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Le 4 juillet 1776, les États-Unis prenaient forme sur des principes de liberté, d’égalité, d’état de droit et d’opposition à la tyrannie. 250 ans plus tard, comment se portent les idéaux de l’Amérique et comment les lire par les grands symboles qui ont façonné le récit national ? Quatrième et dernière étape : la banlieue.
La rencontre s’est faite en coup de vent, dans le stationnement d’un minicentre commercial. « La vie est stressante partout au pays », laisse tomber Amanda Nicole, avec un léger sourire, mais surtout avec les bras encombrés de boîtes de chaussures de sport pour ses deux filles qui l’accompagnaient. « Je suis désolé de ne pas pouvoir en dire plus. Nous sommes pressées. »
Le jour de la semaine — un vendredi —, l’approche de l’heure du souper, la précipitation des pas vers la voiture ne laissaient espérer guère mieux comme réponse à une question portant sur le stress et le manque de temps. Une réaction prévisible un peu partout dans le monde, dans les circonstances, mais sans doute un peu plus à Naperville, au sud-ouest de Chicago.
C’est qu’il y a quelques mois, la ville est entrée en effet à la dixième position du palmarès des banlieues américaines où l’épuisement professionnel serait le plus élevé, entre autres en raison du temps passé dans les transports et de ses conséquences délétères sur la conciliation travail-famille.
Palmdale (dans la ceinture de Los Angeles) est en première position, suivie de White Plains (au nord de New York), de Tracy (dans la marge de San Francisco) et de Homestead (dans la banlieue de Miami), selon A Mission for Michael, un organisme qui offre des soins de santé mentale, qui a effectué ce bilan. Autant de lieux où le « rêve américain » forgé dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, avec son jardin, sa voiture, son bungalow et sa promesse de havre de paix dans des rues tranquilles loin des grands centres, expose désormais ses failles.
Ce décalage entre l’image achetée et la réalité vécue nourrit des mécontentements, des frustrations, des angoisses, ainsi que des épuisements professionnels et des dépressions. Un phénomène dont le rôle dans la polarisation politique en cours aux États-Unis depuis quelques années mérite sans doute d’être considéré.
« Le rêve américain, fondé sur la maison individuelle en banlieue, a toujours été une construction artificielle, un mythe largement inaccessible », résume en entrevue Lily Geismer, historienne des banlieues au collège Claremont McKenna, en Californie. « Les Américains vivant en banlieue ont longtemps perçu cette dernière comme un véritable cauchemar, un discours récurrent d’ailleurs dans la culture populaire et ses critiques de la pression exercée sur les femmes, entre autres, pour se conformer à l’idéal de bonheur et de beauté de l’American Way of Life. L’étalement urbain, la hausse constante du coût du logement et le manque de transport en commun dans la plupart des grandes métropoles américaines ont par la suite amplifié tous ces problèmes. »
Elle ajoute : « Je ne pense pas que la frustration liée à la vie en banlieue soit la principale cause de la polarisation aux États-Unis. Mais l’isolement de la vie en banlieue et son manque de vie communautaire dans l’environnement bâti intensifient sans doute un sentiment d’isolement et d’aliénation », eux-mêmes aux racines de ces « passions tristes » — la haine, la vengeance, le ressentiment, l’envie, la peur, selon le philosophe Baruch Spinoza — devenues le carburant explosif des politiques de Donald Trump.
Attiser la colère des banlieues
En 2020, le populiste a mis les banlieues au cœur de sa campagne électorale contre Joe Biden, en cherchant à canaliser les sentiments de déclassement et de dilution d’une partie de l’Amérique blanche traditionnelle dans des environnements périurbains de plus en plus diversifiés.
La stratégie s’est révélée gagnante quatre ans plus tard et, avec la contribution d’une classe moyenne malmenée dans ces mêmes banlieues par l’augmentation du coût de la vie, a fini par lui redonner les clefs du pouvoir. Dans les petites et moyennes villes de la Pennsylvanie, du Wisconsin, du Michigan, le changement de cap d’électeurs démocrates, mais surtout indépendants, en faveur du républicain lui a permis de faire tomber le « mur bleu », cette constellation d’États généralement acquis aux démocrates.
