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L’addiction aux écrans est un thème récurrent dans les débats (notamment télévisés) qui ont pour objet les problèmes scolaires des enfants et des adolescents. Par ailleurs, on accuse souvent cette fameuse addiction aux écrans de perturber les interactions sociales : qui n’a jamais été agacé par cet interlocuteur, présent physiquement, certes, mais qui interrompt plusieurs fois la conversation pour interagir avec des personnes absentes via son sacro-saint écran ? Sans parler des effets pervers et chronophages des réseaux sociaux sur notre psychisme et notre comportement, toujours à travers les écrans.
En réalité, la réalité de cette « addiction aux écran » est fermement remise en question par certains psychologues et psychiatres. La grande faiblesse de cette théorie est en effet de limiter notre angle de vision aux problèmes psychologiques individuels et familiaux d’une personne. On conseille par exemple aux parents d’envoyer leur ado chez un psy et de contrôler à la maison son usage des écrans.
Pour Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue clinicien, cette vision des choses très simpliste ne prend absolument pas en compte la cause fondamentale du problème :
« Nos applis favorites sont conçues et programmées pour nous garder sur les plateformes. C’est la fonction même des dark patterns, ces optimisations dans le design d’une page web ou d’un jeu vidéo qui s’assurent de nous maintenir connectés le plus longtemps possible en s’appuyant sur certaines facettes de notre architecture cognitive » (Neuromania).
>>> Je conseille vivement cet excellent ouvrage Neuromania, ainsi que Votre cerveau vous joue des tours, également d’Albert Moukheiber. Dans ces deux livres, la clarté, la vulgarisation, l’amusement, se mêlent de façon captivante à la profondeur et à la richesse de l’information.
>>> Albert Moukheiber est également très présent sur le web, notamment sur Youtube, où il est toujours très clair et agréable à écouter. Voici un lien sur une de ses interventions à propos des écrans :
/Pour dire les choses autrement, si beaucoup d’entre nous passent trop de temps sur des réseaux sociaux, des applications ou des chaînes comme Youtube, c’est en premier lieu parce que les algorithmes qui gèrent ces espaces d’information, de divertissement et de convivialité, ont été programmés pour manipuler notre cerveau en jouant sur notre envie d’en voir plus, d’en savoir plus, le petit plus en question nous amenant à une étape suivante ou de nouveau nous avons envie d’en voir encore plus ou d’en savoir encore plus, et ainsi de suite, dans un engrenage qui peut nous entraîner à perdre des heures en futilités au lieu de nous adonner à des activités plus enrichissantes… et surtout plus libres : des activités où nous ne serions pas manipulés par des entreprises puissantes, dont l’activité cynique est de s’enrichir sur notre dos, au mépris de notre bien-être psychique et social.
Car plus nous restons sur ces plateformes, plus nous les engraissons – que ce soit par un abonnement potentiel (plus nous passons de temps sur une plateforme, plus nous avons des chances de nous abonner à celle-ci) ou indirectement, notamment grâce aux pubs.
A ce propos, voici un avis de Chatgpt que je trouve assez pertinent (Chatgpt peut se tromper, mais en l’occurrence je trouve qu’il résume bien la situation) :
« Plus nous passons de temps sur une plateforme web ou un réseau social, plus cela peut générer des revenus pour les entreprises qui gèrent ces plateformes. Voici quelques façons dont cela se produit :
- Publicité ciblée : Les entreprises paient pour afficher des publicités sur ces plateformes. Plus un utilisateur est actif et passe de temps sur la plateforme, plus il est exposé à ces publicités. Cela augmente la probabilité qu’il clique sur une annonce, ce qui génère des revenus pour la plateforme.
- Collecte de données : Les interactions des utilisateurs sur les plateformes permettent aux entreprises de collecter des données précieuses sur les comportements, les préférences et les intérêts. Ces données peuvent ensuite être vendues à des tiers ou utilisées pour affiner les campagnes publicitaires, ce qui améliore leur efficacité et, par conséquent, les revenus.
- Engagement et contenu : Un utilisateur qui passe beaucoup de temps sur une plateforme est souvent plus engagé, ce qui peut entraîner une création de contenu supplémentaire (commentaires, partages, etc.). Ce contenu attire d’autres utilisateurs, augmentant ainsi le trafic et les opportunités de monétisation.
