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Amélie Nothomb : "L'art sert à retrouver le goût des choses quand on est au comble du dégoût"

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C'est dans son bureau, au rez-de-chaussée de son éditeur Albin Michel, dans le XIVe arrondissement, qu'Amélie Nothomb nous a fixé rendez-vous le 9 juillet dernier, jour de ses soixante printemps. Un "Tout bon anniversaire" plus tard et d'à-propos, on découvre une petite pièce de trois ou quatre mètres carrés à vue de nez avec des montagnes de courrier. Enveloppes qu'elle ouvre quotidiennement et auxquelles l'intéressée passe plusieurs heures à répondre. "Je suis à ma connaissance le seul écrivain au monde à avoir un bureau chez son éditeur sans pour autant exercer de responsabilités éditoriales, lâche-t-elle en souriant. C'est-à-dire qu'à part répondre à mon courrier et vous recevoir, je n'y fais strictement rien". Et de glisser une allusion au célèbre personnage de bande dessinée créé par André Franquin. "Un jour, je pourrai construire des cathédrales de courrier en retard comme Gaston Lagaffe dans un célèbre gag".

Après quelques romans plus intimes et autobiographiques ces dernières années – L'impossible retour, Tant mieux et surtout Premier sang, auréolé du Prix Renaudot en 2021 -, Amélie Nothomb revient avec L'adolescence du Perroquet (voir encadré) à la comédie humaine et noire qu'elle affectionne. Derrière de nombreux éclats de rire, parfois jaunes, elle nous pose néanmoins une question primordiale qu'elle nous fait découvrir pas plus tard que tout de suite.

La veille de la rentrée scolaire, les élèves avec leurs parents achètent des livres, des cahiers ou peut-être aussi un nouveau cartable. Comment préparez-vous votre rentrée ?

Il faut que je me repose, que je mange bien et que j'ai une bonne hygiène de vie parce qu'entre le 10 août et le 30 septembre, je ne vais pas toucher terre. Je dois donc être dans la situation d'un grand sportif qui va commencer le Tour de France.

La "révélation" d'Amélie Nothomb: "À 17 ans je suis super mal dans ma peau, et grâce à Rilke, j'en conviens: je ne peux continuer à vivre sans écrire"

C'est votre 35e rentrée littéraire et vous vous retrouvez automatiquement dans le top 10 des meilleures ventes. Avez-vous une tentative d'explication à ce succès ? Votre générosité lors de votre présence en salons ?

Il y a un lien avec ce que vous avancez qui ne peut pas être la seule explication. J'ai un tirage de 150 000 exemplaires à chaque sortie, mais je ne connais pas 150 000 personnes. Dans le meilleur des cas, je connais 4 000 personnes et c'est déjà colossal. Je préfère ne pas y réfléchir ni analyser et j'accueille tout cela avec beaucoup de gratitude. Le grand danger serait de s'imaginer que c'est quelque chose que je peux préméditer. Mais je ne peux en aucun cas le préméditer. Je ne sais pas pourquoi ça se passe si bien avec mes lecteurs, mais je vis ça comme un très beau cadeau.

"L'adolescence du perroquet" est extrêmement drôle. On se surprend à s'esclaffer en le lisant. Ça vous est aussi arrivé pendant son écriture ?

Bien sûr. Parce que le gris du Gabon est un perroquet extrêmement intelligent et comme souvent chez les sujets très intelligents, il a beaucoup d'humour, une certaine perversité et une utilisation du langage absolument géniale, une invention lexicale extraordinaire.

Comment est né ce roman ?

Comment je suis tombée enceinte de ce livre ? Je n'en sais rien. C'est très mystérieux. J'ai commencé à l'écrire sans savoir ce que j'écrivais. Je voyais les choses se construire et ensuite, ça s'est fait tout seul. Je me suis mis à écrire sur Le Louvre, musée qui va permettre au héros du livre de ne pas se flinguer à la fin. C'est l'art qui est la sublimation même de ce qui vous fait le plus souffrir. Il aime ce perroquet, mais ce perroquet lui pourrit la vie, comme un abominable adolescent peut vous la pourrir. Et finalement, qu'est-ce qu'il va voir au Louvre ? Des perroquets ? Il se fait mal, mais c'est sublimé par l'art.

Êtes-vous déjà allée au Louvre pour trouver l'apaisement ?

J'ai vécu récemment une déception humaine colossale et j'étais au comble du dégoût. Je suis sortie de chez moi et mes pas m'ont conduite au Louvre. Est-ce que c'est la solution? En tout cas, ça m'a boostée et ça m'a fait sortir de là. J'ai fait comme mon personnage. Ce sont des réflexes vitaux qu'on ne voit pas venir, mais quand on les applique, on se dit que oui, c'est à ça que ça sert l'art. À retrouver le goût des choses quand on est au comble du dégoût. Au lieu des perroquets de mon héros, je me suis arrêtée devant le colossal tableau de Delacroix, La Mort de Sardanapale. On ne peut pas dire que ce soit une scène très joyeuse, mais quand je vois ça, ça me fait un bien fou. Je ne suis peut-être pas tout à fait normale.

