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Anchorage, comme Minsk ?

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Donald Trump accueille le président russe Vladimir Poutine à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025 (AFP)

Près d’un an après la rencontre entre Trump et Poutine en Alaska, la désillusion grandit à Moscou — selon Lavrov, la Russie a été trompée, tout comme elle l’avait été avec les accords de Minsk

Lors du récent sommet de l’OTAN à Ankara, en Turquie, le président américain Donald Trump a tenu des propos inhabituellement chaleureux à l’égard de son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky.

Le locataire de la Maison Blanche a exprimé son soutien aux frappes ukrainiennes à longue portée sur le territoire russe, déclarant qu’« il s’agit d’une escalade, mais c’est aussi une escalade qui pourrait contribuer à mettre un terme » au conflit.

Cette rencontre amicale entre les deux présidents contrastait fortement avec la «dispute au Bureau ovale» qui avait éclaté entre eux au début de l’année 2025, alors que Trump venait tout juste d’entamer son deuxième mandat.

La position ouvertement pro-ukrainienne affichée par le dirigeant US marque l’échec des efforts diplomatiques lancés lors de la rencontre entre Trump et le président russe Vladimir Poutine à Anchorage, en Alaska, en août 2025.

Ces efforts, visant à parvenir à une solution négociée au conflit, s’étaient heurtés à une ferme opposition de la part de Kiev et des pays européens, ainsi que des membres républicains et démocrates du Congrès américain.

Lavrov et la comparaison avec Minsk

Il y a quelques semaines, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré qu’il ne voulait « même pas penser que l’Alaska, tout comme les actions des Européens, ait été conçu pour gagner du temps afin de réarmer le régime de Kiev. […] Mais en réalité, c’est exactement ainsi que les choses se sont déroulées ».

Sergueï Lavrov : « Je ne veux même pas penser que le sommet d’Anchorage a été conçu pour gagner du temps afin de réarmer le régime de Kiev »

En parlant des « actions des Européens », Lavrov faisait référence aux déclarations faites par l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel dans une interview de 2022, selon lesquelles les accords de Minsk avaient constitué une manœuvre visant à permettre à l’Ukraine de se réarmer.

Négociés par la France et l’Allemagne avec l’Ukraine et la Russie en 2014 puis en 2015, les accords de Minsk visaient à garantir que le Donbass resterait sous souveraineté ukrainienne tout en assurant à la région une large autonomie.

Les révélations d’Angela Merkel laissaient entendre que les accords de Minsk constituaient en réalité une supercherie délibérée destinée à inciter la Russie à accepter un cessez-le-feu en lui promettant une résolution pacifique du conflit, ce qui aurait permis à l’Ukraine de gagner du temps pour renforcer ses forces armées.

Cette thèse a été confirmée par l’ancien président français François Hollande, qui avait négocié ces accords aux côtés d’Angela Merkel.

Interrogé par le Kyiv Independent, Hollande a affirmé que « oui, Angela Merkel a raison sur ce point ».

Il a ajouté : « Depuis 2014, l’Ukraine a renforcé son dispositif militaire. En effet, l’armée ukrainienne est complètement différente de celle de 2014. Elle est mieux entraînée et mieux équipée. C’est tout à l’honneur des accords de Minsk d’avoir donné cette opportunité à l’armée ukrainienne ».

Petro Porochenko lui-même, le président ukrainien qui avait négocié ces accords, a déclaré au Financial Times que l’Ukraine « n’avait absolument aucune force armée » et que « le grand succès diplomatique » de ces accords résidait dans le fait que « nous avons tenu la Russie à l’écart de nos frontières — non pas de nos frontières, mais à l’écart d’une guerre à grande échelle ».

Selon la biographie de Poutine écrite par le journaliste Philip Short, Porochenko a déclaré avoir signé les accords de Minsk « parce que c’était le seul moyen de mettre fin aux combats, mais il savait qu’ils ne seraient jamais mis en œuvre ».

L’indécision de Poutine ?

En juin dernier, Lavrov a donc comparé les conséquences de la rencontre en Alaska entre Trump et Poutine à ce qui s’était passé avec les accords de Minsk. En d’autres termes, selon Lavrov, la Russie avait une fois de plus été trompée.

En réalité, l’accord conclu à Anchorage était encore plus fragile que les accords de Minsk. Selon des sources russes, il prévoyait que Trump ferait pression sur Zelensky pour qu’il se retire du Donbass, et qu’en échange, Poutine accepterait un cessez-le-feu.

Dans les faits, Trump n’a jamais persuadé Zelensky de se retirer, tout en cherchant à pousser Poutine à déclarer un cessez-le-feu avant même le retrait ukrainien — ce que le président russe n’a jamais accepté.

