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À Wemotaci, une scierie entre espoir et incertitude

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La communauté atikamekw de Wemotaci, en Mauricie, inaugurait officiellement sa propre scierie la semaine dernière. Mais derrière les sourires et la coupe de ruban se profilent plusieurs défis : les conflits territoriaux du passé, les perturbations économiques actuelles et les politiques forestières d’un prochain gouvernement pourraient bien compliquer les ambitions de l’usine.

Opérateur de machinerie forestière depuis plus d’une dizaine d’années, Martin Niquay fait partie de l’équipe qui travaille sur les premières commandes de la scierie depuis le printemps.

Tout sourire lorsqu’il monte à bord de son chargeur pour déplacer les immenses billots de pin gris et d’épinette cordés près de l’entrée de la cour à bois, son regard s’assombrit quelque peu lorsqu’il discute de la crise que traverse l’industrie forestière.

Martin Niquay debout près d'un chargeur mécanique.

Martin Niquay a vu beaucoup de perturbations dans sa carrière, mais n'en a jamais été victime directement.

Photo : Radio-Canada / Dominique Degré

Ça m’inquiète beaucoup, oui, qu’ils partent l’usine ici. J’ai peur aux années futures, dans 10-15 ans, explique-t-il en précisant que, jusqu’ici, dans sa carrière, il a pu échapper aux compressions et aux fermetures qui ont touché les entreprises qui coupent et transforment le bois au Québec.

Hugues Flamand Ottawa, lui, n'a pas été aussi chanceux. Dans le passé, j’avais subi un gros stress à cause de la fermeture des usines. Il a fallu que j’aille travailler ailleurs, dans d’autres usines à La Tuque, à Saint-Séverin, à Saint-Roch-de-Mékinac.... J'en ai fait aussi dans la région de Charlevoix, énumère le contremaître de la cour à bois avant d’ajouter qu’il est bien heureux aujourd’hui d’être de retour à la maison.

Du gros bois pour de gros défis

Enthousiaste de voir enfin le projet décoller après plus de sept ans de travail, le directeur général de Tackipotcikan, Alain Paradis, ne s’en cache pas : pour ouvrir une scierie dans le contexte actuel, il faut avoir la foi.

Et pour cause : l’industrie forestière est pilonnée par les tarifs américains. Les surtaxes touchant le bois d'œuvre résineux s’élèvent notamment à 45 %. C’est sans compter des tarifs pouvant atteindre 50 % sur un vaste éventail d’autres produits du bois. À cause du contexte, le marché est tranquille parce que les gens sont plus prudents [...] c’est sûr que la demande est plus faible.

Des piles de billots de bois.

La scierie se spécialise dans la transformation de bois trop gros pour les scieries classiques.

Photo : Radio-Canada / Dominique Degré

N’empêche, M. Paradis en a, de la foi, car la scierie Tackipotcikan multiplie les avenues pour tenter d’éviter les turbulences. D’abord, elle se spécialise dans le traitement du bois de forte dimension que les scieries classiques n’ont pas la capacité de transformer. C’était l’idée de la communauté de faire ça, précise Alain Paradis.

La scierie transforme ensuite ce bois plus niché en produits tout aussi nichés destinés à des clients particuliers plutôt qu’industriels. Qui plus est, lesdits clients sont canadiens. En ayant une clientèle qui est locale, ça diminue les frais de transport et de livraison, explique le directeur général. On ne traverse pas la frontière, donc il n’y a pas de taxe.

Miser sur le commerce de ce côté-ci de la frontière, c’est aussi une des approches que préconise Ottawa depuis le début de la guerre commerciale avec les États-Unis. Le premier ministre Mark Carney a parlé à maintes reprises d’une Équipe Canada pour affronter les tarifs.

Mark Carney portant un gilet de hockey d'Équipe Canada.

Mark Carney a utilisé plusieurs fois l'analogie d'Équipe Canada pour promouvoir ses politiques économiques contre les tarifs américains. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / Andrej Ivanov

Les Premières Nations, elles, ne veulent pas être laissées sur le banc dans le cadre de cette stratégie (nouvelle fenêtre). Au sentiment d’être laissées de côté s’ajoute une méfiance grandissante envers Ottawa et son plus récent projet de loi visant à accélérer l’approbation de grands projets.

C’est sûr qu’on voudrait être impliqués et je pense qu’on devrait avoir une représentativité autochtone dans des événements, des rencontres, des négociations également, souligne le grand chef du Conseil de la Nation atikamekw, Constant Awashish.

J’ai besoin d’un pays fort pour que les Premières Nations puissent en bénéficier, mais il faut comprendre que les Premières Nations ont besoin d’être fortes pour que le pays puisse en bénéficier également.

La réforme de la discorde

Maïté Blanchette Vézina et Francis Verreault-Paul.

Lors d'une consultation de l’APNQL à l’Assemblée nationale, l'ancienne ministre des Ressources naturelles, Maïté Blanchette Vézina (à gauche), et le chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Francis Verreault-Paul (à droite), ont débattu de ce qui constitue une véritable « consultation » dans le cadre du projet de loi 97. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Shushan Bacon

Outre la guerre commerciale, un autre conflit est impossible à oublier lorsqu’il est question de foresterie en territoire atikamekw : celui de la réforme avortée du régime forestier.

