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André Tardieu, le De Gaulle avant l'heure

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« Il faut reconnaître à Tardieu le mérite d’avoir cherché à redresser l’esprit public sans passer par l’appel aux chefs. Voulant des pouvoirs plus justes et plus rationnels, il n’a cherché à convaincre que par la force de la raison. C’était impossible face aux passions collectives irrationnelles du moment. » (Jean Lebrun, le 14 janvier 2019 sur France Inter).

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L'ancien chef du gouvernement français André Tardieu est né il y a 150 ans, le 22 septembre 1876. Mais ce 150e anniversaire n'a pas, à ma connaissance (je peux me tromper), fait l'objet de commémoration officielle en France et c'est très dommage. Certes, cet homme politique hors du commun, l'un des plus brillants intellectuellement de la Troisième République avec Joseph Caillaux, n'a pas suivi le mythe du progrès à gauche. Positionné au centre droit de l'échiquier politique, il était à la fois républicain modéré, dreyfusard, laïque et libéral. Mais il a laissé une marque intellectuelle indélébile dans l'histoire des institutions françaises, et cela grâce à De Gaulle qui a repris ses idées.

J'ai déjà évoqué la carrière politique d'André Tardieu, vingt ans député et douze fois ministre, dont trois fois Président du Conseil (chef du gouvernement). Collectionneur des premières places aux concours, ce brillant haut fonctionnaire avait démissionné après s'être lassé de la vie routinière de la fonction publique et s'est engagé dans la vie politique d'abord aux côtés de Georges Clemenceau dont il était le bras droit dans les négociations du Traité de Versailles (il était à l'origine diplomate). Puis, il a accepté de participer au gouvernement de Raymond Poincaré, la bête noire de Clemenceau, si bien que ce dernier n'a par la suite jamais cessé de critiquer son action et sa pensée politiques. Tant mieux pour André Tardieu qui a pu s'émanciper politiquement et devenir une personnalité politique majeure.

Au début des années 1930, André Tardieu était dégoûté par la vie politique. Il avait compris que les institutions étaient à réformer complètement car la Chambre prenait beaucoup trop d'importance si bien que la France était paralysée. Il avait compris un peu plus vite que les autres ce que signifiait la montée du nazisme et l'arrivée au pouvoir de Hitler et il avait saisi que notre pays n'était pas préparé à une nouvelle guerre (c'est lui qui a pris la décision de construire la Ligne Maginot, loi du 14 janvier 1930). Il s'est ainsi éloigné de la vie politique, n'a pas sollicité le renouvellement de son mandat de député et a poursuivi son action politique en écrivant des articles et des livres pour faire passer ses messages qu'il fallait changer les institutions et donner du pouvoir à l'exécutif.
 

Quelques crises politiques ont montré qu'il y avait un problème, et la dernière, c'était l'affrontement entre le Président de la République Alexandre Millerand et la Chambre à majorité du Bloc de gauche (principalement les radicaux) en 1924. Cela a fini par la démission du Président de la République et la victoire du Bloc de gauche.

André Tardieu, qui avait rencontré le Président américain Theodore Roosevelt, avait été impressionné par l'efficacité des institutions américaines et le régime présidentiel. Toutefois, il allait préconiser plutôt d'imiter les institutions britanniques où le Premier Ministre avait un réel pouvoir et bénéficiait de la stabilité.

Certains, dans les cercles de gauche, et en particulier lors du Front populaire (auquel il s'était vivement opposé), on considérait qu'André Tardieu était antiparlementaire et pas loin de tomber dans la mouvance des ligues. Certes, il s'était rapproché du Colonel de La Rocque, mais il est toujours resté un républicain modéré. Il préférait Tocqueville à Maistre, rejetait catégoriquement l'antisémitisme, dénonçait Hitler dès le début, et condamnait les Accords de Munich (sans être écouté).

