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Une chronique "J'assume" d'Adeline de Wilde, professeure de français
Ils sont en première ligne, essentiels au développement des êtres vivants. Ils sèment en sachant que la récolte dépendra de facteurs qu'ils ne maîtrisent pas. Ils jonglent avec l'imprévisible tout en s'évertuant à respecter leur cahier de charge ou leur programme. Au sein de leurs secteurs, on retrouve un éventail de pratiques, du conventionnel à l'alternatif, du raisonné à l'innovant. C'est un métier passion comme on dit. Et de la passion, il en faut, à défaut de reconnaissance symbolique et financière. Ce sont de métiers qui font sens et pour qui "culture" n'est pas un vain mot. Mais ces professions historiques charrient leur lot de préjugés : les uns paraissent bourrus et ergotant sur les limites de leur terrain, les autres fainéants, planqués derrière leurs horaires. Derrière les préjugés, il y a pourtant des réalités similaires : un taux élevé d'abandon dans les cinq premières années de profession, des pénuries, une profession au taux de suicide le plus élevé.
Cet hiver, ils partagent la même colère. Ils dénoncent, à coups de manifestations plus ou moins bruyantes, le fait d'être aux yeux des politiques de simples variables d'ajustement. Ajustement budgétaire d'un côté, où enseignement est synonyme d'endettement plutôt que d'investissement. Ajustement commercial de l'autre, où il s'agit d'accepter (de force) une mise en concurrence supplémentaire, déloyale et pas du tout locale, au profit des marchés européens d'exportations.
Comment faire mieux avec moins ?
Ils s'insurgent et voudraient que le grand public comprenne que c'est l'accumulation d'injonctions inconciliables qui vient mettre leurs métiers sous tension et les incitent à sortir de leurs champs et de leurs classes. Aujourd'hui, combien d'heures sont-ils contraints à passer à remplir des documents administratifs qui justifient leur activité et prouvent aux inspecteurs, aux parents ou aux consommateurs qu'ils respectent les normes et les procédures, au détriment de ce qui fait vraiment le cœur de leur métier ?
Et puis, comment faire mieux avec moins ? On demande aux uns d'enseigner plus d'heures pour le même salaire et aux autres de cultiver autant d'hectares pour un prix de vente plus bas. Et aux deux, on augmente toujours davantage les contraintes et les seuils de productivité ou de réussite (pour les uns, la concurrence à venir avec l'accord UE-Mercosur, pour les autres, les 60 % pour atteindre la réussite au CEB en 6e primaire, par exemple). Sans compter que certains éléments essentiels de leur travail sont en constante dégradation, qu'il s'agisse de la stabilité climatique ou du quotient intellectuel mondial.
Indicateurs mondiaux
Et ce n'est pas la seule injonction qui les contraint : outre le fait de produire mieux avec moins, les résultats de cette productivité et les performances de leur secteur ne peuvent s'évaluer qu'au travers d'indicateurs mondiaux qui leur échappent. Si la récolte est bonne, encore faut-il que le marché des matières premières soit favorable pour en espérer un bon prix. Si un élève ne rentre pas dans les cases conçues par le test international PISA, et qu'il n'est pas le seul, alors l'enseignement prodigué en Belgique sera considéré comme médiocre, ou en tout cas, pas aussi bon que ses lointains voisins nordiques (qui eux, échappent à la logique de quasi-marché scolaire, inhérent au système des réseaux belges et à toutes les conséquences négatives pour l'apprentissage des élèves qu'elle implique).
Êtes-vous prêt à payer plus cher pour mieux rémunérer les agriculteurs ?Mais finalement, la situation pédagogique ou agricole, si elle inquiète ses principaux acteurs, au point de mener une grève des bulletins ou un tintamarre de klaxons de tracteurs dans la capitale, fait les choux gras d'un autre et même secteur. Un secteur qui achète les matières premières à un coût dérisoire, pour concevoir des produits ultratransformés revendus avec une très large marge, achetés par des consommateurs à l'esprit critique restreint par la pénurie systémique de professeurs pour être d'autant mieux assommé par d'exorbitantes campagnes marketing.
Agriculteur et professeur, agricultrice et institutrice, ça rime et ça trime, comme récolte et révolte, comme betterave et on en bave.
"J'assume !", le rendez-vous du mardi midi
Avec "J'assume !", La Libre propose chaque mardi midi, sur son site, un nouveau rendez-vous d'opinion. Six chroniqueurs, venus d'horizons de pensée différents et complémentaires, proposent leurs arguments semaine après semaine sur des questions polémiques et de société.
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