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Aux origines du melon d’eau comme symbole de la Palestine

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« En tant qu’artistes palestiniens, nous avons l’obligation de toujours innover. » Nabil Anani, 83 ans, est un artiste visuel, peintre, céramiste et sculpteur palestinien, largement reconnu comme l'un des pionniers du mouvement artistique contemporain de Ramallah.

Ami de longue date de Souleiman Mansour, un autre pilier incontournable de la scène culturelle palestinienne, décédé il y a une semaine, M. Anani revient avec Radio-Canada sur les moments forts de leur carrière et sur l’importance de l’expression artistique comme acte d’engagement politique.


Radio-Canada : Vous avez milité aux côtés de Souleiman Mansour depuis les années 1970. Ensemble, vous avez forgé l'identité visuelle de l'art contemporain palestinien. Quels ont été les moments les plus marquants de votre parcours?

Nabil Anani : Chaque période est singulière, mais j'affectionne tout particulièrement les débuts. Lorsque je suis retourné en Palestine après avoir obtenu mon diplôme en beaux-arts de l'Université d'Alexandrie en Égypte [en 1969], j’ai constaté qu’il y avait un vide sur la scène des arts plastiques en Cisjordanie.

J’ai rencontré Souleiman lors de ma première exposition à Jérusalem en 1972, et nous sommes restés amis jusqu'à sa mort. Notre préoccupation première était de développer le mouvement des arts plastiques en Palestine et d'élever le niveau de l'art. C’est pour cela que nous avons créé la Ligue des artistes palestiniens.

Les artistes palestiniens Nabil Anani et Souleiman Mansour sur une plage des Maldives, où ils participaient à une résidence artistique en 2023.

Les artistes palestiniens Nabil Anani et Souleiman Mansour sur une plage des Maldives, où ils participaient à une résidence artistique en 2023.

Photo : Photo fournie par la galerie Zawyeh

À l'époque, il y avait à peine une vingtaine d’artistes. Aujourd'hui, ils se comptent par milliers, ce qui me réjouit, naturellement.

Je considère l'art palestinien comme un art de résistance : il joue un rôle crucial dans l'affirmation et la consolidation de l'identité palestinienne face à l’occupation israélienne.


R-C : Qu’en est-il du collectif Nouvelles visions que vous avez lancé avec Souleiman Mansour et d’autres artistes? Ce mouvement a été au cœur de votre collaboration.

N.A. : Oui, c’était en 1987, lors de la première Intifada [soulèvement palestinien contre l’occupation israélienne, NDLR].

En tant qu’artistes, on se demandait ce qu’on pouvait faire pour contribuer à cette lutte. On a beaucoup réfléchi et on a fini par décider de former un collectif axé sur l'expérimentation et la création artistique. L'idée était de boycotter les produits israéliens et d'utiliser, autant que possible, des matériaux locaux.

Souleiman — que Dieu ait son âme — a choisi l'argile et la paille, s'inspirant des fours traditionnels en terre cuite et du savoir-faire des femmes palestiniennes qui travaillent ces matériaux. De mon côté, j'ai opté pour le cuir. Je suis allé visiter une tannerie à Hébron pour observer le processus de production — le traitement et le nettoyage des peaux — et réfléchir à la manière de lier ce matériau à la résistance, au peuple, à la terre et aux ressources qu'elle offre.

Portrait d'une femme réalisé avec de l'argile par l'artiste palestinien Souleiman Mansour.

Portrait d'une femme réalisé avec de l'argile par l'artiste palestinien Souleiman Mansour.

Photo : Image tirée du compte Instagram de l'artiste palestinien Souleiman Mansour

Pour les couleurs, nous avons utilisé des ingrédients de la cuisine, comme le café, le thé, le sumac, le zaatar et autres produits disponibles. Pour le cuir, ni la peinture à l'huile ni l'acrylique ne convenaient; il fallait des matières naturelles. J'ai donc opté pour le henné.

Ainsi, nos œuvres étaient presque entièrement réalisées à partir de matériaux locaux, ce qui a constitué notre marque de fabrique. Et cela a beaucoup influencé les jeunes créateurs, qui ont à leur tour mené des expérimentations et développé de nouvelles initiatives locales.


R-C : Le symbolisme a été très présent dans vos œuvres. Est-ce qu’il y a des symboles qui vous tiennent à cœur plus que d’autres?

N.A. : Souleiman et moi partagions un intérêt commun pour les paysages de la Palestine, en particulier les oliviers. Nous partions photographier ces arbres et sillonner les villages. Les oliveraies s'y étendaient à perte de vue. La Palestine offre des paysages magnifiques, absolument splendides, mais tout cela est en train de changer. Les colons arrachent les oliviers, construisent des colonies, érigent des murs... Ils sont en train de défigurer la Palestine.

Une toile réalisée par l'artiste palestinien Nabil Anani intitulée «Une vue de Jérusalem».

Une toile réalisée par l'artiste palestinien Nabil Anani intitulée «Une vue de Jérusalem».

Photo : Image fournie par la galerie Zawyeh

Souleiman et moi avons aussi travaillé sur la préservation de l'identité et du patrimoine palestiniens. Nous avons notamment publié un livre sur les costumes traditionnels palestiniens et l'art de la broderie palestinienne.

