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Dans les gradins endormis résonnent ici le discret cliquetis des clefs d’une employée esseulée, là le ronron d’une machine distributrice. Le silence, point de crissement des patins mordant la glace… Des flaques d’eau parsèment le sol de béton, dénué de la patinoire qui le recouvre à l’ordinaire, fondue il y a deux semaines. C’est bel et bien la saison morte à l’aréna Torax de Poruba, niché dans le quartier du même nom, au cœur d’Ostrava, ville paisible de 300 000 âmes située au nord-est de la Tchéquie. « Ici, nous sommes à la maison ! », arbore en grosses lettres la façade de l’aréna. Rien n’indique toutefois que ce fut aussi, un temps, celle d’un des nouveaux chouchous du hockey montréalais.
C’est ici, dans ce vaste quadrilatère coiffé d’un toit de tôle vert émeraude, que Jakub Dobeš a chaussé ses premiers patins, il y a une vingtaine d’années. Il faut fermer les yeux pour l’imaginer là, sur la glace, sanglé de son petit manteau kaki, flanqué de sa mère, Viera, ancienne patineuse artistique, et de son père, Zdeněk, lui-même ancien gardien de but.
La coqueluche masquée d’aujourd’hui est née et a grandi dans le quartier résidentiel de Poruba, imprégné d’architecture réaliste-socialiste. Le sort du jeune Dobeš aurait pu pourtant prendre une tout autre tournure, n’eût été son entêtement à devenir cerbère. « La première fois que j’ai emmené Kuba sur la glace, à deux ans et demi, il est tombé, a raconté début 2025 Viera Dobešová, la mère de Dobeš au quotidien tchèque Deník. Ensuite, il a refusé catégoriquement de retourner sur la glace pendant environ un an. Puis, comme nous allions voir son père au hockey, il a vu les joueurs et il a voulu réessayer. Dès le premier entraînement, on a tout de suite vu qu’il n’avait pas très envie de patiner vers l’avant ; il restait plutôt à l’arrière et voulait seulement stopper les rondelles. » Zdeněk, lui, fut d’abord réticent à l’idée que son fils devienne gardien de but, « un poste où il est plus difficile de percer et où la compétition est féroce », explique au Devoir Květoslav Šimek, journaliste sportif pour Deník, vivant à Ostrava.
« Sa popularité grandit »
La suite de l’histoire, on la connaît. Ses prouesses devant la cage du Canadien de Montréal ont largement contribué à la victoire lors de la série contre le Lightning de Tampa Bay — notamment lors du match décisif de dimanche —, lui valant un engouement total de la part des partisans de la Sainte-Flanelle.
Mais ici, dans sa ville natale, la ferveur pour le gardien n’atteint pas encore les sommets montréalais. À Ostrava, où se bâtit petit à petit sa renommée, il est surtout acclamé par les amateurs de hockey, et encore relativement méconnu du commun des mortels. « Ici, les gens connaissent avant tout les légendes de longue date, comme David Pastrňák, Dominik Hašek, Jaromír Jágr… », explique M. Šimek, qui confirme toutefois que « la popularité de Dobeš grandit ». Une célébrité moindre qui s’explique aisément, notamment par son départ hâtif de son patelin, dès l’âge de 16 ans, pour l’Amérique du Nord. Et aussi par le fait qu’il n’a jamais joué pour l’équipe nationale tchèque, gage de notoriété certaine dans ce pays d’Europe centrale.
Assise derrière la réception vitrée, Eva, employée de soutien à l’aréna de Poruba, hausse les épaules à l’évocation du jeune portier du Canadien. « Dobeš ? Il travaille ici ? lance-t-elle, incrédule. Je suis nouvelle ici, je ne le connais pas… », s’excuse presque la femme d’un certain âge, ajoutant : « Vous devriez peut-être demander à ceux qui viennent ici plus souvent. » Justement : dehors, un jeune homme surgit, larges épaules, sourire timide. Il s’appelle Danny Barna et, à 18 ans, aspire à rejoindre les rangs professionnels. Jakub Dobeš ? Bien sûr qu’il le connaît ! « Le fait qu’il vienne d’une petite ville et qu’il ait réussi à atteindre la LNH [Ligue nationale de hockey], c’est une histoire merveilleuse. Avant, presque personne ne le connaissait vraiment [en Tchéquie]. Et maintenant, il est en train de devenir une légende », lance le jeune ailier originaire d’Ostrava, qui évolue dans un club de la ville de České Budějovice. Il voit en Dobeš un modèle, admirant « sa manière de parler en entrevue, son attitude, sa façon de jouer aussi ». L’étoile Dobeš est née, et grandit dans ce coin de pays. Surtout au sein de la jeune génération de hockeyeurs tchèques comme lui, avec les yeux rivés sur la LNH.