Après l'émeute du 6 février 1934 qui a fait vaciller la République, sollicité, André Tardieu a accepté de revenir au gouvernement, dirigé par un ancien Président de la République lui aussi sorti de sa retraite, Gaston Doumergue, avec de nombreux autres anciens (et aussi futurs) Présidents du Conseil (dont Pierre Laval, Albert Sarraut, Philippe Pétain, Henri Queuille, Pierre-Étienne Flandin, Louis Barthou, etc.). Nommé ministre d'État (comme le radical Édouard Herriot), il était chargé plus particulièrement de la réforme des institutions. Ce gouvernement d'union nationale, formé le 9 février 1934, a finalement été renversé par les radicaux le 8 novembre 1934, à la suite d'un manque d'autorité de son chef, Gaston Doumergue, trop âgé, et surtout, de cette volonté de réformer l'État. C'était peu après l'assassinat à Marseille de Louis Barthou (en même temps qu'Alexandre Ier, le roi de Yougoslavie), venu conclure des alliances en Europe contre l'Allemagne nazie.

Réformer les institutions dans une Chambre principalement dominée par les radicaux qui, au contraire, soutenaient le statu quo, c'était effectivement mission impossible. Gaston Doumergue, soutenu par son ministre, a fait quelques propositions, mais la commission parlementaire chargée de ce sujet, dominée par les radicaux, a rejeté par 11 voix contre 9 la suppression de l'initiative budgétaire des parlementaires. En revanche, elle a accepté par 21 voix contre 3 la suppression de l'obligation d'un accord du Sénat pour la dissolution de la Chambre.

Si bien que Gaston Doumergue a ainsi soumis aux parlementaires une réforme institutionnelle composée de quatre éléments : la limitation du nombre des ministres à vingt, la possibilité de dissoudre sans l'accord du Sénat, la garantie d'emploi et la stabilité des fonctionnaires, l'obligation d'un vote de recettes équivalentes pour compenser toute proposition parlementaire de dépenses. Ce projet, inspiré par André Tardieu, allait finir à la corbeille après le renversement par les radicaux du gouvernement.
 

Dans "La Revue des Deux Mondes", l'universitaire gaulliste Alfred Pose écrivait le 15 septembre 1957 : « Le 10 mars 1936, André Tardieu, député de Belfort, annonçait à ses électeurs sa résolution de ne pas faire acte de candidature aux élections législatives qui devaient avoir lieu le 26 avril suivant. Une telle décision, venant d'un parlementaire aussi éminent et dont la carrière politique avait été exceptionnellement brillante, surprit, scandalisa et fut généralement mal comprise. Il ne s'agissait pas d'un coup de tête, mais du terme d'une longue évolution dans la pensée de l'ancien Président du Conseil. Sa longue participation au pouvoir l'avait convaincu de "ce que les conditions de notre vie publique étaient directement contraires aux exigences fondamentales de notre destin national". La réforme de nos institutions lui apparaissait en conséquence comme une nécessité primordiale : il ne l'envisageait d'ailleurs que dans le cadre parlementaire, par la révision de la loi constitutionnelle. André Tardieu crut que ses espoirs allaient se réaliser avec le ministère Doumergue (1934) qui tomba, ou plus exactement se dissocia, sur un projet révisionniste. "La chute du cabinet et les conditions de cette chute ont prouvé, écrit Tardieu, que l'unanimité des partis était faite contre toute réforme de nature à troubler les habitudes et commodités des élus". De ce jour, il semble que sa décision ait été prise : "Les assemblées telles qu'elles sont ne peuvent rien, dira-t-il dix-huit mois plus tard aux électeurs de Belfort, et c'est au pays lui-même qu'il faut désormais s'adresser. Si l'on veut être entendu par le pays, la première condition est de n'être pas parlementaire... Je sors du Parlement... À une forme d'action que je sais stérile, j'en substitue une autre que j'espère efficace". ».

En 1934, après l'échec du gouvernement Doumergue, André Tardieu a alors sorti un essai majeur et visionnaire, intitulé "La Réforme de l'État" (éd. Flammarion), où il a proposé sa vision des institutions, et il s'agissait d'une vision résolument moderne, mais trop moderne pour les parlementaires de l'époque. Cinq proposition majeures ont ainsi été énoncées par l'ancien chef du gouvernement.

1. Le Président de la République peut dissoudre la Chambre des députés sans accord du Sénat, sauf pendant la première année de la législature (alors qu'il fallait systématiquement l'accord du Sénat, ce qui empêchait toute dissolution).

