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Antisémitisme : quand le courage est sélectif

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L’affaire de la tenancière d’une buvette des Deux-Alpes serait presque dérisoire si elle ne révélait, dans sa petitesse même, quelque chose de beaucoup plus vaste : la formidable capacité de notre époque à choisir ses coupables, à hiérarchiser les haines et surtout à déployer soudain toute la majesté de l’État lorsqu’elle ne coûte rien et ne l’expose à aucun danger.


Cette femme n’était ni une théoricienne de l’antisémitisme, ni une militante politique, ni la propagandiste d’une quelconque doctrine raciale. Elle semblait surtout excédée par l’afflux de groupes de touristes juifs orthodoxes dont elle dénonçait le comportement, leur nombre, leur manière, selon elle, d’occuper les lieux sans égard pour les autres. Elle a commis la faute classique, et condamnable, qui consiste à passer du comportement de certains individus à la désignation collective d’un groupe. Il faut le dire sans détour. Mais il faut également refuser cette étrange abolition des degrés qui caractérise notre époque, où une parole maladroite ou hostile prononcée dans une buvette de montagne peut être immédiatement traitée comme si elle procédait de la même intention que la haine idéologique et systématique des Juifs.

Car alors, merveille ! l’État français retrouve soudain sa voix.

Cette voix que l’on entend si mal lorsque « mort aux Juifs » surgit dans une manifestation, lorsque des enfants juifs ne peuvent plus fréquenter tranquillement certaines écoles, lorsque des Français juifs dissimulent leur étoile de David, lorsqu’il devient prudent de ne pas porter une kippa dans certaines rues, lorsque le mot « sioniste » sert de plus en plus ouvertement de pseudonyme commode au mot « juif », lorsque les vieilles représentations du Juif puissant, manipulateur, riche, sanguinaire ou conspirateur reviennent sous le déguisement avantageux de l’antisionisme ; cette voix hésitante devient soudain formidable lorsqu’il s’agit d’une femme blanche, française, tenancière d’une buvette, isolée et parfaitement désarmée devant la machine médiatique et administrative.

Alors le ministre parle. Alors les autorités condamnent. Alors les consciences se réveillent. Alors la République retrouve son glaive.

Il faudrait être bien naïf pour ne pas apercevoir dans cette disproportion quelque chose de profondément révélateur. Non que cette femme doive être excusée parce qu’elle est française ou blanche : ce serait simplement inverser le privilège identitaire que l’on dénonce. Mais parce qu’une démocratie digne de ce nom devrait montrer la même détermination devant toutes les manifestations de haine antijuive. Or c’est précisément cette égalité de courage qui fait défaut.

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Nous connaissons depuis longtemps le cérémonial. Lorsque l’antisémitisme provient du vieux fonds nationaliste ou racial européen, lorsqu’il est proféré par un Français appartenant à la majorité historique, aucune circonstance atténuante n’est recherchée, et c’est très bien ainsi. Mais lorsque cette même haine apparaît dans certains milieux islamistes, lorsqu’elle emprunte au conflit israélo-palestinien son vocabulaire, ses images et ses justifications, lorsqu’elle transforme le Juif en « sioniste » afin de pouvoir le haïr avec bonne conscience, commence alors l’immense travail de contextualisation.

On explique.

On invoque Gaza, la Palestine, les discriminations, les frustrations sociales, la mémoire coloniale, les quartiers, l’exclusion, le sentiment d’abandon. Tout devient compliqué dès que le coupable appartient à une catégorie que l’idéologie dominante a préalablement rangée parmi les victimes. La haine cesse alors d’être seulement une haine : elle devient symptôme, réaction, conséquence, expression d’une colère qu’il faudrait comprendre avant de la condamner.

C’est ici que réside l’une des faillites morales les plus graves de notre temps. Nous avons créé une société où l’identité de celui qui hait importe parfois davantage que la haine qu’il exprime.

Le gouvernement français ne reste évidemment pas absolument silencieux devant l’antisémitisme islamiste ou militant. Il condamne des agressions, interdit parfois des rassemblements, poursuit certains auteurs. Prétendre le contraire serait faux et affaiblirait le propos. Mais il existe une différence entre réagir à des actes lorsqu’ils deviennent impossibles à ignorer et affronter politiquement, culturellement et intellectuellement les milieux où se diffuse depuis des années une représentation obsessionnellement hostile des Juifs et d’Israël.

C’est cette seconde bataille que l’État mène avec une extraordinaire timidité.