À Ostrava, il n’aura pas été possible de rencontrer les parents du numéro 75, partis assister à la série Montréal-Buffalo. « Ma femme et moi soutenons nos enfants autant que nous le pouvons, écrit le paternel au Devoir, joint au moment où il quittait déjà le Vieux-Continent. Nous sommes très fiers, et Jakub n’en est qu’à ses débuts dans sa carrière de hockeyeur. Qu’il joue ou non, nous essayons de regarder tous les matchs des Canadiens de Montréal. »
Dans les rues d’Ostrava, on croit rêver à la vue d’un homme, large sourire… et t-shirt de Tampa Bay sur le dos. « Montréal nous a donné du fil à retordre ! » plaisante celui qui se prénomme Tomáš Mitura. Il connaît bien l’ancien attaquant du Lightning Ondřej Palát, l’ayant côtoyé plus jeune, en tant que gérant d’équipement d’une équipe locale. D’où sa tenue à l’effigie de l’équipe floridienne… « Or, de manière générale, je soutiens tous les Tchèques dans la LNH. Et je crois qu’avec le temps, beaucoup plus de gens connaîtront aussi Jakub Dobeš, qui fait des choses incroyables. Le jour où il ramènera la coupe Stanley à Ostrava, tout changera immédiatement. [Palát], lui, l’a bien gagnée deux fois… »
Une confiance hors du commun
Le portier du CH devient-il une source d’inspiration pour les joueurs en herbe ? « Son parcours, encore assez atypique pour un joueur tchèque, peut servir d’exemple, notamment pour les jeunes gardiens », estime Ondřej Kuchař, aujourd’hui, porte-parole des HC Oceláři Třinec. En tant qu’ancien journaliste, il a fait partie des premiers à s’entretenir avec Jakub Dobeš, alors qu’il avait 18 ans. « Déjà à cette époque, il savait exactement ce qu’il voulait accomplir. Il n’avait pas honte de dire franchement qu’il voulait devenir l’un des meilleurs gardiens du monde, qu’il voulait gagner énormément d’argent et qu’il avait les qualités nécessaires pour y parvenir. Et… il y est arrivé ! » Kuchař note que parmi toutes les centaines d’interviews réalisées « avec des joueurs de tous âges, seuls quelques-uns possédaient une détermination et une confiance en eux aussi fortes que Kuba ».
Ceux qui l’ont côtoyé de près se réjouissent de ses succès époustouflants. Rencontré dans les dédales de l’Ostravar Aréna — un mastodonte d’inspiration brutaliste —, Martin Prusek, entraîneur de gardiens de but, décrit un « garçon doué, très concentré depuis son plus jeune âge, avec des réflexes extrêmement rapides ». Ancien gardien pour les Sénateurs d’Ottawa et les Blue Jackets de Columbus entre 2001 et 2006, l’homme de 50 ans forme aujourd’hui la nouvelle génération de jeunes portiers du HC Vítkovice, une équipe dont Jakub Dobeš a fait partie entre 2014 et 2016.
