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À peine les présentations faites, ils n'attendent pas pour montrer leurs muscles; et pour cause, c'est leur carte de visite. Ichinomiya, près de Nagoya, est une de ces villes d'entrée dans la mégalopole japonaise, avec ses bâtiments uniformes et son décor quelconque: des artères bordées d'enseignes et de grandes surfaces, des résidences éparses aux toits traditionnels hisashi. Rien de kawaii non plus à l'extérieur de cet établissement de soin. Et pourtant, à l’entrée de ce lieu aux allures d'école primaire, la banalité s'efface d'un coup.
On y trouve Takuya Usui et Hokuto Tatsumi, 28 et 29 ans, tenue aussi noire que leurs cheveux, corps sculptés par des années de bodybuilding. «Un ancien collègue, dans mon précédent travail, était musclé et classe. J'ai voulu lui ressembler car je l'admirais», confie l'un des deux hommes. Ils font tous deux partie de 7Seas, l'équipe de bodybuilders de Visionary, entreprise de services d'aide aux personnes. Cette dernière recrute depuis huit ans des sportifs comme aides-soignants, ou comme les golgoths s'appellent eux-mêmes: des «muscular care givers», des «soignants musclés».
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«Pour les athlètes qui, dans les disciplines du fitness, de l'hyrox ou des arts martiaux, ont un vrai potentiel de tête d'affiche pour notre entreprise, je me déplace aux compétitions et je les démarche, explique Yusuke Niwa, fondateur de Visionary. Mais il y a aussi des cas où certains, admiratifs de ceux qui travaillent chez nous, postulent d'eux-mêmes.»
Dans l'une des salles équipées d'haltères, Takuya Usui s'occupe de Yoshiki, un homme d'une quarantaine d’années, paralysé et en fauteuil roulant. Il côtoie ces bodybuilders depuis trois ans. «Quand j'étais petit, tout le côté droit de mon corps s'est mis à convulser et je suis devenu comme ça.» Aujourd'hui, il fait des exercices à la corde: les deux hommes en tirent chacun un bout: «Je me sens tonifié, et ça muscle mes bras», sourit-il.
Cette proximité et cette polyvalence des tâches interrogent Helena Hirata, directrice de recherche émérite au CNRS, qui étudie ce phénomène. «Il n'y a pas de redivision par type de tâche entre tâches “physiques” réservées aux hommes et tâches “relationnelles” réservées aux femmes», observe-t-elle. C'est là l'un des vrais changements introduits par ce modèle appelé le «macho care», ces aides-soignants musclés et stylés qui transforment l'image du métier. «Les femmes restent très majoritaires dans le secteur, mais les hommes y représentent environ 40% dans certaines structures au Japon», complète-t-elle.
Pénurie de main-d'œuvre
«C'est un beau métier dont je veux redorer l'image», veut croire Yusuke Niwa. C'est par le bénévolat qu'il a découvert le monde du soin, alors que sa sœur y travaillait déjà comme aide-soignante. Selon le ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, le pays devrait manquer de 690.000 travailleurs du soin d'ici à 2040.
Les sportifs recrutés semblent épargnés par ce désamour: «Quand j'ai expliqué à mes amis “macho” qu'une entreprise comme ça existait, ils ont trouvé ça génial et m'ont encouragé avec plaisir», témoigne l'un d'eux. Leurs victoires en compétition, leurs apparitions dans les médias et leurs publications sur les réseaux sociaux dopent leur notoriété et celle de l'entreprise Visionary, qui exploite entre vingt-cinq et vingt-neuf structures et projette un chiffre d'affaires d'environ 13,3 millions d'euros, près de dix fois son volume d'avant 2018.
@7seas.visionary マッチョ介護士3人でIt's Me ダンス💃 #マッチョ #介護士 #illit #筋トレ ♬ オリジナル楽曲 - マッチョ介護【公式】Le dispositif a de quoi séduire des sportifs en reconversion: sur une journée de huit heures, deux sont consacrées à l'entraînement en salle. Le salaire de départ chez Visionary, avantages en nature compris, reste néanmoins représentatif d'un secteur dans lequel aides-soignants et auxiliaires de vie sont globalement peu rémunérés, homme comme femme, musclé ou non.
D'autres disciplines de force se sont engouffrées dans la brèche, portées par la même logique: un corps entraîné à porter, retenir, rassurer, devient un atout professionnel dans un secteur où la manutention des résidents reste l'un des gestes les plus exigeants.
Dans le quartier de Sumida-ku à Tokyo, le quartier des sumotoris, un lieu occupe une petite maison de plain-pied: à l'entrée, on y ôte ses chaussures avant de rejoindre la salle commune, équipée d'une télévision, où sont servis les repas des personnes âgées. Ici travaille Kamikawa Keisuke, ancien sumotori reconnu. Entré dans une écurie à 15 ans, il a mis fin à sa carrière de rikishi à 33 ans, poussé vers la sortie par une blessure. «C'est elle qui a été le déclencheur.»
Un modèle à exporter?
La réponse lui est venue d'un ami, qui lui a présenté le métier d'auxiliaire dans un service de jour. «Le Japon vieillit, ce secteur ne manquera jamais de travail: c'était un choix pragmatique», explique-t-il. Un choix qu'il présente moins comme une reconversion contrainte que comme un pari sur l'avenir. Il nuance toutefois l'idée que ce principe soit transposable à tous les niveaux sportifs: selon lui, il serait difficile de continuer une pratique de haut niveau tout en travaillant auprès de personnes âgées, et la formule convient davantage à des athlètes en fin de carrière qu'à des sportifs encore en pleine activité.
À l'autre bout de l'archipel, à Susaki, une autre discipline s'est invitée dans le soin aux aînés: les arts martiaux mixtes, ou MMA. La même équation s'y rejoue, mais avec une nuance. Ici, ce n'est pas tant l'urgence de recruter du personnel ou une reconversion professionnelle qui ont poussé Mamiya Matsuura à suivre cette voie, mais la volonté de concilier sa pratique sportive avec son emploi.
Les soignants de cette maison de retraite présentent tous la même particularité: les oreilles en chou-fleur, séquelle caractéristique de leur pratique. Le MMA leur a appris à bien connaître leur corps, un savoir-faire qu'ils réinjectent dans leur métier de soignant, notamment pour porter et déplacer les personnes qu'ils accompagnent sans se blesser.
«On comprend le corps, c'est pour ça qu'on est aussi de bons soignants», résume l'un des combattants de cette maison de retraite fondée par Matsuura dans un bâtiment inoccupé. Pour lui, le projet répond à un triple objectif: recruter, faire vivre le MMA et faire vivre la maison de retraite.
En échange d'une simple participation de 65 euros par mois, les athlètes sont nourris, logés et peuvent s'entraîner quotidiennement: «Ce qui compte ici, c'est de pouvoir pratiquer le MMA», précise Matsuura, convaincu que le modèle peut s'exporter ailleurs. Cette cohabitation insolite a fini par toucher les résidents, à l'image d'Eiko Shiraki: «La première fois que j'ai pu voir un combat, j'en ai pleuré, j'étais heureuse pour eux. Ce sont de grands travailleurs.»
Des grands travailleurs qui sont peut-être plus contraints qu'il n'y paraît et dont l'histoire se joue à front renversé par rapport à la France, où le déficit de main-d'œuvre est comblé par l'immigration plutôt que par une politique volontariste d'incitation des hommes locaux. Entre pragmatisme économique et marketing corporel, ces athlètes redessinent les contours d'un secteur à bout de souffle ayant grandement besoin de nouvelles singularités.





























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