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La morale de l’histoire

Vendredi soir dernier, traversant le parc La Fontaine après un spectacle gratis d’Alex Bürger — et ses invités — au théâtre de Verdure, je souriais en voyant les hamacs accrochés, les rassemblements amicaux qui n’ont jamais diminué depuis la pandémie, les barbecues, les bières et le terrain de pétanque très achalandé sous les projecteurs.

J’ai jasé un peu avec le conteur François Lavallée et sa blonde de toujours, un vrai beau couple qui rentrait de vacances, le sourire aux lèvres. Ça devait faire 20 ans qu’on ne s’était pas croisés.

J’ai toujours aimé les conteurs parce qu’ils savent réenchanter le monde, le temps d’un clin d’œil. Ce sont des vlimeux qui arrivent à vous faire oublier le cochonnet et le ressortent de leur manche à la fin de l’histoire. François gagne sa vie comme conteur depuis 30 ans, un exploit.

À ma façon, je me suis souvent définie comme une conteuse. Tout est dans le « storytelling », comme on dit aux zétats. Et c’est bien là que l’avenir du monde se joue, dans le récit collectif que nous choisirons. Quant à la morale de l’histoire, elle ne devrait pas nous surprendre…

Alors, Yves, tu tires ou tu pointes ?

Tiens, la pétanque est redevenue hot, pas juste pour l’âge d’or. J’ai ressorti le super livre de Catherine Pépin Leurs drôles de vies, une histoire décalée de la chanson française. En couverture, tu y vois Édith Piaf (le bras en écharpe) et Aznavour jouer de la pétanque, en 1951. Ça m’a fait penser à Yves Montand, qui jouait à la pétanque sur la place de Saint-Paul-de-Vence, au début des années 1980. J’étais devant un film de Pagnol. Aucun écran, tout juste un verre de rosé.

Cet été, j’ai perdu l’insouciance des étés d’antan, perdu la boule et le cochonnet. La France crame, l’Europe aussi ; je me doute que l’heure du conte se terminera sur un show de boucane politique. Je me suis demandé : à quoi bon continuer à raconter ? Et surtout, comment ?

En repartant du parc La Fontaine, la chanson Nous de Stéphane Archambault a surgi dans ma liste musicale. Je l’écoute toujours avec émotion. Le chanteur pose aussi beaucoup de questions :

« Qui a versé une larme ?

Qui a pensé à ses enfants ?

Qui sait déjà le drame

Qui les attend dans le tournant ?

Qui, en entendant l’oracle

S’est réfugié dans le déni ? »

Nous.

Message de huard, le vrai

Cet été, j’ai pris une pause de « nous » durant quelques semaines au bord d’un lac des Laurentides. Il est bon de se rappeler ce que nous avons à perdre, notre berceau, notre refuge, le pouls du monde.

Le matin du départ, le huard me salue de loin, il pleut à pierre fendre, les nénuphars sont joyeux. Je termine Mémoires de Mayron Schwartz de l’écrivain Jean-François Beauchemin, un écrin de lenteur, de deuil et de tendresse dans un cadre laurentien. J’ai bu deux verres de gin Roméo la veille, sur le quai avec Marie, un verre de trop ; allez hop, deux Tylenol et on retourne en ville.

Louis, le voisin, promène son chien Yoyo, Lélé dort sur sa couverture sans se douter qu’on s’en retourne jouer dans le trafic, le huard insiste et hulule : « Dis-leur, dis-leur ! »

OK. J’ai peur de nous.

Nos crisses de rêves (avec des hydrocarbures dedans)

Il est clair que nous (je parle du Nord global) avons hissé le plaisir, le bonheur et nos rêves au sommet de la bucketlist d’une vie réussie. Quand ton agneau de Kamou est rendu dans le congélateur, tu peux rêver, même en français.

Il ne nous suffit pas de taxer lourdement cette planète, il nous faut aussi viser Compostelle (un mélange de mysticisme boomer avec un supplément cardio) et parader ça sur Instagram pour réaliser nos « raaaêves ». À moins que ce ne soit le yoga à Varanasi ou la méditation au temple de Fukui, same shit.

Je me demande souvent quand allons-nous nous réveiller de ce cauchemar ? Le pop-corn sent le cramé et l’ingénieur Jean-Marc Jancovici doit en avoir marre d’aboyer. J’ai vu tant de scientifiques pleurer sur le sort de cette planète sur les plateaux de radio et de télé français cet été. On leur demande d’être optimistes, ils rétorquent avec raison qu’ils ont le devoir d’être réalistes.

Tiens, restons en Espagne, mais plus au sud : 12 touristes coincés dans leur voiture en juillet, 500 pompiers qui risquent leur vie. Ça nous a échappé au milieu des chiffres impersonnels, 330 000 évacués par-ci, 32 000 morts en Europe par-là à cause des canicules cet été. 32 000 ! 12 touristes en Andalousie qui périssent brûlés vifs dans leurs tas de taule, pris en souricière. Ça fait rêver !