Le projet de loi 97, déposé officiellement par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) en avril 2025, a soulevé l’ire des Premières Nations. Celles-ci dénonçaient, entre autres, le fait d'avoir été écartées de l’élaboration de cette refonte qui stipulait que la gestion de la coupe et du reboisement dans 30 % de la forêt publique serait entre les mains de l’industrie forestière.

S’en est suivie une série de blocages de routes de bois partout au Québec par des gardiens du territoire de différentes nations, y compris atikamekw, qui ont paralysé les activités de chantiers forestiers et de scieries. Ces événements et les tensions qui en ont découlé ont marqué les esprits, mais ils occultent aussi une réalité plus nuancée.

Un tipi en bois et des pancartes en bordure d'une route.

Des membres de différentes nations se sont mobilisées en 2025 contre le projet de loi 97. (Photo d'archives)

Photo : Facebook Première Nation MAMO

C’est sûr que beaucoup de gens [de la communauté] ont travaillé dans la foresterie dans les années antérieures. J’ai juste à penser à mon père, relate Alys Quoquochi, membre du Conseil des Atikamekw de Wemotaci. Oui, il y a du monde qui est contre [l’exploitation forestière], mais il y a aussi du monde qui est pour.

Est-ce que ça va arriver encore? C’est des choses qu’on ne peut pas contrôler, mais ce qui est important là-dedans, c’est que s’il y a une autre réforme, il va falloir la travailler avec les Autochtones.

Les mois de mobilisation et de grogne généralisée – y compris de l’industrie forestière elle-même – ont finalement eu raison du projet de loi 97, que la CAQa carrément abandonné en septembre 2025. Toutefois, ses défenseurs et ses détracteurs s’entendaient sur une chose : il faut un nouveau régime forestier au Québec.

C’est devant ce constat qu’a été élaboré Notcimik, ou dans la forêt en langue atikamekw. Ce projet pilote, mis sur pied en juillet, prévoit un nouveau modèle de gestion de la forêt en territoire atikamekw qui s’appuie sur une collaboration étroite entre la nation et la province. Québec prévoit une mise en oeuvre en trois phases sur cinq ans.

Les Atikamekw vont participer, les municipalités avoisinantes également vont participer, l’industrie est embarquée là-dedans. Je pense que c’est un bel exemple de coopération, souligne Constant Awashish. On voit l’aboutissement et je pense que les gens ont compris. Ça peut être un exemple de modèle à suivre pour un prochain régime forestier.

Des piles de bois brut et transformé près d'une forêt.

Les Atikamekw ont leur propre projet pilote pour la gestion de la forêt.

Photo : Radio-Canada / Dominique Degré

Et nouveau régime forestier il y aura, puisque tous les principaux partis qui aspirent à gouverner le Québec se sont engagés, d’une manière ou d’une autre, à revoir en profondeur la manière dont sont gérées les forêts.

Les formations politiques veulent également que les Premières Nations soient impliquées, mais difficile de savoir, concrètement, à quoi ressemblera leur rôle dans l’élaboration d’un nouveau régime forestier.

D’un gouvernement à l’autre, l’approche peut différer. D'un gouvernement à l’autre, ils peuvent avoir des intérêts qui changent. Souvent, ces intérêts-là, selon la façon dont ils sont exprimés, ils peuvent voir la question autochtone négativement, prévient Constant Awashish.

Les municipalités, l'industrie, les ZEC, les pourvoiries, les villégiateurs nous appuient [dans le projet pilote]. [Les membres d’un prochain gouvernement] vont devoir faire attention à ce qu’ils vont faire.

Voir grand

Alys Quoquochi souriante dans une cour à bois.

Alys Quoquochi est optimiste, malgré les défis qui pourraient ébranler la scierie.

Photo : Radio-Canada / Dominique Degré

Plusieurs acteurs du milieu forestier québécois – syndicats, Premières Nations, représentants de l’industrie forestière, groupes écologistes – ont interpellé les partis il y a quelques semaines, leur demandant de mettre en place dans les 100 premiers jours de leur mandat deux instances nationales destinées à encadrer l’élaboration d’une nouvelle réforme.

L’une d’elles serait un conseil national de gouvernements à gouvernement réunissant les Premières Nations et le gouvernement du Québec.

Malgré tout ce qui pourrait arriver à Québec, à Washington, à Ottawa ou ailleurs, Alys Quoquochi, elle, demeure optimiste quant à l’avenir de la petite scierie de Wemotaci.

On fait travailler du monde de la communauté, ça ramène des sous également, ça change un peu le côté socio-économique de la communauté. Oui, c’est important de regarder à l’extérieur, mais pour nous, ce qui est important, c’est de regarder à l’interne dans la communauté.

C'est ce qu’on aimerait, que ce soit des membres de la communauté qui soient à la tête, souligne aussi Mme Quoquochi. Je suis persuadée qu’un jour, on va avoir un Atikamekw de Wemotaci qui sera à la tête de la scierie.

En attendant les politiques forestières d’un prochain gouvernement et malgré les soubresauts du marché du bois, la scierie Tackipotcikan demeure résolument tournée vers l’avenir.

Déjà, une nouvelle cohorte d’une douzaine de membres de la communauté de Wemotaci devrait commencer sa formation en vue de travailler à la scierie au printemps.

Un panneau montrant l'entrée de la scierie Tackipotcikan.

La scierie Tackipotcikan, à un jet de pierre de Wemotaci, espère accroître ses activités dès l'an prochain.

Photo : Radio-Canada / Martin Chabot

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