2. Les parlementaires n'ont plus l'initiative de proposer de nouvelles dépenses budgétaires, afin d'assainir les finances publiques et d'empêcher le clientélisme électoral. Seul, le gouvernement peut avoir cette initiative dans le cadre d'une politique globale.

3. Le pouvoir exécutif peut organiser un référendum populaire pour trancher les conflits majeurs qu'il peut avoir avec le Parlement. En 1936, il considérait que les excès aurait pu être évités avec le référendum : « Qu’il suffise, ici, de noter que, si le peuple français avait possédé le référendum, nombre des abus sous le poids desquels il plie, lui auraient été épargnés. Multiplication des fonctions publiques, des monopoles et des offices ; impôts inquisitoriaux ; lois de forme étatiste sur les retraites ouvrières, les assurances sociales, l’école unique, se seraient heurtées au bon sens des masses. ».

4. Les femmes obtiennent le droit de vote, afin d'élargir le corps électoral et moderniser la démocratie française. Selon le mot de Lucien Rabouille, qui a écrit une critique, le 26 novembre 2019 dans Causeur.fr, sur la biographie de Maxime Tandonnet ("André Tardieu, l'incompris", éd. Perrin, 2019) : « Autre exemple qui indigne Tardieu : par calcul, on redoute à gauche de donner le droit de vote aux femmes, réputées bigotes, de peur qu’elles ne confondent l’isoloir avec le confessionnal. ».

5. Enfin, le chef du gouvernement devient Premier Ministre (au lieu de Président du Conseil) et le nombre de ministres est limité à vingt pour assurer une meilleure cohésion du gouvernement.

On comprend bien que cette proposition de réforme réduirait le pouvoir des radicaux, majoritaires au Parlement, au profit du peuple. À noter que le droit de vote des femmes a été refusé par les radicaux pendant le Front populaire, au grand désespoir de Léon Blum qui a dû l'accepter car il voulait ne pas être renversé.

Ces mesures fantômes (elles n'ont jamais été adoptées avant la guerre) ont été les inspiratrices de la doctrine institutionnelle du Général De Gaulle. On peut les reprendre une par une, et la première, le droit de vote des femmes, a été instauré dès la Libération lorsque le Général était à la tête du gouvernement provisoire.
 

On retrouve toutes les autres mesures d'André Tardieu dans la Constitution de la Cinquième République : l'instauration d'un Premier Ministre (cependant sans limitation du nombre de ministres, qui aurait rendu difficile la formation des gouvernements dont la composition doit désormais représenter à la fois toutes les forces politiques de la majorité, la parité, les âges et surtout, les régions françaises, un casse-tête qui les a rendus souvent pléthoriques, le concept d'un "gouvernement resserré" n'étant jamais qu'une chimère) ; le droit de dissolution par le Président de la République (qui doit seulement avertir les présidents des deux assemblées et ne pas le faire pendant la première année suivant une précédente dissolution) ; l'instauration du référendum pour aller au peuple en cas de conflit exécutif/législatif (principe très gaullien ; le tout est de l'encadrer et de savoir sur quels sujets cela peut porter) ; enfin, l'initiative du budget par le gouvernement.

Je me penche un peu plus sur ce dernier point qui est d'actualité brûlante. L'article 40 de la Constitution de la Cinquième République est assez clair sur le sujet : « Les propositions et amendements formulés par les membres du Parlement ne sont pas recevables lorsque leur adoption aurait pour conséquence soit une diminution des ressources publiques, soit la création ou l'aggravation d'une charge publique. ». En d'autres termes, aucune proposition parlementaire ne peut être recevable si, créant une dépense supplémentaire, elle ne propose pas en même temps, pour compenser, une ressource supplémentaire. Ce qui est sage pour les finances publiques. Ce qui est moins sage, c'est quand, depuis plus de quarante ans, les gouvernements présentent eux-mêmes un projet de loi de finances avec un déficit !

