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« Le HuffPost » a donné la parole à ces deux grands auteurs français de polars pour interroger leur propre rapport à l’IA, dans le contexte de l’affaire Thélyson Orélien.

AFP / Montage Le HuffPost
Bernard Minier et Franck Thilliez sont autant fascinés qu’effrayés par l’IA. L’essor de cette technologie s’est immiscé dans les intrigues de leurs derniers polars.
EN BREF • L’affaire Thélyson Orélien a provoqué une déflagration dans le milieu littéraire.
• Nous avons invité Franck Thilliez et Bernard Minier, deux auteurs qui explorent l’IA dans leurs œuvres, à réagir et à nous expliquer son impact sur la création artistique.
• Ils partagent une fascination mêlée d’inquiétude, utilisant l’IA pour le défrichage et la recherche, tout en s’interrogeant sur son contrôle.
L’affaire Thélyson Orélien éclabousse le monde du livre. L’auteur, soupçonné d’avoir écrit son roman phénomène C’était ça ou mourir grâce à l’intelligence artificielle, dément formellement. Mais qu’importe. L’Académie Goncourt a déjà retiré l’ouvrage de sa sélection ce vendredi 25 septembre et la polémique oblige désormais tout un secteur à interroger ses pratiques et à se questionner sur l’émergence d’une IA suffisamment performante pour nous faire douter de l’origine humaine d’un ouvrage.
Dans ce contexte, Le HuffPost a souhaité donner la parole à Franck Thilliez et Bernard Minier, deux auteurs de polars reconnus pour leurs nombreux best-sellers, afin d’évoquer leur rapport à cette technologie, recueillir leurs impressions sur l’affaire Orélien et surtout comprendre pourquoi l’IA obsède tant la littérature et ceux qui la font vivre.
Sans surprise, ils ont suivi cette polémique. Bernard Minier tient d’ailleurs à souligner d’entrée, en citant Jean-Christophe Rufin, que Thélyson Orélien « doit être considéré comme innocent, jusqu’à preuve du contraire ». Franck Thilliez estime, lui, que cette affaire met en lumière « une période assez effrayante, dangereuse et un peu navrante » gagnée par un « climat de suspicion permanent dans lequel la création évolue ». Les deux romanciers nous confirment en tout cas leur curiosité pour cet ouvrage qu’ils comptent lire, l’un comme l’autre.
Chacun a eu l’occasion d’utiliser l’IA dans son travail. Tous deux ont ainsi déjà passé leurs textes au détecteur d’IA − qui a épinglé, à tort, Bernard Minier − et conservé un rapport intact à l’ordinateur pour écrire − contrairement à Virginie Despentes qui est passée au cahier pour éviter « l’IA dans Word ». Bernard Minier confesse aussi avoir déjà glissé malicieusement des phrases générées par IA dans un manuscrit pour voir si les correcteurs humains les détectent — et la réponse est non. Les deux auteurs ont aussi expérimenté l’IA comme outil de défrichage dans le travail préparatoire et de recherche. « Un gain de temps considérable », confessent-ils.
Un trésor d’inspiration pour les écrivains
Au-delà de ces usages, les deux romanciers partagent une même fascination mêlée d’inquiétude. Un rapport ambivalent qui nourrit la création artistique depuis de nombreuses décennies, du Cycle des Robots d’Isaac Asimov au personnage de T-1000 créé par James Cameron dans Terminator 2. Ces dernières années, l’IA s’est même imposée dans la pop culture : antagoniste dans Mission impossible : Dead Reckoning ou Dalloway, ou outil de création dans la musique avec ces faux artistes générés par IA qui inondent nos playlists Spotify. La littérature n’y échappe pas : en France, Maxime Chattam est justement en train d’écrire un roman dans lequel une société s’effondre en partie à cause de l’IA.
