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Vincent Roberge vient d’avoir 30 ans, mais ce n’est pas ça qui l’a transformé, apprenons-nous en écoutant Alouette !, nouvel album musicalement bariolé qui fascine au moins autant pour les thèmes qu’il aborde, l’amour, le deuil, la masculinité et l’identité québécoise. « Y a eu un bout où je me suis posé ben des questions, et j’ai trouvé ça tough, confie le musicien. Or, plus tu t’en poses, plus t’aboutis sur des thèmes universels simples du genre : Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce qui me rend heureux ? » Des réponses plus bas.
Le 10 avril paraîtra Alouette !, troisième album de Loulou. Ce n’est pas trop tôt : voilà maintenant sept mois qu’il nous agace les tympans avec ses nouvelles chansons dévoilées au compte-gouttes, chacune d’elles meilleure que l’autre. GODDAMN !, La journée va être chaude, Ne me quitte pas des yeux, toutes bonnes, et on effleure seulement la surface de ce profond album.
Sept mois à jouer à la cachette avec ses fans, à s’annoncer à la dernière minute dans une petite salle de spectacle pour tester son nouveau matériel « comme un humoriste qui va roder ses jokes », lance-t-il. « C’est un luxe que je ne pouvais pas me permettre avant, travailler autant en amont de la sortie d’un album. C’est un privilège d’être attendu, de pouvoir essayer des trucs. »
Privilège aussi d’aller jusqu’au bout de ses idées musicales. « On s’est fait plaisir » en enregistrant l’album, dit-il en parlant de son complice Félix Petit et lui. « Comme sur À la nage, une de mes préférées de l’album — c’est celle qui fait plus Bon Iver, avec les gros drums ? Pendant un moment, après la sortie de Crash [le précédent, 2022], j’ai perdu l’inspiration, perdu le sens de ce que je faisais. Là, j’ai eu du fun. »
Ce disque est débridé, parfois même risqué. « Jouer safe, répond-il, on dirait que ce n’est plus safe, aujourd’hui. Il aurait pu être encore plus weird, mon album. Le plus drôle, c’est que j’ai l’impression d’avoir fait des trucs super exotiques pour mieux trouver la simplicité dans l’écriture, voire visiter des lieux communs. » Comme la succession d’accords de Ne me quitte pas des yeux : « Y en a plein, des chansons comme ça, des bonnes vieilles ballades classiques. » Il décrit ainsi la sienne : « C’est moi qui écoute Leaving the Table [Leonard Cohen, de l’album You Want It Darker, 2016] et I’m Your Man [Cohen encore, 1988] et qui mets ça dans une même chanson. »
Ailleurs, Les Louanges donne envie de danser sur Correct, il rocke les fenêtres ouvertes en plein été sur Tu me coupes l’herbe, cherche, et trouve, l’émotion dans le dépouillement folk du Gars dans le cadre de porte. Parmi les autres influences de l’album, après le Cohen de Various Positions (1984), I’m Your Man (1988) et The Future (1992), Roberge citera Frank Ocean (on le reconnaît notamment dans Promis juré), Talking Heads, le Bob Dylan « born again » des années 1980, Springsteen, « mais je trippe aussi sur Dijon et Mk.gee », plus contemporains.
Steak, blé d’Inde, patates
Et au détour d’une chanson, il échantillonne un monologue d’Yvon Deschamps. Suivez le lien : Alouette ! étonne, car il révèle un auteur engagé qui, aujourd’hui, lève la main pour prendre la parole dans le discours public — sur l’avenir du Québec et la définition même de ce pays en devenir.
« Steak, blé d’Inde, patates / c’est fini », chante-t-il, tranchant, dans les premières mesures de Je confirme ma présence, qui donne le ton en ouverture. Promis juré coule sur un doux groove sournoisement pop et soul : « Si tu crois que le prix de l’essence va descendre / parce qu’un gars t’a dit que l’autre savait pas s’y prendre / Si ton pays cherche son change / pis tu crois que c’est la faute d’un enfant d’immigrant / Eh ben j’ai une mauvaise nouvelle pour toi / La pomme, on l’a croquée bien avant eux ». Le texte de Chez nous, l’une des plus puissantes de l’album, s’avère tout aussi cinglant.
« L’alouette, quand je m’adresse à elle dans l’album, c’est à mon identité québécoise que je m’adresse, dans ce contexte où tout le monde se bat pour donner une définition de ce que c’est, le Québec, de qui en est et qui n’en est pas partie », clarifie Vincent Roberge, qui ailleurs se positionne sur la masculinité (dans Tu me coupes l’herbe et Le gars dans le cadre de porte, entre autres) et remet en question nos réflexes consuméristes.
« Né pour un p’tit pain / mort pour une piscine hors terre », raille-t-il sur Promis juré. Il la trouve drôle, celle-là. « C’est un peu le même message qu’essayait de passer le personnage d’Elvis Gratton : peut-on arrêter de se faire avoir par du monde un peu “cheapette”, comme ces figures de riches qui nous expliquent comment marche le monde ? Franchement, on est capable de faire mieux. On vaut mieux que juste devenir des consommateurs nord-américains. Steak, blé d’Inde, patates, c’est fini. La petite vie, c’était il y a 40 ans. »
Soudainement, Les Louanges s’insère dans le débat sur l’avenir de la nation. « Voici ma réponse politicienne, puisqu’on parle de politique : moi, j’aimerais ça qu’on se monte une équipe. » Lire : une équipe souveraine. « Mais c’est ben beau se monter une équipe, si une des premières affaires que tu fais, c’est pointer ceux qui ne peuvent pas faire partie de ton équipe, ça ne marche pas. Ce n’est pas une position de leadership, je trouve. […] Ça me fait de la peine à mon Québec — parce que je le représente chaque matin quand je salue ma blonde, chaque fois que je donne un concert en France avec mon p’tit accent. »
« Eille ! »
« Les personnes les plus importantes dans ma vie aujourd’hui sont issues de l’immigration », échappe-t-il. Ainsi se mêlent dans les textes de Roberge des moments de grande compassion et de tout aussi grande indignation. La clé pour comprendre le sens de l’album se trouve dans la magnifique ballade Franchement, Lia, où Roberge chante en parlant à son amoureuse, Lia Kurihara. Elle est l’âme du trio indie-électro-pop Afternoon Bike Ride, Américaine d’origine aux racines japonaises qui, dans ses récentes chansons, évoquait la démence, puis le décès, du père dont elle a pris soin jusqu’à la fin — un récit que fait à son tour Vincent, sur l’album et dans un essai à lire dans l’ouvrage collectif Masculin pluriel. Regards sur nos masculinités (KO Éditions), paru le 18 mars dernier.
« En faisant l’album, j’ai vécu l’expérience la plus significative de ma vie, raconte-t-il. I was only Vince, entouré de gens qui n’avaient rien à torcher de qui j’étais et de ce que je faisais comme métier. Je me suis occupé d’une personne qui est décédée devant moi. Je devais m’occuper de ma blonde, gérer plein d’affaires comme : qu’est-ce qui se passe lorsque quelqu’un meurt à la maison ? On fait quoi ? La première fois que j’ai remis les pieds sur scène après ça, je me suis senti comme Gandalf le Blanc », sorcier du cycle du Seigneur des anneaux de Tolkien, réincarné après avoir surmonté l’épreuve.
« Cet album parle d’être en vie, souligne Vince. Il te prend par le collet pour te dire dans la face : “Eille ! T’es vivant, t’es humain !” »


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