Le récit collectif ? La faute aux pyromanes, ou aux pompiers qui ne sont pas arrivés assez vite, ou la faute aux vents d’ouest, que sais-je encore.

C’est la faute à pas de chance, au fond. Pas aux rêves qui carburent au pétrole, non. Tout le capitalisme est fondé sur ce fameux « rêve » pétropropulsé, plus haut, plus loin. On reparlera du Népal ?

Et en terminant, cette excellente analyse sur notre déni collectif par le journaliste Étienne Leblanc (Radio-Canada) vaut le détour : « Feux et canicules : l’amnésie climatique va-t-elle encore frapper ? ». Divulgâcheur, la réponse est oui.

« Sans ce lien profond, une distance psychologique s’opère. Les changements climatiques deviennent ainsi un problème lointain dans le temps (ça arrivera dans le futur), dans l’espace (ça se passera ailleurs) et socialement (ça arrivera aux autres, mais pas à moi). »

Hopecore

Le hopecore, c’est un antidote que m’a fait découvrir mon B. Je ne suis pas écoanxieuse, je suis écofurieuse, en éco-sacrament. Diagnostiquant un désespoir situationnel (Pluton est en Verseau jusqu’en 2044), ma médecin de famille, abonnée au Devoir, m’a prescrit une chronique sur deux de « léger ». Celle-ci compte pour du léger, doc !

Le hopecore, ce sont de petites histoires sur TikTok ou Instagram, des vidéos qui font du bien, mais surtout, l’appel à l’aide d’une génération qui voit son avenir flamber tout en choisissant la brosse à dents de bambou et en se disant que si les vieux s’en crissent… à quoi bon ?

« On est cuits, momz, c’est foutu. On va tous y passer ! Ça ne sert à rien de gaspiller tes dernières années à être triste ! » La sagesse et le fatalisme de cet enfant — né la même année que Greta Thunberg — me pourfendent l’âme chaque fois.

Dans l’échelle de l’espoir, je rappelle les mots de Greta devant l’ONU en 2019, à l’âge de 16 ans : « Je ne veux pas que vous soyez pleins d’espoir. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens chaque jour. Et puis je veux que vous agissiez. »

Désolée, Greta. « Nous » s’en sacre.

C’est Zola qui écrivait : « Lorsque l’avenir est sans espoir, le présent prend une amertume ignoble. » Je me demande parfois ce que Zola écrirait aujourd’hui. Jouerait-il au faux curé en brandissant le goupillon de l’espoir ?

Vieille punk

On m’a proposé des chroniques radio cet été, puis cet automne. Il y en avait même une sous le chapeau « vieille punk ». Le mot « vieille » me dérange moins que le mot « punk », récupéré un peu partout. Nos excuses aux vrais punks. Il faut un peu d’attitude fuck off dans le punk, pas seulement des bas déchirés et des tatouages de rat mort.

Cela m’a aussi coûté de dire non à Pénélope pour la rentrée. Parce que c’est une véritable personne empathique. La dernière longue entrevue que j’ai faite avec elle, j’ai spontanément pleuré en ondes sur le sort de notre planète. C’était en 2024. Aujourd’hui, je pleurerais encore à son micro, mais on me prescrirait des antidépresseurs. Au fait, vous êtes combien à « popper » des pilules pour arriver à supporter ce monde en déclin sur un air de Vivaldi ?

Je demande pour une amie punk. Le problème n’est peut-être pas « dans votre tête » !

Wildflowers don’t care where they grow

Elle était rassembleuse et incarnait ce que l’Amérique aime le mieux, partie de rien pour grimper jusqu’en haut à force de talent et de détermination, d’autodérision, de candeur, un cœur grand comme les montagnes du Tennessee et des millions de dollars donnés en livres aux enfants (il faut écouter cet Américain à ce sujet)

Le New York Times (NYT) écrivait en 2019 « Is There Anything We Can All Agree On ? Yes : Dolly Parton », à l’occasion de la sortie de la série qui porte son nom, Dolly Parton’s Heartstrings (Netflix).

Cette phrase (qu’on dirait écrite par une IA) résumait son style musical dans un article du NYT à l’occasion de son décès mardi :

« Sur le plan stylistique, la musique de Mme Parton couvrait un vaste éventail : bluegrass montagnard et countrypolitan aux accents soul, pop de l’ère disco et reprises de classiques du rock signés Neil Young et Led Zeppelin — le tout rendu inoubliable par son énergie communicative et sa voix de soprano traînante, tour à tour perçante et vaporeuse. »

Merci, Dolly. J’ai chanté avec toi toute la semaine en écoutant l’album Trio (avec Linda Ronstadt et Emmylou Harris). Tu as rendu ce monde plus doux et tu as réussi à mettre Bernie et Donald d’accord.

Pour entendre Dolly parler de sa vie, le balado animé par Jad Abumrad Dolly Parton’s America, en 2019, est iconique.

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