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Au-delà des droits de douane : l’effritement géopolitique du partenariat entre les États-Unis et le Canada

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par Taut Bataut

Les relations entre les États-Unis et le Canada entrent dans une période de changement stratégique, alors que les tensions économiques, les pressions américaines et la volonté du Canada de se diversifier remettent en cause les fondements de leur partenariat traditionnel.

De partenaires inséparables à des frictions stratégiques

L’administration Trump a imposé des droits de douane de 50% sur les produits canadiens, ce à quoi Ottawa a répondu en imposant des droits de douane de rétorsion de 15% à 50% sur les produits américains, une approche qualifiée par le premier ministre Mark Carney de «dollar pour dollar». Cette contre-mesure a placé Ottawa face à un dilemme : le Canada ne peut pas facilement remplacer le marché américain, mais dans le même temps, sa dépendance excessive à l’égard d’un marché unique l’expose chaque fois que Washington souhaite exploiter cette dépendance.

Avant cette guerre commerciale, les deux pays étaient des partenaires proches, ayant signé des pactes et des traités tels que le Pacte automobile de 1965, l’accord NORAD de 1958 et l’accord de libre-échange USMCA. La récente rupture dans les relations entre les États-Unis et le Canada résulte d’un différend qui a progressivement dépassé le cadre de la guerre tarifaire. Dans ses discours, le président Trump qualifie souvent le Canada de «51e État des États-Unis» ; récemment, il a annoncé qu’il rebaptiserait le lac Ontario «lac Amérique», remettant ainsi en cause la souveraineté d’Ottawa. La question n’est plus de savoir si la guerre tarifaire peut faire l’objet de négociations, mais plutôt si les relations entre les États-Unis et le Canada peuvent se poursuivre dans le cadre d’une approche plus transactionnelle de la part de Washington.

La question n’est plus de savoir si la guerre tarifaire peut faire l’objet de négociations, mais plutôt si les relations entre les États-Unis et le Canada peuvent se poursuivre dans le cadre d’une approche plus transactionnelle de la part de Washington.

Quel est l’objectif des États-Unis ?

La confrontation avec le Canada ne peut être comprise uniquement à travers le prisme de la guerre commerciale. La question est de savoir ce que Washington cherche à obtenir en exerçant une pression économique sur le Canada.

Un levier économique

La dépendance totale du Canada vis-à-vis du marché américain confère à Washington un levier considérable. Les deux pays sont liés par l’accord de libre-échange États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC). Celui-ci avait été conçu pour favoriser le commerce équitable et la croissance économique, mais la politique tarifaire de Washington est en train de modifier la valeur que revêtait autrefois l’AEUMC. Washington craint fortement que la Chine n’utilise le Mexique et le Canada comme une porte dérobée pour contourner les droits de douane américains. Il estime que la Chine importe au Canada des matériaux de mauvaise qualité à faible taux d’imposition, ce qui permet au Canada de ne plus dépendre entièrement des États-Unis. Les changements apportés aux politiques américaines dans le cadre de l’accord de libre-échange de l’USMCA ont suscité de sérieuses inquiétudes à Ottawa quant au maintien de l’accès à son marché le plus important. C’est pourquoi Ottawa cherche d’autres voies pour réduire sa dépendance vis-à-vis d’un marché unique.

Contrôle de l’Amérique du Nord

Outre son rôle de partenaire commercial, le Canada revêt une importance particulière pour les États-Unis en raison de sa position stratégique dans l’Arctique. Environ 40% de la région arctique est sous contrôle canadien. Selon le Service géologique des États-Unis, l’Arctique pourrait receler 22% des réserves mondiales de pétrole et abriter de précieux minéraux de terres rares. L’Arctique offre également des voies maritimes, telles que la Route maritime du Nord et le Passage du Nord-Ouest, qui permettent de réduire la distance de transport entre l’Asie et l’Europe de près de 3000 milles marins. Ces voies pourraient faire gagner jusqu’à deux semaines de temps de trajet. C’est pourquoi les États-Unis souhaitent que le Canada fasse office de 51e État, ce qui donnerait à Washington accès aux ressources et aux avantages stratégiques de l’Arctique.