« Beaucoup de jeunes joueurs ont du mal à rester concentrés longtemps à l’entraînement, mais Kuba n’avait absolument pas ce problème. Il travaillait avec énormément de sérieux », se souvient encore Prusek. Or, l’entraîneur, qui a aussi joué aux côtés Dobeš père, refuse de s’accorder le moindre mérite dans les succès de celui qui fut son apprenti d’alors : « Son succès, c’est avant tout le sien. Et puis, il a eu beaucoup d’entraîneurs depuis. »
À ses côtés, Jan Žemba, 25 ans, ne tarit pas d’éloges pour celui qui fut son ancien coéquipier dans les rangs juniors au HC Vítkovice, voilà une dizaine d’années. Il garde une affection sincère pour ce « garçon souriant, sympathique, qui était un très bon ami ». « Je l’aimais beaucoup. Dans le vestiaire, il était très agréable avec tout le monde. J’ai regardé la série contre Tampa, surtout les troisièmes périodes. Et voir Kuba serrer la main d’Andrei Vasilevskiy après le dernier match… Quand je repense au fait qu’on jouait ensemble ici, j’en ressens une grande fierté. »
Il l’avoue, sa fulgurante ascension l’épate. « Mais il travaillait extrêmement dur, nuance Jan Žemba, vêtu d’une tenue de sport. Il le mérite totalement. Alors, le voir aujourd’hui devenir pratiquement le gardien numéro un à Montréal, c’est énorme. Je connais Kuba depuis ses 15 ans et je pense sincèrement qu’il mérite de gagner la Coupe. » Et même si l’engouement pour le jeune gardien est moins palpable ici qu’à Montréal, poursuit-il, « les gens parlent tout de même beaucoup de lui. Ses performances sont suivies de près et tout le monde est vraiment heureux de voir à quel point il a réussi à bien s’établir. » Et puis, voir qu’un gars d’Ostrava peut réussir de grandes choses à Montréal, au Canada, dans une équipe aussi mythique, c’est beau à voir. Les jeunes ont besoin de voir que de bons joueurs et de bons gardiens peuvent venir de chez nous, de notre club. »
« Il me rappelle un peu Dominik Hašek »
Parmi les équipes toujours en lice dans ces séries figurent deux autres gardiens tchèques portant les couleurs des Flyers de Philadelphie et des Ducks d’Anaheim. La Tchéquie déborde de joueurs talentueux. Mais que met-on dans les knedlíky (une spécialité tchèque comparable à la quenelle) pour en faire une usine à vedettes masquées ? « Historiquement, la Tchéquie a toujours produit de grands gardiens », estime Ondřej Kuchař. Et Martin Prusek de renchérir : « Le gardien a toujours été essentiel dans les succès du hockey tchèque, à l’échelle internationale. »
À Ostrava, la montée en grade de Jakub Dobeš enchante aussi Petr Korbel, légende du ping-pong tchèque, qui est un fervent partisan du Tricolore « depuis plus de trente ans » et un ami proche de Tomáš Plekanec. D’ailleurs, l’ancien joueur de centre au col roulé légendaire, confie Korbel, suit avidement l’épopée des séries de son ancien club, qu’il « continuera de soutenir toute sa vie ». Le pongiste aux cinq participations olympiques se dit d’autant plus heureux pour le jeune homme, « qui ne l’a pas eu facile ». « À un moment, il ne savait même pas s’il allait rester dans l’équipe. Mais il a eu une deuxième chance cette saison, et il l’a saisie. Il me rappelle un peu Dominik Hašek à ses débuts, avec des mouvements parfois atypiques. Au début, on se moquait aussi de Hašek. Et il est devenu l’un des plus grands gardiens de l’histoire. »
Souvenirs de prof
Un sourire de fierté illumine le visage rond de Radek Pollo, ancien professeur d’éducation physique de Jakub Dobeš. « Les enseignants gardent surtout en mémoire les garnements, et Kuba n’était absolument pas de ceux-là », glisse celui qui est aujourd’hui directeur d’une école primaire à Ostrava. Dans son bureau bercé d’une douce lumière, il replonge dans ses souvenirs, se rappelant un garçon « gentil, discret, doué à l’école et dans tous les sports ». Il garde aussi en mémoire les fois où il autorisait à « Kuba » de quitter son cours avant l’heure, sa grand-maman venant le chercher pour l’emmener jouer à Havířov, la ville voisine où il s’est forgé comme hockeyeur.
Partisan irréductible du CH, Radek Pollo suit Dobeš depuis ses débuts, notamment lorsqu’il évoluait à Laval, avec le club-école du Canadien. Tous les soirs de match, Radek Pollo les regarde dans les petites heures de la nuit, en dépit d’un décalage horaire de six heures. « J’arrive parfois au travail sans avoir dormi », glisse l’homme de 59 ans, qui réfléchit même à l’idée de se rendre à Buffalo.
Un maillot bleu-blanc-rouge orne le coin de la pièce, autographié et remis par Jakub Dobeš. En mai 2025, après la défaite au premier tour contre Washington, le gardien lui avait rendu visite, à l’occasion d’une rencontre avec les élèves. Radek s’en attendrit encore : « C’est formidable qu’un élève devenu une personnalité mondialement connue pense encore à vous… » Se prend-il parfois à rêver de le voir débarquer un jour, en brandissant le précieux trophée, entre les murs orangés de l’école primaire ? Peut-être cet été ? « Ce serait extraordinaire… », souffle Radek, qui dit demeurer réaliste : « Ils ont une équipe jeune. Tout est possible, mais le chemin devant est encore long. »
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