NE LAISSER PAS LE 5G DETRUIRE VOTRE ADN Protéger toute votre famille avec les appareils Quantiques Orgo-Life® Publicité par Adpathway
Depuis le fond des âges, les humains ont cherché à percer l’énigme du temps, entre leur aspiration à l’éternité et la temporalité de leur condition. Monique Durand est allée sur la route du temps qui va et qui vient, entrant à tâtons dans sa chair. Troisième article de huit.
Allez savoir pourquoi. Depuis des années, j’en rêvais. Coupures de journaux, documentaires, romans : je tendais les oreilles et les yeux à tout ce qui portait le nom d’Arménie. Une chanson tendre d’Isabelle Mayereau : « Tu m’écris, tu m’écris, sur papier d’Arménie ». Papier d’Arménie ? Un papier parfumé au benjoin, résine d’une plante que l’on trouve dans ce pays. Et puis, bien sûr, Charles Aznavour, né Aznavourian, héros national au pays de ses aïeuls. Et chez nous, Patrick Masbourian, l’homme du matin à la radio de Radio-Canada. Et ce qui m’a pour ainsi dire « achevée » : l’écoute de Sergey Khachatryan1, violoniste virtuose, dans une pièce du répertoire de son Arménie natale, étreignant son violon devant une salle foudroyée, souffle coupé. L’âme de l’Arménie éternelle s’y trouve, peut-être même l’âme du monde.
Janvier 2026. Vous me voyez en plein cœur d’Erevan, la capitale de la République d’Arménie. Un million d’habitants sur un total de 3 millions pour l’ensemble d’une société principalement rurale et homogène. Je fais face à un long édifice à logements bâti en tuf, la pierre du pays. Il neige à plein ciel. Une dame en pyjama, au 6e étage, vient secouer son tapis sur le balcon.
Pourquoi être venue en Arménie ? Parce que j’y serais dans la chair même du temps, dans ses entrailles. L’une des plus vieilles nations du monde, abritant parmi les plus anciennes archives de l’histoire humaine. J’y boirais le temps.
Quand on pense à l’Arménie, peut-être pense-t-on d’abord à ce génocide qui a culminé en 1915 ? Génocide planifié et exécuté par le parti des Jeunes-Turcs, qui était au pouvoir à Constantinople, alors capitale de l’Empire ottoman2, aujourd’hui Istanbul, capitale de la Turquie. Entre 1,2 million et 1,5 million de morts. Des spécialistes avancent que les nazis se seraient inspirés de l’exemple ottoman3. En 2004, le Canada, à l’instar de dizaines d’autres pays, a reconnu le génocide arménien, tandis qu’une année auparavant, l’Assemblée nationale du Québec avait proclamé le 24 avril jour commémoratif de ce génocide. Toujours nié par le gouvernement turc.
Comment résumer en quelques phrases une histoire déployée sur trente siècles ? « J’aimerais tant qu’elle parle cette terre, écrit Corinne Zarzavatdjian. Elle nous raconterait la profondeur des temps4. » Une histoire remontant à bien avant l’Antiquité, parsemée d’invasions, de massacres, de déportations, ballottée au gré des traités, « le malheur obstinément accroché à son destin », écrivait le géographe québécois Henri Dorion. Longtemps champ de bataille entre l’Empire ottoman et l’Empire perse, jusqu’à ce que les Russes conquièrent le pays à la fin du XIXe siècle.
Les épreuves les plus grandes seront celles du XXe siècle : le génocide et la période soviétique. « Tous les 10 ou 15 ans, depuis toujours, me dit l’historienne Claire Mouradian, se produit une catastrophe en Arménie. » Les moments de paix n’y ont été qu’intermittents.
Et pourtant. Et pourtant cette Arménie vit. Fortement. Intensément. Dangereusement. Elle se promène en trottinette électrique, étudie, lit, visite ses musées, monastères et monuments, mange des beignes et des mezzés, vénère ses montagnes, dont une, devant laquelle elle s’agenouille, l’Ararat, où Noé se serait échoué avec son arche après le Déluge. Elle vit, submergée, débordée, emportée par le temps. Elle est son passé, son présent et son avenir, incertain. Depuis longtemps d’ailleurs, elle n’espère plus. Elle vit. Conduit ses enfants à l’école. Joue aux échecs. Magasine chez IKEA. Dans ses vergers, récolte noix, pêches, pommes et aussi abricots, ces petits soleils orangés dont elle a fait son fruit national. Dans ses vignes, cueille le raisin qui compose ses vins et sa fameuse eau-de-vie, une fierté nationale, qu’elle ne peut plus appeler « cognac », appellation revendiquée comme exclusive par l’Union européenne et la France, singulièrement.