Une stratégie à l’échelle de l’hémisphère

Washington ne cherche pas seulement à placer le Canada sous son égide, mais tente également de mettre les États d’Amérique du Sud dans son orbite. La récente visite du secrétaire d’État américain Marco Rubio en Amérique latine prouve que Washington tente de réactiver sa doctrine Monroe, ou ce que l’on pourrait appeler le «trumpisme», qui met l’accent sur un programme «l’Amérique d’abord». Vu sous cet angle, le Canada n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans un débat plus large sur la manière dont les États-Unis entendent imposer leur puissance à travers l’hémisphère occidental et sur la façon dont les États voisins réagissent lorsque Washington exige un alignement plus poussé sur ses priorités.

La réponse stratégique du Canada : de la dépendance à la diversification

Le Canada opte pour les stratégies suivantes afin d’atteindre l’autonomie stratégique :

Autonomie économique

Les États-Unis restent le principal partenaire commercial du Canada ; une séparation économique totale n’est donc pas envisageable. Pour gérer cette situation, Ottawa développe ses échanges commerciaux avec l’Union européenne, la région indo-pacifique et les pays de l’ANASE. De nouveaux accords commerciaux visent à renforcer considérablement l’économie nationale. Le Canada devra désormais trouver un équilibre entre ses relations avec les États-Unis et ces nouveaux partenariats.

Autonomie énergétique

Le Canada est un fournisseur énergétique majeur des États-Unis. De nouveaux pipelines et ports reliant le Canada à l’UE et à la région indo-pacifique peuvent offrir au pays un meilleur accès aux marchés asiatiques et européens. De plus, grâce à son accès à l’Arctique, le Canada peut exporter des minéraux essentiels vers d’autres marchés et devenir un fournisseur mondial de minéraux. Cela stimulera l’économie canadienne et réduira sa dépendance globale vis-à-vis des États-Unis.

Autonomie en matière de défense

Bien qu’il dispose du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) et du réseau de renseignement «Five Eyes», le Canada a lancé sa première stratégie industrielle de défense afin d’accroître ses exportations dans ce domaine et de réduire sa dépendance vis-à-vis de l’armée et des équipements américains. Parallèlement, il a rejoint le cadre d’approvisionnement de défense SAFE de l’UE et a déposé une demande d’adhésion à la Force expéditionnaire conjointe (JEF) dirigée par le Royaume-Uni.

Quelle suite ?

La confrontation entre le Canada et les États-Unis pourrait déboucher sur les scénarios suivants :

La montée en puissance de l’autonomie militaire chez les alliés

Pour réduire sa dépendance totale vis-à-vis des États-Unis, le Canada peut créer ses propres agences chargées de la cybersécurité et de l’espace, ce qui favoriserait le développement de son autonomie militaire. Les États fabriquent leurs propres armes pour assurer leur défense, au cas où leur principal allié refuserait de leur fournir une aide militaire. Ottawa ne se retire pas du NORAD ni de l’OTAN ; il réduit plutôt sa dépendance vis-à-vis des États-Unis et met en place ses propres ressources.

L’Europe pourrait devenir un deuxième pilier stratégique

Le Canada renforce ses liens avec l’Europe. Dans ce cas, l’Europe pourrait devenir un deuxième pilier stratégique. Cela créerait un système occidental à trois niveaux : l’Amérique du Nord pour la défense continentale, l’Europe pour la fabrication d’équipements de défense et militaires, et l’Indo-Pacifique pour l’économie et la diversification stratégique.

Le Canada pourrait devenir un cas d’école pour la stratégie des puissances moyennes

Le Canada teste en effet si une puissance moyenne peut s’affirmer par elle-même sans abandonner les grandes puissances existantes. Si le Canada réussit cette expérience, d’autres partenaires des États-Unis, les membres de l’OTAN, pourront faire de même et devenir indépendants. Cela entraînerait la dissolution du système de pouvoir décentralisé dirigé par l’Occident.

Au-delà de l’ancien ordre nord-américain

Les relations bilatérales entre les États-Unis et le Canada ne risquent guère de s’effondrer, mais leurs anciens postulats sont remis en question. Désormais, le Canada ne sera plus totalement dépendant des États-Unis ; au contraire, il élabore ses propres plans de défense et renforce ses liens avec les «îles du monde». Un nouvel ordre nord-américain est en train de voir le jour, ce qui permettra au Canada de s’affirmer en tant que puissance intermédiaire. La question est désormais de savoir dans quelle mesure le Canada pourra renforcer son autonomie sans compter sur les États-Unis comme partenaire principal.

source : New Eastern Outlook

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