À Mayotte, dès que le soleil décline sur les tannes et les palétuviers, un ballet silencieux se met en mouvement au-dessus des mangroves. Ce n’est pas un oiseau, ni même une chauve-souris ordinaire : c’est la roussette des Comores, un mammifère volant capable de déployer près d’1,30 mètre d’envergure. Sur ce petit territoire ultramarin de l’océan Indien, cet animal discret et méconnu du grand public tient pourtant entre ses ailes l’avenir de plusieurs espèces d’arbres emblématiques, à commencer par le baobab. Un rôle si spécifique que rien, dans l’écosystème local, ne semble en mesure de le remplacer.
À retenir
- La roussette des Comores, chauve-souris endémique pouvant atteindre 1,30 m d’envergure, pollinise les fleurs nocturnes du baobab et de l’arbre à kapok tout en dispersant leurs graines
- Protégée depuis 2000 et renforcée en 2013, ainsi qu’inscrite à l’annexe II de la CITES, elle reste néanmoins chassée localement pour sa viande ou en réaction aux dégâts causés aux cultures fruitières
- Sa population, estimée entre 900 et 1200 individus sur l’archipel des Comores, est jugée préoccupante car aucun autre pollinisateur local ne peut assurer son rôle écologique irremplaçable
Une envergure d’1,30 m qui plane au-dessus des mangroves
Chaque nuit, au-dessus des mangroves mahoraises, vole une créature aux proportions impressionnantes. Avec ses 30 centimètres de long, ses 700 grammes et son envergure frôlant 1,30 m, la roussette de Mayotte n’a rien d’une chauve-souris comme les autres. Surnommée ndrema en shimaoré ou renard volant, elle appartient à une sous-espèce endémique des Comores, la Pteropus seychellensis comorensis, cousine directe d’une espèce originaire des Seychelles.
Le géant discret que personne ne remplace
Contrairement à la majorité des chauves-souris, souvent strictement nocturnes et furtives, la roussette de Mayotte affiche un comportement assez atypique. Elle se montre particulièrement active à l’aube et en fin d’après-midi, ce qui en fait une espèce relativement diurne. On la trouve regroupée en colonies de 5 à 50 individus, perchées dans les grands arbres où elle passe la journée à se reposer avant de partir en quête de nourriture. Son régime alimentaire est large : mangues, papayes, badames, figues, fruits à pain et fleurs de kapokier composent l’essentiel de son menu.
Ce qui rend cette espèce si particulière, c’est qu’elle occupe une niche écologique que presque aucun autre animal de l’archipel n’est capable d’assurer. Sa taille, sa capacité à voler sur de longues distances entre les massifs forestiers et sa fréquentation assidue des fleurs nocturnes en font un maillon irremplaçable de la chaîne écologique mahoraise. Une estimation ancienne évoquait une population comprise entre 900 et 1 200 individus sur l’ensemble de l’archipel des Comores, un chiffre qui, à l’échelle d’un territoire aussi restreint que Mayotte, reste préoccupant.
Pourquoi les baobabs de Mayotte dépendent d’elle pour survivre
Le lien entre la roussette et le baobab relève d’une véritable coévolution. Les fleurs de baobab, qu’il s’agisse d’Adansonia digitata ou d’Adansonia madagascariensis, ont adopté une stratégie de floraison résolument nocturne : elles s’ouvrent à la tombée du jour, pendent au bout d’une longue tige pour faciliter l’approche en vol, et diffusent une odeur aigre et puissante qui guide la chauve-souris jusqu’à elles dans l’obscurité. En venant s’abreuver de leur nectar, la roussette accroche du pollen sur ses ailes et sur son pelage, assurant ainsi une pollinisation croisée indispensable à la reproduction de ces arbres géants qui peuvent vivre plusieurs siècles.
Ce rôle ne s’arrête pas au baobab. La roussette contribue également à la pollinisation de l’arbre à kapok, autre essence emblématique des paysages mahorais. En consommant fruits et fleurs puis en dispersant les graines à travers ses déjections lors de ses déplacements nocturnes, elle agit comme un véritable moteur de régénération pour les forêts qui bordent les mangroves. Sans elle, c’est tout un pan de la biodiversité végétale de l’île qui perdrait son principal agent de reproduction naturelle.
Protégée depuis 2013, mais encore menacée chaque nuit
Consciente de la fragilité de cette espèce, l’administration a mis en place un premier cadre de protection dès 2000, avec un arrêté préfectoral interdisant en tout temps et sur tout le territoire de Mayotte la destruction, la capture, l’enlèvement, la naturalisation, le transport, la vente ou l’achat de la roussette. Ce dispositif local a ensuite été renforcé par un statut de protection élargi en 2013, venant consolider juridiquement la sauvegarde de l’espèce. La roussette bénéficie par ailleurs d’une reconnaissance internationale, puisqu’elle figure à l’annexe II de la convention CITES, ce qui signifie que tout commerce international la concernant nécessite un permis d’exportation ou un certificat de réexportation.
Malgré cet arsenal juridique, la réalité de terrain reste plus nuancée. La roussette est encore chassée ponctuellement par certaines populations locales, parfois pour sa viande, parfois en réaction aux dégâts qu’elle cause aux cultures. Grande amatrice de papayes, de goyaves et de mangues, elle s’invite régulièrement dans les vergers et les jardins, provoquant des pertes économiques bien réelles pour les agriculteurs mahorais. Ce conflit entre préservation d’une espèce essentielle et protection des récoltes illustre la difficulté de faire cohabiter activité humaine et équilibre naturel sur un territoire aussi densément peuplé que Mayotte.
Ce que Mayotte perdrait sans sa chauve-souris géante
Imaginer Mayotte sans sa roussette géante, c’est imaginer des baobabs qui ne fleurissent plus pour rien, des forêts de mangrove privées de leur principal disséminateur de graines, et un pan entier de patrimoine naturel qui s’effondrerait silencieusement. Cette chauve-souris n’est pas seulement un animal impressionnant par sa taille : elle est le chaînon invisible qui relie la floraison nocturne des arbres géants à la régénération continue des écosystèmes forestiers de l’île. Aucun autre pollinisateur local ne possède à la fois l’envergure, la mobilité et le régime alimentaire nécessaires pour assurer ce service écologique à une telle échelle.
Alors que les tensions entre agriculture et préservation de la biodiversité persistent sur l’archipel, la roussette de Mayotte continue, nuit après nuit, son travail discret de jardinière volante. Peut-être est-il temps de regarder différemment cette silhouette immense qui traverse le ciel mahorais au crépuscule, non plus comme une nuisance pour les vergers, mais comme l’une des dernières gardiennes d’un équilibre que rien, aujourd’hui, ne semble en mesure de reproduire.


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