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Par Anna Koriagina
Publié aujourd’hui à 06h00Article réservé aux abonnés
EnquêteCondamnée à quinze ans de prison pour haute trahison, Anastasiia Yasagashvili a collaboré avec les forces russes après l’occupation de son village, avant de devenir agent double. Dans le dossier d’instruction qu’elle a remis au « Monde » se dessine le parcours d’une jeune femme perdue, à qui la guerre a offert un terrain de jeu pour nourrir son goût de l’aventure.
Il est 9 heures, ce jour de juillet 2026, dans cette prison ukrainienne noyée par les champs de tournesols. « Minute de silence », annonce le gardien. Le battement de la pendule résonne dans le hall et une vingtaine de détenues, en robe et foulard bleu, se tiennent debout devant la porte de leurs cellules, comme partout dans tout le reste de l’Ukraine, en hommage aux victimes de l’agression russe. Parmi elles, au bout du couloir, un petit brin de femme aux cheveux courts et pommettes rondes se remarque. Anastasiia Yasagashvili, rouge à lèvres scintillant et longues boucles d’oreilles en forme d’étoile, marmonne tout bas une prière pour mieux étouffer le tic-tac funèbre et l’hymne ukrainien qui lui succède. « Une habitude de prisonnière », explique cette jeune femme de 23 ans. Rencontrant Le Monde lors d’un entretien de six heures dans un bureau de la prison, sans la présence d’une surveillante dans la pièce, elle raconte son histoire de collabo ukrainienne, assise face à une fenêtre donnant sur des potagers plantés par les détenues.
En novembre 2024, Nastia, comme tout le monde l’appelle, a été jugée pour avoir dénoncé son père, son mari, ses beaux-parents et sa belle-sœur à l’occupant russe qui avait investi son village de Chevtchenkivske – un bourg d’à peine dix rues et 800 âmes dans le sud-est de l’Ukraine – mais également pour avoir travaillé pour le FSB (service fédéral de sécurité russe), successeur du KGB. Au tribunal de Zaporijia, le mot « derjzrada » (« haute trahison ») a été prononcé bien haut et fort, et le verdict, clairement : quinze ans de détention…
Tout a commencé à la fin février 2022, lorsque les troupes russes venues de Crimée s’emparent d’une grande partie de sa région de Zaporijia. Les canonnades effroyables venues du port de Marioupol, à seulement 70 kilomètres de Chevtchenkivske, font flamber l’angoisse. La panique s’empare du village. Les uns raflent du pain dans les épiceries et des calmants dans les pharmacies, les autres descellent les plaques des rues pour désorienter l’occupant. Très vite, comme beaucoup d’habitants de sa région, Nastia s’interroge : faut-il attendre que les Russes s’installent ? Ou bien dégoter assez d’essence pour fuir en Pologne ? Après avoir grillé un paquet entier de cigarettes, elle décide de rester.
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