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La planète rock découvre à peine le duo Angine de Poitrine qu’elle accueillera le 3 avril prochain son second album, Vol. II. Juste au Québec, pas moins de 10 000 exemplaires vinyles seront fabriqués pour satisfaire la demande locale, tandis que des presses au Royaume-Uni se mettent à chauffer pour inonder le marché européen. Le duo originaire de la planète Saguenay fascine autant par sa musique que par le sens qu’on cherche à travers ses costumes et ses symboles, et qui expriment quelque chose de notre propre identité culturelle.
Aucun autre album québécois n’est aussi attendu sur la scène musicale internationale depuis la parution du deuxième disque de Kaytranada, Bubba, en 2019. Depuis l’automne dernier, l’aura du mystérieux duo ne cesse de croître, atteignant son paroxysme début février avec la publication d’une session live captée par la radio universitaire KEXP de Seattle. En deux mois, l’enregistrement cumule près de 4,9 millions de visionnements.
Le passage du duo à Tout le monde en parle (TLMEP), le 8 mars dernier, a révélé la proposition artistique aux Québécois qui n’avaient pas encore eu vent du phénomène, couru sur les scènes de la province depuis une bonne année. Comment tout ça est-il devenu possible, et que dit le soudain succès d’Angine de Poitrine de l’appétit des mélomanes pour l’étrangeté musicale ?
Modernité artistique
« Il s’agit d’un groupe qui se connecte avec un imaginaire de la modernité artistique beaucoup plus vivant au Québec qu’ailleurs », analyse Mathieu Arsenault, écrivain, poète et critique qui a rédigé, sur Instagram, d’un « petit essai » à propos du phénomène le mois dernier.
Selon lui, cette modernité artistique québécoise, qui a commencé par la publication du Refus global (1948), a évolué « dans une forme d’abstraction très proche du divertissement, et dans le bon sens : ça peut être très amusant, mais en même temps très inquiétant. C’est aussi l’impression que pouvait donner Claude Gauvreau lors de la Nuit de la poésie [du 27 mars 1970]. Comprenons ici que ce qui paraît drôle », les costumes d’Angine de Poitrine, ses origines farfelues, même certains passages de ses compositions, « ne sont pas nécessairement là pour faire rire. C’est l’expression d’une étrangeté par rapport à nous-même, à notre identité, subjective autant que nationale ».
En faisant abstraction des absurdités partagées sur les réseaux sociaux suivant le passage du duo à TLMEP, les observateurs comme les fans tentent de raisonner la symbolique du travail d’Angine de Poitrine. Ses costumes à pois évoquent le travail de l’artiste visuelle Dominique Pétrin, reconnue mondialement pour ses complexes motifs, ou encore la démarche, musicale et iconique, de We Are Wolves. Mathieu Arsenault fait aussi un lien entre les interprètes Khn (guitare) et Klek (batterie) et les spectacles de Marie Chouinard des années 1980, « une chorégraphe qui a eu un succès international et qui inventait des personnages à la limite de l’humanité, parlant aussi dans un langage inventé ».
Les formes coniques ou triangulaires de l’imagerie du duo pourraient, selon certains internautes, renvoyer au mystère des pyramides, et à leur récit. « Les gens sont rendus à faire des liens avec n’importe quoi », s’étonne Sébastien Collin, directeur général de Spectacles Bonzaï, qui représente Angine de Poitrine. « Les gens creusent loin pour faire des liens. L’art et la symbolique vont de pair, mais à quoi pense réellement l’artiste lorsqu’il crée ? Je pense qu’il y a une part de mystère qui leur appartient et que j’ignore. En tout cas, je peux te confirmer qu’il n’y a aucun lien à faire avec les Illuminati ! »
Pour Collin, le phénomène s’explique en partie parce que la musique est présentée dans « un emballage attrayant qui te donne envie de voir ce qu’il y a dans le cadeau et de constater que le contenu est vraiment bon. Mais l’emballage permet aussi au public de décrire l’univers du groupe sans avoir à qualifier précisément la musique, car, à moins d’être un érudit du rock, c’est quand même difficile de décrire de quoi est fait le son du groupe ». Grâce à l’accoutrement des musiciens, « le fan peut parler du projet même s’il n’est pas familier avec ce qui compose sa musique ».
Angine de Poitrine se décrit comme un « orchestre mantra-rock dada-pythago-cubiste », et Sébastien Collin insiste pour dire que la référence au dadaïsme n’est pas lancée à la légère : « Ils ont l’esprit musicalement très ouvert et sont allés dans des zones peu explorées — je pourrais même dire qu’Angine de Poitrine est presque leur projet pop ! » Le tourneur, qui doit ces jours-ci embaucher de nouveaux employés pour répondre à la demande internationale, assure qu’une de « leurs grandes influences est René Lussier », guitariste de l’avant-garde et pionnier de cette mouvance typiquement québécoise qu’est la musique actuelle, où le rock et le jazz microtonal font partie du vocabulaire musical.
L’argument dadaïste en tant que mouvement de protestation dans la proposition d’Angine de Poitrine fait réfléchir Mathieu Arsenault : « Ce qui est intéressant, c’est que le dadaïsme était justement une réaction à la Première Guerre mondiale, soit une réaction artistique à un état général d’apathie, de découragement, d’atterrement, d’apitoiement », qui, incidemment, paraît pertinente en cette époque marquée par des conflits majeurs en Palestine, en Ukraine et en Iran.
« Le dadaïsme était une réponse à la fois joyeuse et destructrice, rappelle Arsenault. Mais je ne dis pas qu’Angine de Poitrine va jusque dans la volonté de tout détruire et, d’ailleurs, je les situe davantage au niveau des pythagoriciens, ce groupe de philosophes de l’Antiquité qui avait des visées ésotériques et politiques sous la forme d’une communauté agissant beaucoup avec des codes secrets. »
Plus terre à terre, Sébastien Collin reconnaît le caractère typiquement québécois de la démarche d’Angine de Poitrine « dans le son rock aux influences de prog et de musique actuelle, même s’ils font quelque chose d’accrocheur. Aussi, dans le second degré de la proposition : il y a un aspect bon vivant dans ce qu’ils font. Enfin, dans la volonté de développer le projet de façon indépendante : on a refusé toutes les offres de tous les labels dans le monde qui nous ont approchés par volonté de demeurer indépendants. Ce n’est sans doute pas une décision typiquement américaine, où on aurait cherché à négocier le plus gros deal possible. »


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