Du point de vue de Moscou, un simple cessez-le-feu aurait abouti à un conflit gelé qui n’aurait pas résolu les causes profondes de la guerre, permettant une nouvelle fois à l’Ukraine de se réarmer et de reprendre les hostilités ultérieurement.

Malgré cela — selon les détracteurs de la ligne officielle du Kremlin, dont les voix se multiplient à Moscou —, Poutine a poursuivi son dialogue avec la Maison Blanche alors même qu’il était désormais évident que cette dernière n’exerçait aucune pression sur le gouvernement de Kiev.

De plus, affirment ces détracteurs, Poutine a maintenu l’effort de guerre en Ukraine dans les limites de la soi-disant «opération militaire spéciale» sans procéder à une escalade, alors même qu’il était déjà clair que l’Europe tout entière se mobilisait en faveur de Kiev et que Washington continuait à soutenir l’armée ukrainienne sur le plan logistique et en matière de renseignement.

Un soutien ininterrompu à l’Ukraine

Le fait que la Maison Blanche soutienne l’Ukraine sur le plan du renseignement est confirmé par de récentes révélations du Financial Times, selon lesquelles les États-Unis ont aidé des drones ukrainiens à longue portée à contourner les défenses aériennes de Moscou et à frapper profondément en territoire russe, notamment par une vague sans précédent d’attaques contre des raffineries de pétrole.

Au cours des six premiers mois de 2026, les raffineries russes auraient été frappées au moins 194 fois — une augmentation vertigineuse par rapport à la même période de l’année précédente.

Mais dès décembre de l’année dernière, le New York Times avait révélé que, bien que le partenariat entre Washington et Kiev fût officiellement tendu en raison de la prétendue volonté des États-Unis de négocier avec Moscou, la CIA avait continué à maintenir sa présence en Ukraine et avait contribué à orchestrer une campagne d’attaques de drones contre les infrastructures pétrolières russes.

Trump aurait même salué ces attaques, affirmant qu’elles lui conféraient un pouvoir de négociation face à la Russie.

Même lorsque le Pentagone a décidé, brièvement, de suspendre le partage de renseignements avec l’Ukraine en mars 2025, la CIA a continué à fournir des données à Kiev, notamment sur les opérations russes sur le territoire ukrainien.

La CIA a également été autorisée à soutenir les attaques de drones ukrainiens contre la soi-disant « flotte fantôme » de pétroliers russes en mer Noire et en Méditerranée.

Le fait que Washington continuait à fournir à l’Ukraine les renseignements nécessaires pour frapper les infrastructures énergétiques russes avait déjà été confirmé par le Financial Times en octobre 2025 — soit moins de deux mois après la réunion d’Anchorage.

Selon des sources américaines citées par le journal, les données fournies par les États-Unis comprenaient la planification des itinéraires, l’altitude, le calendrier et les détails nécessaires pour contourner les défenses aériennes russes.

Ces sources affirment que Washington a également aidé à déterminer la priorité des cibles à frapper. Le journal rapporte que Trump a secrètement soutenu la stratégie de Kiev consistant à attaquer les infrastructures énergétiques russes « pour leur faire [aux Russes] ressentir la douleur » et assouplir leur position dans les négociations.

Diplomatie coercitive

Les États-Unis ne sont donc jamais devenus un médiateur impartial dans le conflit, malgré les déclarations de Trump en ce sens, mais sont au contraire restés une partie belligérante aux côtés de l’Ukraine.

Il ressort de ce qui précède qu’à la suite de la réunion d’Anchorage, l’administration Trump a décidé d’adopter une « diplomatie coercitive » à l’égard de Moscou, non sans rappeler celle adoptée avec l’Iran, afin de pousser le Kremlin à accepter un cessez-le-feu même en l’absence d’un retrait ukrainien du Donbass.

Cette stratégie comprenait le soutien à la campagne ukrainienne d’attaques de drones sur le territoire russe, l’imposition de sanctions (également décidées en octobre 2025) à l’encontre des deux compagnies pétrolières russes Rosneft et Lukoil, des pressions sur l’Inde pour qu’elle cesse d’acheter du pétrole russe et même la possibilité de fournir à l’Ukraine des missiles Tomahawk.

Les Russes, cependant, ne montraient aucun signe de céder à l’intimidation. Puis, fin 2025, un événement aussi mystérieux qu’inquiétant s’est produit.

L’attaque contre la résidence de Poutine

Le 29 décembre, le ministère russe des Affaires étrangères a dénoncé une attaque perpétrée pendant la nuit — qu’il a qualifiée de « terroriste » — au cours de laquelle un essaim de drones à longue portée (91, pour être précis, selon le communiqué) avait pris pour cible la résidence du président russe au bord du lac Valdai, dans la région de Novgorod.