Cette initiative visait à transmettre ce savoir-faire aux femmes qui ne le maîtrisent pas, afin qu'elles puissent se l'approprier.


R-C : Un autre symbole qui a marqué vos carrières est celui du melon d'eau, ce fruit qui illustre désormais l’identité palestinienne. Vous avez été un témoin de premier plan de la naissance de ce mouvement dans les années 1980. Racontez-nous l’incident qui a tout déclenché.

N.A. : Nous avons fondé la première galerie en Palestine en 1979 et nous l’avons baptisée Galerie 79 en référence à cette année-là. Nous y organisions régulièrement des expositions d'artistes, individuelles ou collectives. Cette galerie était dans le viseur des autorités israéliennes; les services de renseignement venaient régulièrement inspecter les lieux. S’ils trouvaient des œuvres qu’ils jugeaient anti-israéliennes, ils fermaient la galerie pour un mois ou deux.

Un jour, une exposition de Souleiman a été fermée, alors qu'elle ne contenait rien de directement hostile à l'occupation. Convoqués dans le bureau du chef des services de renseignement israélien à Ramallah, nous nous y sommes rendus — Souleiman, un autre artiste nommé Issam Badr et moi-même.

L'officier s'est adressé à nous sur un ton courtois, mais il critiquait les peintures qui représentaient des symboles comme des keffiehs, des poings levés, des maisons détruites ou des emblèmes de la Palestine, affirmant que cela ne constituait pas de l'art. Puis, il nous a lancé un avertissement en disant que toute œuvre dirigée contre Israël serait saisie et entraînerait la fermeture de la galerie, ainsi que des poursuites judiciaires contre l’artiste et les responsables de la galerie.

Des manifestants pro-palestiniens brandissant un drapeau avec l'emblème du melon d'eau à Paris, le 8 juillet 2025.

Des manifestants pro-palestiniens brandissant un drapeau avec l'emblème du melon d'eau à Paris, le 8 juillet 2025.

Photo : Getty Images / AFP/HENRIQUE CAMPOS

Il nous a dit : Peignez des éléments naturels, comme des fleurs, mais évitez les couleurs du drapeau palestinien : le vert, le blanc, le noir et le rouge. C'est proscrit.

On lui a alors demandé si on pouvait peindre un melon d’eau. L'officier a réagi avec colère et balayé la question, insistant sur le fait que même une fleur intégrant les couleurs du drapeau palestinien, avec des pétales noirs, rouges, verts et blancs, était interdite.

C'est ainsi que l'idée de peindre un melon d’eau a vu le jour. Souleiman a peint une pastèque, inspiré par cette conversation avec les services de renseignement israéliens, et, plus tard, l’artiste Khaled Hourani a popularisé ce symbole.

Personne ne se doutait que cela prendrait une telle tournure. L’image du melon d’eau est devenue un véritable symbole de la Palestine à travers le monde. Le succès était inattendu.

Une sculpture représentant une famille palestinienne réalisée par Nabil Anani en 2016.

Une sculpture représentant une famille palestinienne réalisée par Nabil Anani en 2016.

Photo : Getty Images / AFP/ANNIE SAKKAB


R-C : Que pensez-vous du fait que le melon d’eau est encore utilisé aujourd’hui par les militants pro-palestiniens?

N.A. : Je dirais que notre peuple est très créatif. Les Palestiniens cherchent constamment des moyens de contourner la censure et les interdictions, et les peuples du monde entier se sont montrés solidaires avec nous.


R-C : Qu’en est-il de la relève artistique palestinienne dans un contexte de violence croissante dans la région?

N.A. : Je constate que le mouvement des arts plastiques en Palestine connaît un développement constant; les artistes, qu'ils soient jeunes ou un peu plus âgés, travaillent sans relâche sur leur pratique. Nous remportons des prix à l'étranger, et l'art palestinien a su s'imposer.

Bien que ce mouvement soit relativement récent, il se hisse désormais au niveau de pays possédant une longue tradition artistique, comme l'Égypte ou la Syrie. Je ne dis pas que nous sommes meilleurs qu'eux, mais nous avons indéniablement progressé grâce au développement de la scène artistique palestinienne. Nous comptons aujourd'hui des milliers d'artistes, et cette émulation stimule l'expérimentation, favorise l'émergence de nouvelles formes d'art et d'idées inédites, tout en stimulant l'esprit de défi.

Une toile réalisée en 2026 par l'artiste Nabil Anani représentant des orangers à Jaffa.

Une toile réalisée en 2026 par l'artiste Nabil Anani représentant des orangers à Jaffa.

Photo : Photo fournie par la galerie Zawyeh

L'art est un langage universel, compris par chacun, partout dans le monde. En tant qu'artistes palestiniens, nous avons l’obligation de toujours innover, évoluer, expérimenter et explorer de nouveaux styles. L'art palestinien doit continuer de progresser.

Malgré tous les obstacles auxquels nous faisons face, nous parvenons toujours à trouver des solutions pour exposer nos œuvres, ici ou à l’étranger, et assurer la continuité de notre démarche, d’une façon ou d’une autre.

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