4e étage de l’édifice face auquel je me trouve. Un homme dans son parka noir déguste un café, en tirant goulûment sur une longue cigarette. La neige, légère comme un souffle, semble monter au ciel plutôt qu’en descendre. Erevan, c’est un centre-ville moderne, avec cafés, commerces et hôtels chics, cinémas, opéra. Ce sont aussi, surtout, des quartiers populaires, des ruelles, des barres d’immeubles, des autobus bondés, un métro de 10 stations. Le revenu moyen en Arménie est d’environ 1125 $CA par mois5.
Pourquoi ce pays-là ?
Pays disputé, convoité. Pourquoi lui ? Pourquoi ce pays-là ? Trois grandes raisons : sa situation géographique, ses voisins, sa religion. La géographie parle d’abord dans ce coin du globe. Le territoire arménien, à cheval sur l’Europe et l’Asie, se trouve depuis toujours au cœur des routes du commerce.
Ses voisins. L’Arménie est une sorte de David coincé entre trois Goliath : Russie, Turquie, Iran, trois ex-empires qui, aujourd’hui, essaient de se recomposer. Ces puissances, chacune en son temps, l’ont grignotée. L’Arménie occupe à présent moins du dixième de son territoire historique. Le dernier grignotage est tout récent. En 2023, l’Azerbaïdjan a conquis le Haut-Karabakh, région autonome plus petite que l’Île-du-Prince-Édouard, où vivaient 120 000 Arméniens, dont la plupart ont trouvé refuge dans la République d’Arménie voisine.
Enfin, l’Arménie est la première nation à avoir fait du christianisme sa religion officielle, en l’an 301 de notre ère. Les Arméniens parlent encore de cette conversion avec fierté ! Comme si le temps n’avait pas de prise sur eux. L’an 301 après J.-C., ça vous semble lointain ? Pour les Arméniens, c’est avant-hier !
7e étage du même édifice. Un jeune homme est venu aider un plus vieux à s’installer dans son nouvel appartement. J’imagine un fils et son père. Tout le ménage est sur le balcon. Le fils soulève une boîte après l’autre en balayant la neige qui s’est déposée sur chacune et l’introduit dans la demeure.
Il y a quelques jours, j’avais rencontré Saro Saryan, qui fait partie des milliers d’Arméniens qui ont fui le Haut-Karabakh en 2023. Lui et son épouse ont acheté un petit appartement dans un immeuble un peu déglingué d’Erevan. C’était leur quatrième exil depuis 1988, le couple toujours poussé plus loin sous la pression de l’Azerbaïdjan. « Je suis un réfugié professionnel », raconte Saro avec un sourire triste. Quatre fois, ils ont dû tout abandonner derrière eux et recommencer à zéro. En dépit des misères, ils vivent ! Saro était tout heureux de m’apprendre qu’il reconstituait sa bibliothèque et suivait des cours de français avec Duolingo !
Bastion chrétien dans un océan musulman, avec une langue qu’elle est seule au monde à parler, un alphabet qu’elle s’est inventé, exclusif, l’Arménie n’a toujours compté que sur elle-même. Sans pétrole, le reste du globe se soucie peu d’elle. Membre de l’Organisation internationale de la Francophonie, on y parle d’abord l’arménien et puis le russe. Car pour ajouter aux entrelacs d’une histoire complexe, l’Arménie fut une République socialiste soviétique jusqu’en 1991, quand l’URSS s’est désagrégée. Le pays a alors proclamé son indépendance, votant oui à 99 % ! Aujourd’hui ? L’Arménie lorgne l’Europe, au grand dam de la Russie menaçante, qui la considère comme son pré carré.
« C’est compliqué d’être arménien, confie l’historienne Claire Mouradian. Le poids du temps est lourd à porter sur nos épaules. » Par quoi sont-ils portés, ces Arméniens ? Par la conscience du temps long de leur histoire, par leur foi, par la fierté d’être eux-mêmes.
5e étage. Une femme accroche du linge sur un séchoir. Tiens, un rayon de soleil ! Le temps, encore lui, tourne au beau.
Samedi prochain : Ararat ou l’éternit é
1. Concert de Sergey Khachatryan présenté à Amsterdam en 2019.
2. Originaires d’Asie centrale, les Turcs ottomans ont migré vers l’Anatolie au XIIIe siècle et ont fondé l’Empire ottoman. Leurs descendants sont les Turcs actuels, qui composent la majorité de la population de la République de Turquie. Wikipédia, page « Turcs ottomans ».
3. Selon les historiens Dominik J. Schaller et Jürgen Zimmerer, il est largement admis qu’il existe un lien causal entre le génocide arménien et l’Holocauste. Wikipédia, page « Génocide arménien et Shoah ».
4. Rose de Diarbékir. Une passion arménienne, Corinne Zarzavatdjian, Presses de la Cité, 2023.
5. Banque mondiale, 2024.


4 day_ago
35



























.jpg)






French (CA)