Tous les drones avaient été abattus par les systèmes de défense aérienne russes, précisait le communiqué, ajoutant toutefois qu’une action aussi imprudente ne resterait pas sans réponse.

Le lendemain matin de l’attaque, Poutine a personnellement appelé Trump pour protester contre ce qui s’était passé.

Quelques heures plus tard, interrogé par des journalistes sur cet épisode, Trump a répondu : « Je n’aime pas ça, je n’aime pas ça […]. Le président Poutine m’en a parlé. Tôt ce matin, il m’a dit qu’il avait été attaqué. Ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon… Ce n’est pas le bon moment pour faire ce genre de choses… J’étais très en colère à ce sujet ».

Mais nous avons vu comment les attaques de drones ukrainiens sur le territoire russe se déroulent en réalité avec le soutien direct des services de renseignement US.

Un article du New York Times intitulé « The Partnership : The Secret History of the War in Ukraine » (Le partenariat : l’histoire secrète de la guerre en Ukraine), datant de mars 2025, a révélé comment le Pentagone et la CIA avaient été autorisés, dès l’époque du président Joe Biden à mener des frappes en profondeur sur le territoire russe.

Un haut responsable d’un service de renseignement européen, interrogé par le journal, a déclaré que les Américains « font désormais partie de la “chaîne de destruction” » en Ukraine. Les Russes en sont manifestement conscients.

Au moment de l’attaque contre la résidence présidentielle du lac Valdai, Moscou était convaincue que les services de renseignement US avaient pris part à l’opération.

« J’ai tout de suite dit qu’il était impossible [de mener cette attaque] sans le soutien des services de renseignement [occidentaux], en premier lieu la CIA », a déclaré Aleksei Chepa, vice-président de la commission des affaires internationales de la Douma, le parlement russe.

Quelques jours plus tard, la CIA a affirmé que l’attaque n’avait jamais eu lieu — ou du moins que les drones qui avaient survolé la Russie cette nuit-là ne se dirigeaient pas vers le lac Valdai.

D’autant plus irrités, les Russes ont cité les photos et vidéos publiées montrant l’épave des drones abattus pour étayer leur affirmation. Le 2 janvier 2026, ils ont convoqué un attaché militaire US à Moscou pour une réunion officielle.

Au cours de cette réunion, un officier russe de haut rang a remis à l’attaché américain ce qu’il a identifié comme étant le processeur de navigation récupéré sur l’un des drones abattus, exhortant les spécialistes étatsuniens à en déchiffrer le contenu.

Le 5 janvier, après avoir été briefé par la CIA, Trump a déclaré qu’il ne croyait pas que l’Ukraine ou la CIA aient tenté d’assassiner Poutine à sa résidence du lac Valdai.

Or, c’est précisément à cette attaque que Zelensky faisait référence dans une lettre ouverte provocatrice adressée à Poutine début juin : « On entend souvent dire que vous êtes à l’aise dans cette guerre. Pas, bien sûr, lorsqu’il s’agit de la sécurité de votre résidence à Valdai ou de votre défilé à Moscou. Votre propre vie vous est précieuse ».

Un adversaire implacable

Entre-temps, deux jours avant le démenti de Trump du 5 janvier, les forces spéciales US avaient capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse lors d’un raid à Caracas qui avait fait une centaine de morts.

Quelques semaines plus tard, le 28 février, Israël allait assassiner le Guide suprême iranien, Ali Khamenei — une fois de plus avec l’aide de la CIA.

Les attaques ukrainiennes contre les radars d’alerte précoce du système russe de détection des menaces nucléaires potentielles, ainsi que contre sa flotte de bombardiers stratégiques (un élément clé de la triade de dissuasion nucléaire de Moscou) — opérations menées elles aussi avec le soutien probable des services de renseignement occidentaux — constituent un nouveau signal d’alarme pour le Kremlin.

L’échec récent du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran confirme, aux yeux des dirigeants non occidentaux, que pour Washington, la seule négociation qui vaille la peine d’être menée est celle qui conduit à la capitulation de l’adversaire.

Les opérations de décapitation menées contre les dirigeants au pouvoir en Iran et au Venezuela constituent un avertissement à l’adresse de Moscou et de Pékin, qui semble indiquer que les États-Unis n’acceptent ni compromis ni arrangements de coexistence avec leurs adversaires.

À Moscou, nombreux sont ceux qui sont désormais convaincus que l’ouverture d’Anchorage n’était qu’une nouvelle supercherie. La voie de la négociation semble fermée. Il reste à décider comment faire face aux attaques croissantes menées par l’Occident contre la Russie par l’intermédiaire de l’Ukraine.


Source : Thomas Fazi

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