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Il était une fois une organisation d’aide humanitaire et au développement, créée en 1961 par le gouvernement Kennedy pour renforcer l’influence américaine dans le monde pendant la guerre froide. En plus de 60 ans d’existence, plus de 130 pays en avaient bénéficié. Des dizaines de millions de vies avaient été épargnées, autant d’enfants avaient pu être scolarisés. Des maladies avaient été éradiquées. Puis vint un gouvernement qui décida de tirer un trait sur cette organisation, poussant des millions de personnes au bord du précipice et endommageant durablement l’image des États-Unis dans le monde.
C’est ainsi que l’on pourrait résumer les conséquences de la décision du gouvernement Trump, dès le retour au pouvoir de ce dernier en janvier 2025, de démanteler l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et de réduire considérablement l’aide étrangère. Il fallait faire passer « l’Amérique d’abord » (« America First »), faisaient-ils alors valoir.
Un an après, les dépenses publiques américaines consacrées à l’aide humanitaire se sont donc effondrées, passant de 14 milliards de dollars en 2024 à 3,7 milliards en 2025. Et les quelque 10 milliards ainsi économisés ont eu de lourdes conséquences partout dans le monde… mais aussi aux États-Unis.
Sur le plan strictement intérieur, le pays a en effet perdu une expertise qui faisait aussi sa force en matière d’aide humanitaire et au développement. Et ce, en quelques mois seulement puisque la fermeture définitive de l’USAID a été actée le 1er juillet 2025.
« D’une année à l’autre, entre 10 000 et 15 000 personnes travaillaient pour l’USAID. De ce nombre-là, il n’en reste aujourd’hui qu’une petite centaine, qui a été transférée au sein du Département d’État. La quasi-totalité des capacités et de l’expertise nécessaires à la gestion de ce type de projets a disparu », déplore le président de l’organisation américaine Refugees International, Jeremy Konyndyk, en entrevue au Devoir.
Un gouvernement « insensible »
Ironie de l’histoire, les programmes restants de l’USAID ont été transférés au Département d’État de Marco Rubio, qui n’a ni les outils, ni l’expertise, ni le personnel, pour les dépenser. Et comme le Congrès a depuis rétabli une bonne partie des coupes budgétaires décidées par Elon Musk, les milliards s’entassent dans les caisses du Département d’État.
Par exemple, pour les budgets liés à l’agriculture et à la sécurité alimentaire, moins de 5 % (soit 105 millions de dollars) du montant total de 2,1 milliards de dollars voté pour 2026 ont été engagés à ce jour. Idem pour les budgets d’aide aux migrants et aux réfugiés, où seuls 108 millions (sur les 2,8 milliards votés par le congrès) avaient été dépensés au premier trimestre de 2026.
« Le gouvernement Trump pourrait, s’il le voulait, rétablir certaines capacités de déploiement opérationnel sur le terrain dont nous disposions autrefois avec l’USAID, il pourrait dépenser cet argent. Or, il se contente de donner une petite somme, deux milliards, à l’ONU. Il pourrait faire bien plus et sauver directement des vies. Mais il choisit de ne pas le faire », explique M. Konyndyk.
Selon lui, cette gestion chaotique et non réfléchie est très représentative de l’approche de l’équipe de la Maison-Blanche en matière d’aide étrangère.
« Ce gouvernement semble insensible, prêt à accepter la mort d’un grand nombre de personnes. Sauf dans de rares situations, qui constituent soit des priorités politiques pour lui, soit des événements très médiatisés », avance M. Konyndyk.
Ce dernier fait notamment référence au déploiement de l’aide américaine en Jamaïque, après le passage de l’ouragan Melissa ou à la distribution de vivres à Gaza par l’obscure organisation américaine Gaza Humanitarian Foundation (GHF), alors que les yeux du monde étaient tournés vers la famine orchestrée dans l’enclave palestinienne par l’opération militaire israélienne.
La fin du soft power américain
En entrevue au Devoir, l’ancien administrateur de l’USAID sous la présidence de George W. Bush, Andrew Natsios, se montre très critique à l’égard de la nouvelle approche de Washington. Issu de l’ancienne garde du Parti républicain, celle des Ronald Reagan et des Bush père et fils, M. Natsios est un fervent internationaliste.
Selon lui, le gouvernement américain se tire une balle dans le pied, car il n’a désormais plus les moyens d’asseoir son soft power, en utilisant l’aide étrangère comme un levier.
« C’est un désastre pour les États-Unis en tant que nation. C’est un désastre pour notre image à l’échelle mondiale. Et c’est un désastre pour les populations des pays en développement, pour qui l’USAID représentait une lueur d’espoir face à certains des problèmes de développement qui affligent une grande partie du monde depuis longtemps. L’USAID était le visage des États-Unis dans de très nombreux pays », souligne-t-il.
Avec Donald Trump, avance M. Natsios, c’est la place des États-Unis dans le monde qui recule.
« Le président Trump est un ultranationaliste militant, et il ne croit pas au pouvoir humanitaire des États-Unis. Il ne croit qu’au pouvoir militaire. Or, on ne peut pas être une grande puissance mondiale sans programme d’aide étrangère », explique-t-il. M. Natsios sortira d’ailleurs à l’automne le livre Guns Are Not enough, qui traite justement de l’importance de l’aide internationale en matière de politique extérieure.
Il y va de sa petite prédiction : « Je crois que, d’ici cinq ans, une nouvelle agence sera créée par ce gouvernement ou le suivant afin de nous permettre de retrouver notre position de leader mondial dans le domaine humanitaire. »
Famines et pandémies à venir
Par ailleurs, la fin de l’USAID et les coupes massives dans le financement de l’aide étrangère pourraient ressembler à une bombe à retardement pour les États-Unis eux-mêmes, dit Andrew Natsios, car Washington n’a désormais plus les moyens, par exemple, de prévenir les prochaines pandémies.
« Le système d’alerte précoce à l’échelle mondiale était le système de statistiques sanitaires de l’USAID, mis en place en 1983. Son rôle consistait à collecter des données grâce à nos missions sur le terrain. Les Nations unies, la Banque mondiale, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), toutes ces agences utilisaient ces données. C’est ainsi que nous pouvions déterminer qu’une nouvelle maladie avait fait son apparition. Et nous pouvions l’arrêter avant qu’elle ne devienne incontrôlable et n’affecte le monde entier. Ce système de collecte de données a été supprimé. »
C’est ainsi, par exemple, que l’OMS, que les États-Unis ont quittée en 2025, avait réussi au milieu des années 2010, avec le soutien de l’USAID, à circonscrire l’épidémie d’Ebola en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia.
Autre effet collatéral qui pourrait toucher directement les États-Unis, la fin de l’USAID et de l’aide étrangère va accélérer le creusement des inégalités à la surface du globe. Les vagues migratoires en direction des pays occidentaux risquent donc de s’intensifier, et notamment vers les États-Unis.
« Si nous commençons à connaître de nouvelles famines, encouragées de surcroît par les changements climatiques, nous allons nous retrouver face à un énorme problème, prévient M. Natsios. Le principal mécanisme qui permettait de faire face aux famines, c’était le système d’intervention d’urgence de l’USAID. Celui-ci a été supprimé. »


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