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Ils passent inaperçus, ou presque. Ce sont pourtant des acteurs essentiels du milieu culturel. Le Devoir propose une série de portraits de métiers de l’ombre, grâce aux confidences de professionnels qui les pratiquent ou les ont déjà pratiqués.
Chaque soir d’une semaine, il est possible de s’égosiller dans l’un des nombreux, nombreux bars de karaoké montréalais. Il y en a de tous les types : des classiques comme l’Astral 2000, le Normandie, le Date, aux plus enfumés, comme la Remise et le Sel et Poivre. Le Devoir a rencontré deux personnes qui animent ces soirées avec toute leur passion pour ce sport vocal prisé.
Linda Scardere anime les dimanches et mardis au bar Le Cocktail dans le Village à Montréal. Installée sur le côté de la magnifique scène, où s’enchaînent les spectacles de drag-queens et les karaokés six soirs par semaine, elle est responsable de tout : de gérer les demandes, de la musique d’ambiance entre les demandes, des micros, des lumières, de la machine à fumée et même de la machine à neige artificielle !
« J’aime chanter depuis que je suis petite, raconte-t-elle. Je suis venue une première fois ici en 2019, je suis tombée en amour avec la place, son ambiance, la clientèle, les drags. J’ai participé au concours de karaoké et on m’a offert d’animer il y a deux ans, j’ai sauté sur l’occasion. »
« C’était très stressant le premier soir ! J’ai tout appris sur le tas, confie-t-elle. Je travaillais aussi dans une épicerie avant, j’ai décidé de seulement faire Le Cocktail. Je suis payée pour faire une job que j’aime et avoir du fun. Plusieurs personnes disent que c’est le meilleur bar de karaoké à Montréal, je suis d’accord ! La scène est grande, y’a de la place pour danser, un balcon. Et la meilleure animatrice ! (rires) »
« Pour animer, il faut savoir s’adapter, dit celle qui a gagné le concours de karaoké 2024 au Normandie. Certains soirs, les gens embarquent et s’encouragent, d’autres fois, je chante moi-même pour stimuler la clientèle. Mon processus est simple, chaque personne va chanter au moins une fois, en gardant l’attente courte. À partir du moment où tu es sur ma liste, j’y vais dans l’ordre. Pour ma part, si c’est plein, je chante seulement une ou deux fois. Sur demande, des duos. Avant, je commençais, mais je ne le fais plus, beaucoup de gens adorent ouvrir. »
« J’aime m’assurer que ma clientèle revient, garder le party et l’ambiance, suivre la vibe, explique l’animatrice. J’ai autant de jeunes que de personnes plus âgées, certaines qui sont ici chaque semaine. Le karaoké touche tous les âges. Tu peux changer de chanson, idéalement pas au moment où tu viens chanter, mais je peux changer rapidement avec Karafun. »
La majorité des bars utilise cette application qui existe depuis 2005. Karafun est une banque géante de musiques préenregistrées sur vidéo, incluant les pistes d’instruments et les paroles qui défilent, à la manière d’un sous-titrage. On y trouve des dizaines de milliers de pièces dans plusieurs langues. Le catalogue s’enrichit constamment, notamment de morceaux québécois. L’instrumentation est souvent celle de la vraie chanson à laquelle on a retiré la voix principale.
Les applications modernes, telles que Karafun, permettent d’ajuster tonalité et tempo, contrairement aux plus vieux sites et aux fichiers faits maison. Toutefois, ceux-ci sont toujours utilisés : beaucoup de chansons francophones récentes sont manquantes ainsi que plusieurs succès d’avant 2010. Par chance, plusieurs chaînes YouTube ajoutent constamment du contenu local. Et on peut choisir les pièces sur son téléphone, ce qui permet de facilement préparer les morceaux à venir. Linda Scardere préfère les papiers et crayons. « Ça faciliterait mon travail que tout se fasse en ligne, mais je préfère qu’on vienne me parler. »
Contact humain
À la Brasserie des Patriotes dans Hochelaga, on préfère également le contact humain. Xavier Robitaille, alias Zag, qui y anime chaque semaine du jeudi au samedi, a débuté en 2015 à la Ninkasi à Québec. Six heures par soir, six soirs par semaine pendant un an.
« Ç’a été une bonne école parce que 120 personnes très saoules qui veulent chanter… J’ai appris à la dure, explique-t-il. Ensuite, j’ai déménagé à Montréal. Quand Robert Wallace, la légende du karaoké qui a animé aux Patriotes pendant 23 ans, est décédé en 2020, je l’ai remplacé. J’avais assez d’expérience pour bien lui succéder. C’est mon emploi principal depuis quelques années. »
« Je fais aussi le bar ici les dimanches, ça me repose de mes trois soirs de karaoké ! Parfois, je fais d’autres contrats avec mon kit de karaoké mobile qui est complètement autonome, raconte Zag. Moi, je m’assure que chaque personne chante au moins une fois par heure. Si c’est plus long, dis-moi et je te ferai passer rapidement. Tu ne me déranges pas, au contraire, tu sauras à peu près dans combien de temps tu chantes. »
« Pendant une soirée, j’observe tout : qui entre, qui sort fumer, le moment de ton arrivée, ton temps d’attente, ton ébriété, etc. En fin de soirée, c’est le Far West, toutes mes notes prennent le bord ! Ma règle d’or : que tout le monde s’amuse le plus possible. »
Quelles sont les règles importantes du karaoké ? « Avoir du fun avec ta bande et aussi encourager les personnes sur scène, c’est super important, affirme Zag. Se permettre l’erreur. Si tu ne chantes pas bien, plutôt qu’une chanson super nichée, choisis une toune populaire, on est là pour crier des paroles qu’on connait ! Ne pas m’écrire 15 choix, tu ne passeras pas plus souvent. Tu peux me proposer une toune de party et un slow, au cas. C’est cool une balade, mais après Pitbull, ça marchera peut-être pas ! »
« Ça m’arrive souvent de décevoir les personnes qui viennent d’arriver et veulent LA toune de 4 Non Blondes, explique l’animateur. Elle joue une fois par soirée, c’est pas tout le monde qui pourra la chanter ! Sinon, je dis oui à l’ordre créé par les demandes. »
« J’ai une formation en chant classique parce que je voulais faire de l’opéra dans la vie ! J’y ai appris à contrôler ma voix. La plus belle chose que je peux partager, c’est le goût de chanter et de s’amuser sur scène. Le karaoké est aussi populaire parce qu’il est très rassembleur. C’est plaisant et peu coûteux : ça prend un écran, des micros, des feuilles et des crayons. »


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