De Gaulle n'a jamais caché qu'il s'était inspiré des idées d'André Tardieu pour façonner sa conviction sur les institutions idéales (exposée notamment dans le fameux discours de Bayeux le 16 juin 1946). Dans le tome 1 de ses "Mémoires de guerre", De Gaulle évoquait André Tardieu au début de l'ouvrage lorsqu'il a dressé le bilan des défaillances institutionnelles et militaires de la France des années 1930. Il y expliquait notamment le travail accompli au Secrétariat général de la Défense nationale (SGDN) où il était affecté, et les efforts sans suite pour préparer le pays à la guerre à venir : « [Ma tâche consistait] à fournir au cabinet Doumergue des éléments pour ses décisions, quand il choisit de prendre une autre voie après l'avènement du Führer ; à tisser la toile de Pénélope du projet de loi d'organisation de la nation pour le temps de guerre ; à m'occuper des mesures de limitations des armements qu'André Tardieu et Paul-Boncour présentèrent respectivement à Genève (…). ».

De Gaulle a repris les idées d'André Tardieu pour concevoir la Constitution de 1958, en particulier pour renforcer l'exécutif sur le législatif, affaiblir le régime des partis et le régime d'assemblée, et avoir un recours au référendum. Du reste, la proximité intellectuelle entre les deux hommes (dès l'entre-deux-guerres) était réelle puisque, en 1931, André Tardieu, alors ministre des trois premiers gouvernements de Pierre Laval, avait envisagé de recruter dans son cabinet ministériel le commandant De Gaulle comme "plume" pour préparer ses discours et ses rapports politiques.

La conclusion ? C'est qu'André Tardieu a finalement manqué de postérité politique et intellectuelle, peut-être à cause de sa propre santé. Victime d'une double hémorragie cérébrale en septembre 1939, quinze jours après la déclaration de la guerre, il passa toute la guerre paralysé à Menton, incapable de parler et d'écrire, avant de s'éteindre oublié le 15 septembre 1945, à l'âge de 69 ans, un mois avant l'exécution de Pierre Laval. Seul De Gaulle a retenu ses leçons sur les institutions. Et elles sont magistralement efficaces.

Dans sa critique sur la biographie de Tandonnet, Lucien Rabouille a écrit : « On disait les modérés pusillanimes ; Tardieu manque parfois d’audace. Dans la plus pure tradition du conservatisme impossible, il rate les élections de 1932, reste au milieu de plusieurs gués et nous laisse une mélancolie de l’inachevé. Après ses échecs viennent ceux de la France. La suite, ce sont des gouvernements en cascade, l’État livré à la démagogie, au spectre révolutionnaire et au socialisme, l’aveuglement face à l’Allemagne et une France inerte, manquant son rendez-vous avec l’histoire alors que 1918 l’avait laissée hégémonique en Europe. (…) À la Bernanos ou Mounier, Tardieu aurait pu écrire. Il a préféré gouverner. Il a connu la machine politique de l’intérieur quand d’autres ont préféré faire la guerre aux robots. Ni le talent, ni l’envie n’auraient pourtant manqué à sa plume et il fut du reste un grand éditorialiste. Finalement, le regret d’une action politique inaboutie comme d’une vocation littéraire frustrée l’aurait laissé aigri, quittant la scène sans œuvre substantielle et seulement quelques fragments réussis… Plutôt qu’un témoignage complet, il nous reste de Tardieu une vie exemplaire. Son talent politique n’a jamais été dévoyé ou corrompu. Sa lucidité nous parle comme son rappel d’une République détournée. » (Causeur.fr).

La République serait bien inspirée d'honorer les travaux d'André Tardieu à sa juste valeur, même s'il a toujours refusé de se laisser enfermer dans une case et une étiquette politique.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 septembre 2026)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
André Tardieu.
Le mirobolant oublié.
Les 125 ans de la loi sur les associations.
Marc Bloch.
Faut-il transférer Pétain à Verdun ?
Le seul Front populaire.
L'expérience socialiste.
La France de la redistribution.
Les valeurs républicaines et la loi du 9 décembre 1905.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Jules Moch.
Vincent Auriol.
Pierre Laval.
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (1).
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (2).
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (3).
Le procès de Philippe Pétain.
Général De Gaulle.
Maurice Schumann.
Léon Bourgeois.
150 ans de traditions républicaines françaises.
 

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