tâche attendue, ne fait plus vraiment des audits financiers. Oui, à la fin du processus, pour des sommes maintenant rendues astronomiques, nous avons bel et bien reçu des états financiers et un rapport d’audit en bonne et due forme, mais, comme pour la plupart des entités, l’activité principale et le but de cette grande firme ne sont probablement pas de faire ce qu’elle dit qu’elle fait. C’est plutôt de faire de l’argent.
Vous croyez que Boeing et Bombardier fabriquent des avions ? Que Disney crée des films ? Et que Loblaws, Sobeys et Metro ont à cœur de nous nourrir ? Non, ils font d’abord et surtout de l’argent.
C’est ici que s’éclaire mon propos : dans un monde comme celui-ci, qu’en est-il, par exemple, du sort des pratiques artistiques ou du fonctionnement des pouvoirs publics ?
Soyons fous et activons notre imagination ! Est-ce que le ministère de l’Environnement ne dissimulerait pas, en fait, un second ministère des Ressources naturelles (qu’on devrait peut-être appeler ministère de l’Extraction) ? Le ministère de l’Habitation ne devrait-il pas être plutôt dénommé ministère des Ressources immobilières et de l’Augmentation de l’itinérance ? Allons-y et continuons à délirer : suivant cette logique, nous pourrions parler du ministère de la Finalisation du démantèlement des réseaux publics en santé et en éducation, du ministère de l’Industrie culturelle partisane et du ministère de la Constitution de la coalition adoptée par bâillon ?
Et que dire du secrétariat aux Relations avec les Premières Nations et les Inuit ? Dans ce monde du règne de la post-vérité et de l’avilissement continu des mots et de leur sens, où tout ne veut plus rien dire et son contraire, ne s’agirait-il pas plutôt d’un secrétariat à l’Assimilation continue et à la Non-Réconciliation ?
Qu’il est rare aujourd’hui de voir les bottines suivre les babines !
En attendant de changer d’auditeur financier, espérons que les artistes, obligés de se faire administrateurs de personnes morales pour être libres dans leurs pratiques, ne se laisseront pas anesthésier par les quelques crédits ajoutés au budget du Conseil des arts et des lettres du Québec, continueront à lacer rigoureusement leurs souliers et rêveront d’une contre-culture féroce et bien acérée.
Nos petites organisations sont soumises à des mécanismes de contrôle qui parfois semblent plus grands que ceux auxquels sont soumis les tenants du pouvoir qui régissent les dépenses de notre portefeuille collectif — un exercice pourtant fondamental de partage des richesses pour l’émancipation entière de toute société digne de ce nom. Pendant que nous sommes, nous, artistes, aux prises avec l’aliénant casse-tête des audits, non seulement nous surnageons dans une procédurite qui nous éloigne profondément du sens de nos démarches, mais nous courons aussi le risque de nous faire avaler par cette logique qui règne partout — celle où l’activité financière est la seule et unique vraie activité dissimulée sous d’autres noms.
Or, devenant à notre tour de véritables gérants d’estrades, nous oublions trop souvent que le sens de nos pratiques pourrait être, sans donner de réponses ou porter de message, de soulever des questions fondamentales qui chercheraient à forcer d’importantes réflexions collectives, et ce, sur de profonds enjeux de fond, artistiques ou non.
Et, dans ce contexte, le chef du gouvernement, lui, comment dénommer sa fonction, me demanderez-vous ?
Je vous laisse prendre en charge votre propre ministère de l’Imagination ! Après tout, si un député peut être, à lui seul, ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, de la Langue française et responsable de la Francophonie canadienne, des Institutions démocratiques, de l’Accès à l’information et de la Protection des renseignements personnels ainsi que de la Laïcité, vous êtes assurément capable d’imaginer quelle est la fonction que cache le titre officiel de premier ministre au sein de l’administration de ce troublant feuilleton de démolition dans lequel docilement nous vivons.


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