Comme dans le cas de leur collègue, l’IA inspire Bernard Minier et Franck Thilliez. Ruptures (XO Éditions, paru en mars 2026), écrit par le premier, ainsi que le prochain roman de Franck Thilliez abordent, chacun à leur manière, l’IA. « On parle du monde dans lequel on vit, et on ne peut pas passer à côté de l’IA. C’est un sujet qu’il faut traiter », reconnaît à ce titre l’auteur de Norferville.
Franck Thilliez se dit fasciné par « l’aspect prémonitoire dans certaines œuvres littéraires ou cinématographiques. On se rend compte que l’imaginaire des artistes se réalise ». Les angoisses et la peur que peut provoquer un sujet comme l’IA servent alors de moteur à la création. « On invente des histoires, des possibles de l’humanité, notamment dans le thriller et le roman policier, en se disant : “Si ça se passait, qu’est-ce qui arriverait ?”. Souvent avec des probabilités extrêmement faibles, mais qui pourraient arriver. Et de là, on génère une histoire. J’avais fait ça en 2014 avec Pandemia », cinq ans avant l’apparition du Covid-19, souligne-t-il.
L’anticipation est aussi au cœur du travail de Bernard Minier. Il avait déjà abordé le sujet de l’IA dans M, le bord de l’abîme, paru en 2018, où le personnage principal, Moïra, était chargé d’éduquer une intelligence artificielle, un chatbot. « Quand on regarde les conversations qu’on peut avoir avec ChatGPT aujourd’hui − à l’époque, cela n’existait pas −, ça correspond assez bien à ce que j’avais imaginé dans mon roman », observe-t-il rétrospectivement.
Des auteurs parfois dépassés
Pour parler de l’IA, il faut aussi parler de son contrôle. Et cette question les inquiète. Dans Ruptures, « le sujet était plus large que l’IA », précise Bernard Minier. « C’était la question du pouvoir qu’on a donné à ces géants du numérique, qui ont aujourd’hui un pouvoir absolument colossal, celui de transformer nos vies, notre façon de travailler, de communiquer, de nous informer, mais aussi d’aimer, de rencontrer… Ils sont en train de s’immiscer dans chaque aspect de nos existences humaines ».
« Ça ne peut que me fasciner parce que c’est absolument inquiétant. Quand on voit les personnes de la Silicon Valley qui nous annoncent que dans 4 ans on sera peut-être tous exterminés, comment ne pas se pencher sur le sujet ? », abonde l’auteur, qui dit s’être « énormément informé pour écrire Ruptures sur le côté “apprenti sorcier” de ces gens qui reconnaissent eux-mêmes qu’ils sont en train de perdre le contrôle ».
L’auteur aborde aussi la fascinante question du « désalignement ». Ou quand une IA commence à agir de manière autonome, « et surtout de manière contraire à la fois à nos intérêts en tant qu’humains, mais aussi aux instructions qu’on lui a données ». Il cite d’ailleurs la récente affaire d’agents IA d’Open AI « testés dans un environnement confiné, qui se sont échappés sur Internet, ont créé un forum pour échanger entre eux et ont attaqué une plateforme, tout en essayant d’effacer leurs traces ensuite ».
Franck Thilliez reconnaît être un peu dépassé par le développement exponentiel de cette technologie : « Ça va tellement vite que quand j’ai fait mes recherches sur l’IA il y a un an pour mon livre qui sort en mai 2027, je savais que ce serait déjà un peu obsolète au moment de la sortie. Il faut jongler avec ça ».
« Il y a encore un an, je me disais que la littérature était peut-être le seul domaine où les machines seraient incapables de créer parce que c’est profondément lié à nos émotions, à ce qu’on est », finit-il par concéder. À l’aune de la polémique Thélyson Orélien et de l’essor généralisé de l’IA, l’écrivain est bien obligé de reconnaître que « même nos métiers purement artistiques et créatifs commencent à avoir du mal à rivaliser avec les machines ».


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