Quatre-vingt-trois mille habitants au kilomètre carré. C’est la densité qu’affichait Hashima, un confetti de béton perdu au large de Nagasaki, à la fin des années 1950. Pour donner une idée du vertige, cela reviendrait à empiler la totalité des habitants de Paris intra-muros sur la surface d’un seul arrondissement. Cette île minière appartenant à Mitsubishi a compté jusqu’à 5 259 habitants en 1959, entassés sur à peine 6,3 hectares de terrain gagné sur la mer. Puis, en quelques mois de l’année 1974, elle s’est vidée d’un coup.
À retenir
- Une île minière qui a détenu le record mondial de densité humaine : 5 259 habitants sur 6,3 hectares
- L’arrêt brutal d’une industrie : fermeture en trois mois sans déclin progressif
- De ruine interdite à patrimoine UNESCO : l’île renaît trente-cinq ans après son abandon
Sommaire
- Une cité verticale née du charbon
- 1974 : la fermeture éclair d’une ville entière
- De ruine interdite à site classé par l’UNESCO
Une cité verticale née du charbon
Tout commence avec un gisement houiller repéré sous le fond marin au début du XIXe siècle. L’exploitation industrielle démarre vraiment quand l’entreprise Mitsubishi prend le contrôle de la mine en 1890. Le charbon se trouve alors à plus d’un kilomètre sous la surface, ce qui n’empêche pas la compagnie de multiplier les forages et d’agrandir l’îlot par remblaiement successif jusqu’à atteindre sa taille définitive.
Pour loger cette main-d’œuvre grandissante, Mitsubishi construit dès 1916 les premiers immeubles en béton armé du Japon, une prouesse technique pour l’époque. Écoles, hôpital, cinéma, bars : une véritable cité verticale se met en place sur ce rocher exigu, cerné de digues pour résister aux typhons. La silhouette générale, hérissée de tours grises et bordée de murs de protection, lui vaut son surnom populaire de Gunkanjima, littéralement « l’île cuirassée », en référence à sa ressemblance avec un navire de guerre. À son apogée, l’endroit détient un record mondial de densité humaine, un chiffre que même les mégapoles asiatiques les plus compactes n’ont jamais approché depuis.
Cette histoire a aussi sa part d’ombre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des travailleurs forcés coréens et des prisonniers de guerre chinois y furent contraints de travailler dans des conditions très dures. Ce chapitre reste aujourd’hui au cœur de vives tensions diplomatiques entre le Japon et ses voisins, notamment lors de la candidature du site au patrimoine mondial.
1974 : la fermeture éclair d’une ville entière
Le déclin arrive brutalement, porté par une transition énergétique à l’échelle nationale. Dans les années 1960, le pétrole remplace le charbon au Japon, et les mines ferment les unes après les autres à travers le pays, Hashima ne faisant pas exception. Mitsubishi annonce la fermeture officielle du site en janvier 1974. Ce n’est pas un déclin progressif étalé sur des années, comme on l’observe pour la plupart des villages désindustrialisés : ici, le couperet tombe net.
L’île est officiellement vidée de ses habitants le 20 avril 1974, soit à peine trois mois après l’arrêt de l’extraction. Familles, enseignants, commerçants, tout le monde plie bagage vers le continent, laissant derrière eux appartements, mobilier et souvenirs. Les services cessent, la cité se vide en très peu de temps, et sans population permanente, sous l’effet du sel, du vent et des typhons, les bâtiments se dégradent rapidement. Ce contraste entre la densité extrême d’hier et le silence total d’aujourd’hui est précisément ce qui fascine tant les visiteurs. On n’a pas l’impression d’un village abandonné progressivement pendant un siècle, mais d’une ville dense figée juste après la fin de son utilité industrielle.
Pendant plus de trois décennies, personne ne remet les pieds sur l’île, jugée trop dangereuse en raison de l’effondrement partiel de plusieurs structures. Les typhons successifs achèvent d’éroder les façades et de faire chuter des pans entiers de digue, sculptant peu à peu le squelette de béton que l’on connaît aujourd’hui.
De ruine interdite à site classé par l’UNESCO
Le tournant survient en 2009. L’accès à Hashima rouvre le 22 avril 2009, après trente-cinq ans de fermeture complète, mais uniquement via une partie sécurisée du site, longée par une passerelle balisée. Six ans plus tard, la consécration patrimoniale arrive : en 2015, Hashima obtient le statut de site du patrimoine mondial de l’UNESCO, intégré aux sites de la révolution industrielle de l’ère Meiji. Un classement qui n’a pas manqué de raviver la polémique sur le silence entourant le travail forcé pendant la guerre, l’UNESCO ayant demandé au Japon d’assumer pleinement cette partie de l’histoire du site.
L’île a également gagné une notoriété grand public grâce au cinéma : son atmosphère postapocalyptique a servi de modèle pour le repaire du méchant dans Skyfall, l’un des épisodes de la saga James Bond, et pour l’adaptation live-action d’Attack on Titan. En janvier 2024, Nagasaki a même célébré le cinquantième anniversaire de la fermeture définitive de l’île, avec une cérémonie réunissant quelques anciens habitants au musée numérique dédié à Gunkanjima.
Aujourd’hui, on ne visite l’île qu’encadré, dans le cadre de circuits organisés partant du port de Nagasaki, avec des débarquements suspendus dès que la météo se dégrade. Seule une infime portion du site reste accessible aux touristes, le reste demeurant trop instable pour y poser le pied sans risque. Un dilemme patrimonial se pose désormais aux autorités japonaises : chaque typhon grignote un peu plus les bâtiments historiques, et personne ne sait combien d’années il reste avant que cette ville fantôme, symbole d’un Japon industriel disparu, ne s’effondre définitivement dans la mer qui l’a fait naître.
Sources : discover-nagasaki.com | japon-suki.fr | pvtistes.net


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