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13 mars 2026 à 19h50
Depuis le 13 février et la rixe qui a coûté la vie au militant néofasciste Quentin Deranque, les ancien·nes membres de la Jeune Garde, dissoute en juin 2025, se taisent.
Plusieurs ex-militants de l’organisation sont aujourd’hui mis en examen dans cette enquête pour homicide volontaire, dont Jacques-Élie Favrot, ancien collaborateur parlementaire du député insoumis Raphaël Arnault, cofondateur du groupe, aujourd’hui publiquement mis en cause pour ses méthodes.
Hormis un bref communiqué du député, deux posts Instagram de l’ex-porte-parole de la Jeune Garde Maya Valka et le témoignage d’un militant anonyme dans Le Parisien, la plupart des antifascistes passé·es par l’organisation préfèrent éviter de s’exprimer. En signe de solidarité, tout le milieu serre les rangs, quitte à mettre de côté les critiques adressées à la Jeune Garde avant les événements récents.
C’est donc une occasion rare qu’a saisie Mediapart en se rendant à Lyon, le 25 février, pour rencontrer trois anciennes militantes du groupe antifasciste. Celui-ci a contesté sa dissolution devant la juridiction administrative, mais l’audience qui devait se tenir en février au Conseil d’État a été reportée sine die. La Jeune Garde ne peut plus mener la moindre activité dans l’attente, sous peine de poursuites.
Si la Jeune Garde est connue pour avoir compté dans ses rangs une proportion de femmes plus importante que d’autres groupes antifascistes – l’organisation revendiquait 30 % de militantes, sans qu’il soit possible de vérifier ce chiffre –, personne ne conteste qu’elles restaient minoritaires. Le groupe n’échappait pas non plus à certains codes virilistes. Ce sont pourtant trois femmes qui se sont portées volontaires pour témoigner.
Elles ont posé quelques conditions à cet entretien, auquel a assisté leur avocate. Pour échapper au harcèlement, leur visage ne devait pas apparaître à l’écran et elles voulaient être désignées par des prénoms d’emprunt. Toutes les questions pouvaient leur être posées, y compris sur l’affaire dans laquelle certains de leurs camarades sont mis en cause, mais elles se réservaient le droit de ne pas y répondre.
« Sortir l’antifascisme de son folklore »
Déborah* et Myriam*, toutes les deux âgées de 23 ans, ont rejoint la Jeune Garde en 2024. C’était leur première expérience militante. Lola*, 29 ans, a quant à elle fréquenté « un groupe féministe et un groupe anarchiste » à partir de 2014, avant de rejoindre la Jeune Garde à sa création, en 2018.
Le contexte lyonnais des quinze dernières années est marqué par des attaques répétées de l’extrême droite sur des individus, des locaux et des manifestations. La promesse de « sortir l’antifascisme de son folklore », comme le raconte Déborah, de le populariser et de le pratiquer à visage découvert, dans un cadre unitaire, rejoint leurs aspirations. Myriam n’a ainsi aucune réticence à investir « le terrain institutionnel » et à s’allier avec La France insoumise (LFI), « l’une des forces principales de [leur] camp en ce moment à gauche ».
Elles apprécient aussi qu’à la Jeune Garde, la drague entre militants et militantes soit interdite, au nom de « la sécurité des femmes », et revendiquent de se réapproprier des codes plus traditionnels de l’antifascisme, comme les photos de groupe dans des postures qui visent à « renvoyer de la force ». Quitte à « focaliser l’attention de l’extrême droite » sur la Jeune Garde, comme un paratonnerre pour les autres.
Conformément à la ligne officielle de la Jeune Garde, et bien que celle-ci soit contredite par les faits, les trois militantes continuent de soutenir que leur organisation se bornait à pratiquer « l’autodéfense », c’est-à-dire un usage raisonné et strictement défensif de la violence visant uniquement à riposter aux agressions de l’extrême droite. « C’est l’adversaire qui nous impose l’utilisation de la violence », affirme ainsi Lola.
Au nom de « l'autodéfense » promue par la Jeune Garde et assumée par ses alliés de La France Insoumise, Déborah, Lola et Myriam posent certaines limites à l’usage de la violence toléré par l’organisation : pas de « descentes dans les quartiers d’en face pour aller attaquer » ; pas de « patrouilles dans la rue » ; ne jamais « porter le premier coup », ni prétendre « prendre la place de la police ».
Quelques jours après la mise en examen de plusieurs antifascistes pour le « meurtre » de Quentin Deranque, les trois militantes se montrent pourtant embarrassées par toutes les questions qui associent la Jeune Garde à ce crime. Ce groupe, qui se voulait novateur, ne serait-il pas tombé lui aussi dans un culte viriliste du combat de rue ? S'agit-il d'une opération « d'autodéfense » qui a mal tourné ? Se livre-t-il à des attaques déloyales ou à des ripostes disproportionnées, potentiellement dangereuses ?
Déborah, Lola et Myriam ont refusé de visionner les vidéos postées sur le canal Telegram « Antifa Squad », qui, selon la légende qui les accompagne, montreraient des agressions commises par des membres de la Jeune Garde. Sans les regarder, elles excluent donc que ces violences filmées puissent avoir un lien quelconque avec leur organisation, et soutiennent que celle-ci ne les « revendique pas ». Elles refusent aussi de commenter la condamnation de Raphaël Arnault pour des violences en réunion commises à l’occasion d’une sorte de contrôle de rue.
Dans ce contexte, les militantes qualifient la mort de Quentin Deranque de « drame » et d’« accident » que personne, dans leur « camp social et politique », n’a souhaité. Elles s’inquiètent pour l’avenir du mouvement antifasciste, qui pourrait se résumer à sa « criminalisation ».
À Lyon, où les militant·es de gauche ont obtenu ces dernières années « la fermeture des locaux fascistes » et la dissolution de plusieurs groupuscules d’extrême droite qu’ils et elles réclamaient, elles craignent, comme le dit Myriam, d’être « reparties à la case départ ».


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