- Modèles d’abonnement : Certaines plateformes proposent des services premium ou des abonnements basés sur l’utilisation. Plus les utilisateurs passent de temps sur ces plateformes, plus ils sont susceptibles d’opter pour des fonctionnalités payantes.
En résumé, la durée de notre présence sur ces plateformes influence directement leur capacité à générer des revenus grâce à la publicité, à l’engagement des utilisateurs et à la collecte de données. »
Cette nouvelle forme de manipulation des masses est d’ailleurs dans la continuité de la très ancienne manipulation publicitaire, qu’Alain Souchon avait si bien illustrée dans sa chanson Foule sentimentale, dont je ne résiste pas à l’envie de vous citer la première strophe :
« Oh la la la vie en rose
Le rose qu'on nous propose
D'avoir les quantités d'choses
Qui donnent envie d'autre chose
Aïe, on nous fait croire
Que le bonheur c'est d'avoir
De l'avoir plein nos armoires
Dérisions de nous dérisoires car […] »
En fait, la vieille manipulation publicitaire qui pousse la perversité jusqu’à culpabiliser les parents de ne pas acheter le jouet merveilleux et incontournable dont leur enfant à découvert l’existence en regardant la télévision, eh bien cette antique manipulation non seulement n’a pas disparu, mais elle s’est modernisée, grâce à une nouvelle manipulation qui s’ajoute à l’ancienne : celle de ces fameux algorithmes qui nous donnent envie de rester longtemps sur la plateforme où nous sommes arrivés.
Cette atteinte à notre santé psychologique a, en outre, on s’en doute, un impact négatif également sur notre santé physique (perturbation du sommeil et de l’équilibre nerveux, ce qui provoque un affaiblissement des défenses immunitaires).
>>> Sur le lien entre le sommeil et la santé, je conseille l’ouvrage de vulgarisation Pourquoi nous dormons, du Docteur Matthew Walker, professeur de neurosciences et de psychologie, où, entre autres choses passionnantes, il explique le lien fondamental entre la bonne quantité et qualité de sommeil et la santé.
>>> Je conseille vivement aussi cette remarquable intervention sur Youtube du Professeur Laurent Karila, psychiatre et addictologue, qui montre bien la complexité, la subtilité du problème des drogues et des addictions, notamment en ce qui concerne les écrans :
Cette vidéo est en plus assez plaisante et ludique, dans la mesure où elle porte un regard critique sur un certain nombre de films sur le thème de l’addiction, comme Le Loup de Wall Street.
Le Professeur Karila, dans cette vidéo, confirme ce que j’évoquais plus haut, à savoir que la notion d’addiction aux écrans est simpliste. Il va même jusqu’à dire qu’il « déteste » cette formule.
En somme, le grand problème de fond, toujours souligné par Albert Moukheiber, est que nos sociétés modernes, et surtout nos pouvoirs politiques, accordent à de puissantes entreprises la liberté de nous manipuler afin de s’enrichir sur notre dos, au détriment de notre bonheur et de notre santé. Se contenter de faire un travail individuel sur soi-même pour tenter de résoudre un problème de comportement lié aux écrans, c’est un peu comme tenter de soigner la dépression d’un salarié victime de harcèlement au travail, en se limitant à une thérapie individuelle.
En effet, de même qu’une souffrance provoquée par un harcèlement ne peut disparaître qu’à condition de faire cesser le harcèlement lui-même, de même les nombreuses « addictions aux écrans » ne pourront disparaître que si nos sociétés modernes prennent des mesures politiques et sociales importantes pour limiter le pouvoir nocif des grandes organisations économiques manipulatrices.
Depuis un siècle, de grandes puissances économiques nous manipulent avec la pub et depuis plusieurs décennies avec les algorithmes des applis et des sites, où nous nous trouvons souvent piégés par nos pulsions et nos mécanismes cérébraux, comme des rats de laboratoire - la principale différence étant que ceux qui manipulent les rats le font pour gagner de la connaissance, tandis que ceux qui nous manipulent le font pour gagner de l’argent.


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