Qu'est-ce que ce perroquet dit de et sur nous, humains ?

Sous une couleur d'une extrême légèreté, le roman aborde une question terrible : "Comment supporte-t-on de ne pas être aimé par qui on aime ?". Que ce soit parentalement, amoureusement ou même amicalement. En cours d'écriture, de façon spontanée, cette histoire résonne en moi et je vibre sur cette corde. Il n'y a rien d'acquis, dans l'amour comme dans la vie.

Vous êtes à la recherche de sensations fortes. Vous pourriez faire du saut à l'élastique et pourtant vous raconter des histoires. Comment verbaliseriez-vous ces sensations face à la feuille blanche ?

J'ai déjà fait des trucs très forts, mais pourquoi pas du saut à l'élastique un jour ? Il y a beaucoup de plaisir dans ma vie mais aucun qui approche celui de l'écriture.

Même le sexe ?

(Sourire) C'est encore autre chose. Mais écrire… Comment vous dire ? On a l'impression, probablement fausse, d'une prise de risque colossale. Chaque fois que je vais m'y mettre, je me dis que je ne vais pas y arriver, que c'est beaucoup trop difficile pour moi et quand j'ai l'impression de maîtriser le truc, je me dis que c'est trop bien.

"Tant mieux" : Le puissant mal de mère d'Amélie Nothomb

Comment consommez-vous l'actualité ?

Je lis ou plutôt feuillette Le Figaro et Libération. Comme ça, je me dis que la vérité doit être au milieu. Si on veut, mon perroquet de ce nouveau roman, c'est un clandestin. Il a une vie de quelqu'un en situation irrégulière, c'est un migrant. Ce n'est pas parce qu'Alban le protège qu'il n'a pas le droit de le détester.

C'est inattendu de vous entendre parler des migrants parce qu'on ne vous entend pas sur des questions d'actualité. Vous qui vivez la plupart du temps à Paris, comment voyez-vous les prochains mois marqués par les élections présidentielles ?

L'actualité me terrifie. Je ne sais pas quoi proposer. J'encourage les gens à voter. C'est le maximum que je m'autorise à dire. Je persiste à croire, c'est peut-être très naïf, que lire, ça permettrait d'en sortir. Lire, ça fait réfléchir, ça rend moins bête, ça ouvre à l'autre. À mon niveau, pas un de mes personnages tombe dans le mépris ou dans l'amertume. Je vous renvoie à Chateaubriand qui disait : ""Soyez économe de votre mépris, il y a beaucoup de nécessiteux".

Vous lisez trois ou quatre romans par semaine. Quel est votre dernier coup de cœur ?

Je ne serais pas devenue écrivain si je n'étais pas une dévoreuse de bouquins, bien avant d'avoir commencé à écrire. J'ai découvert récemment Neige, du Turc Orhan Pamuk. C'est vraiment sublime. Poétiquement et politiquement. La politique en littérature peut être sublime, mais il faut atteindre le niveau de Pamuk dans Neige. Si un jour j'y parviens, je le ferai parce qu'en effet, il n'y a pas de raison pour que la littérature ne parle pas de politique. Encore faut-il trouver la bonne manière d'y arriver mais je ne m'interdis absolument rien.


Drôle d'oiseau

Alban, chroniqueur à la radio et célibataire se retrouve par l'entremise de son voisin du sixième en possession d'un perroquet. Le gris du Gabon, menacé d'extinction, est considéré comme l'un des oiseaux les plus intelligents du monde, réputé pour sa capacité à imiter la parole et les sons humains. Plutôt partant pour pallier sa détresse affective malgré l'illégalité de la démarche, Alban va vite déchanter. Jo lui mène la vie dure et semble prendre un malin plaisir à se servir de l'écran d'ordinateur comme le pivert le ferait d'un tronc d'arbre.

Amélie Nothomb, dont une amie possède un gris du Gabon, nous fait beaucoup rire tant les situations sont cocasses et comiques. Mais derrière ce texte drôle, réjouissant et divertissant, l'autrice s'interroge sur la capacité qu'à l'être à humain à aimer pleinement sans réciprocité et sur la faculté qu'à l'art d'adoucir les blessures intimes. – Ph.M. -

L'adolescence du perroquet Amélie Nothomb Albin Michel, 154 pp., 18,90 €, numérique 13 €

L'adolescence du perroquet d'Amélie NothombL'adolescence du perroquet d'Amélie Nothomb ©Albin Michem

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