Il est beaucoup plus facile de frapper symboliquement une tenancière de buvette que d’affronter des réseaux militants, des prédicateurs, des propagandistes, des influenceurs ou des mouvements politiques capables de mobiliser des milliers de personnes. Beaucoup plus facile de sermonner une femme isolée que de regarder en face l’importation et l’enracinement en France d’un antisémitisme nourri à la fois de vieilles représentations religieuses, de propagandes moyen-orientales et d’un antisionisme occidental devenu, chez certains, le langage respectable de passions beaucoup plus anciennes.

Voilà pourquoi l’affaire des Deux-Alpes provoque un malaise qui dépasse infiniment la personne concernée. Elle donne le spectacle d’un pouvoir courageux devant les faibles et infiniment plus prudent devant les forces collectives qu’il redoute de nommer.

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Cette prudence a un prix. Depuis des années, des Français juifs vivent entourés de dispositifs de sécurité que nous avons fini par considérer comme naturels. Des écoles juives sont protégées. Des synagogues sont gardées. Certains retirent leur kippa avant de prendre le métro. D’autres envisagent de quitter la France. Nous contemplons cela comme une donnée presque météorologique de notre existence collective, tout en nous offrant périodiquement le luxe d’une indignation spectaculaire contre un individu dont les propos permettent de rejouer à peu de frais le grand théâtre de l’antifascisme.

Il y a quelque chose d’indécent dans ce contraste.

La France officielle adore désormais les batailles dont elle connaît d’avance le vainqueur. Elle est intraitable contre celui qui n’a derrière lui ni foule, ni organisation, ni puissance de mobilisation ; beaucoup plus précautionneuse lorsque la haine s’inscrit dans des rapports de forces réels. C’est moins de la tolérance que de la peur, moins de l’humanisme que de la gestion politique, et moins du courage républicain que cette vieille habitude des pouvoirs affaiblis : faire démonstration de leur autorité là où ils savent qu’elle ne rencontrera aucune résistance.

Il faudrait pourtant tenir ensemble deux vérités que notre époque semble incapable de penser simultanément. Oui, la patronne de cette buvette devait répondre de ses paroles si elle avait essentialisé les Juifs et refusé des clients parce qu’ils étaient juifs. Et oui, il est parfaitement légitime de critiquer les comportements de groupes de Juifs orthodoxes, comme ceux de catholiques, de musulmans, de touristes chinois, de supporters de football ou de n’importe quelle communauté humaine, dès lors qu’on parle de comportements précis plutôt que d’une essence collective.

Mais surtout, la République ne peut exiger cette discipline du langage d’une tenancière de buvette et accepter que d’autres espaces deviennent des zones de complaisance où le Juif peut être désigné sous le nom de « sioniste », Israël comparé quotidiennement au nazisme, le 7-Octobre relativisé ou justifié, et l’idée même d’un État juif présentée comme une monstruosité dont la disparition constituerait une libération.

L’antisémitisme n’a pas besoin aujourd’hui de chemises brunes pour prospérer. Il sait parler le langage des droits de l’homme, de l’anticolonialisme et de la libération des peuples ; il sait également parler celui de la religion et de la guerre sainte. Il peut même combiner les deux, alliance extraordinaire entre une partie de l’extrême gauche occidentale et des courants islamistes qui ne partagent à peu près rien de ses valeurs mais ont découvert un ennemi commun.

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Et c’est précisément devant cette métamorphose que l’État paraît le plus démuni, parce qu’il continue trop souvent de chercher l’antisémitisme sous les costumes du siècle précédent.

On traque le fantôme familier tandis que le phénomène vivant change de langue, de milieu et de justification.

La seule politique honorable serait pourtant d’une simplicité presque brutale : mêmes règles pour tous, mêmes interdits pour tous, même vigilance envers tous. Aucun privilège d’innocence fondé sur l’origine, la religion, la couleur de peau ou le statut supposé de victime ; aucune indulgence particulière envers l’antisémitisme parce qu’il aurait appris à prononcer les mots « Palestine », « anticolonialisme » ou « résistance ».

Alors seulement la condamnation de cette femme aurait une pleine légitimité morale. Car l’autorité n’est respectable que lorsqu’elle accepte de s’exercer également contre ceux qui sont faibles et contre ceux qui peuvent lui résister.

Sinon, ce n’est plus de l’autorité.

C’est le courage sélectif d’un pouvoir qui frappe là où il ne risque rien et détourne trop souvent les yeux là où commence le véritable combat.

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