Dans ces environnements périurbains où vit désormais près de la moitié de la population américaine, titiller les sentiments négatifs peut devenir politiquement payant, même si la dégradation des conditions de vie y reste surtout très subjective, estime le politicologue David A. Hopkins, du Boston College, au Massachusetts. « Dans quel état est le rêve américain ? La question est intéressante. Objectivement, les États-Unis n’ont jamais été aussi prospères économiquement et aussi équitables socialement qu’aujourd’hui, dit-il. Pourtant, un profond mécontentement règne quant à la situation du pays, y compris dans les banlieues aisées qui symbolisent, d’une certaine manière, la réussite américaine. »
Il poursuit : « Une partie de la réponse à cette énigme réside dans le fait que, face au progrès, les gens ne ressentent pas forcément de gratitude. Ils se contentent de revoir leurs exigences à la hausse. »
Dans un bar de Naperville, à un jet de pierre de la gare, Chris Pappe, entrepreneur dans la construction, nourrit l’énigme en se réjouissant du cadre de vie agréable offert par la paisible ville de banlieue pour ensuite se plaindre de la décrépitude de certains quartiers et du temps qu’il perd chaque jour dans les transports et la congestion du réseau routier. Il déplore aussi l’augmentation du coût de la vie depuis des années. « Vous avez vu le prix de l’essence ? » laisse-t-il tomber, une pinte de bière à la main. Dans les stations-service de la ville, le galon s’y exposait alors à un peu plus de 4,50 $. « Tout coûte cher aujourd’hui : l’épicerie, le transport. C’est de moins en moins facile d’arriver. »
« L’expérience de la vie en banlieue varie considérablement d’une personne à une autre », résume Brian Miller, professeur de sociologie au collège Wheaton, en Illinois, et fin observateur des vies urbaines. « Beaucoup d’Américains se demandent aujourd’hui si leurs enfants vont pouvoir faire mieux que les générations précédentes, un questionnement qui fait partie intégrante du rêve américain suburbain. » Et qui semble devenir aujourd’hui une source de tension dont Donald Trump a su profiter, mais dont il pourrait désormais faire les frais à l’approche des élections de mi-mandat.
C’est que l’évaluation du rêve américain et la perception des conditions de vie qu’il offre risquent en effet de se faire entendre dans les urnes, alors que l’inflation au pays a atteint, en mai dernier, son plus haut niveau depuis avril 2023, à 4,2 %.
Des appuis qui s’affaissent
Pour la première fois depuis sa première accession au pouvoir, le républicain fait face aussi à un électorat blanc issu de la classe ouvrière qui doute sérieusement de sa gestion de l’économie, selon une récente analyse des sondages réalisée par le New York Times. Le quotidien parle d’un « changement d’opinion remarquable » qui pourrait doucement se répandre dans plusieurs ceintures urbaines du pays, où son parti ne peut pas, en cette année électorale cruciale, perdre des appuis.
Même si la chose se révèle inévitable, estime David A. Hopkins. « La volatilité politique qui a émergé dans l’Amérique du XXIe siècle est en grande partie alimentée par cette tension persistante entre l’ampleur des exigences que les Américains imposent au gouvernement et l’incapacité de ce dernier à y répondre rapidement et efficacement. »
Le cocktail semble étioler doucement un rêve américain. Quelque 54 % des personnes sondées récemment par Gallup et le Milken Center for Advancing the American Dream doutent désormais de la possibilité pour chacun dans le pays de le réaliser. En 2024, 49 % avaient cette vision pessimiste des choses.
Cette ombre sur les jardins de la banlieue, leur clôture blanche et l’asphalte des entrées de garage entretient un pessimisme désormais partagé par le tiers des Américains qui, en cette année de célébration, doutent de la survie de leur pays pour un autre 250 ans, selon un récent sondage Ipsos mené pour Reuters.
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