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À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal»

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«La Ligne bleue», de Marie Dumora

Une cicatrice rose dans la montagne. Des milliers d'hommes y sont morts. On ne comprend pas d'abord, la caméra dans la voiture longe cette route de campagne paisible. Une femme raconte.

Le nouveau film de Marie Dumora est un étrange voyage dans le temps et la douleur, autant que dans l'espace. Par glissements successifs, La Ligne bleue s'approche. Ce mouvement, qui va de la carrière au camp du Struthof, l'unique camp de concentration nazi sur le territoire français, et du camp aux villages environnants, progresse par rencontres successives.

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Il y a les témoins, qui étaient enfants à l'époque, et sont désormais très âgés. Il y a celles et ceux qui sont nés dans les années suivantes, dans un après-guerre où l'Occupation était encore dans toutes les mémoires. Il y a les jeunes gens, celles et ceux qu'on voit sont des chercheurs, historiens, archéologues, qui étudient les traces, aident à comprendre et à raconter.

Les jeunes archéologues qui travaillent sur le site du camp à recueillir et rendre compréhensibles les traces d'une horreur d'il y a 80 ans. | Capture d'écran de la bande-annonce via Allociné. Les jeunes archéologues qui travaillent sur le site du camp à recueillir et rendre compréhensibles les traces d'une horreur d'il y a 80 ans. | Capture d'écran de la bande-annonce via Allociné.

Et il y a les enfants d'aujourd'hui, auxquels les générations précédentes disent quelque chose, d'une image qui est toujours à la maison, d'un lieu par lequel on passe pour aller à l'école. Le film ne tient rien pour acquis, surtout pas la fermeté des savoirs et des mémoires, mais se défie de ce qui serait un «devoir».

Sa beauté fluide et émouvante passe par cette multiplicité de fils qui se tressent, se défont, se renouent autrement. Ce sont des histoires de défaite et de résistance, de courage et de chagrin, de trahison et de souvenir.

Marie Dumora trouve la juste distance pour les écouter, sans rien de pompeux et sans rien de complaisant. Tout se joue dans un territoire tout petit, une vallée des Vosges où nul, jamais, n'a pu être hors du regard des autres.

La cinéaste, dont une grande partie de l'œuvre (cinq films) est dédiée aux membres de la communauté yéniche à partir du parcours de deux sœurs, poursuit ainsi une œuvre entièrement ancrée dans une région définie, l'Alsace. Mais elle l'aborde cette fois selon un angle de vue différent, en particulier quant à la manière dont le passé habite sous de multiples formes le présent.

Celles et ceux qu'elle filme sont impressionant•e•s de justesse attentive, nuancée. Ils et elles trouvent des mots, savent mimer quand il faut, chanter si besoin, et se taire. Se dessine en pointillé la carte d'une résistance du quotidien, organisée ou pas, réfléchie ou instinctive, d'une évidence dont on sait qu'elle fut loin d'être massivement partagée.

Quand le fils, qui est aujourd'hui grand-père, lit à sa mère une lettre adressée alors par un prisonnier qu'elle a aidé, document retrouvé grâce au tournage du film, les chemins de transmission entre générations et moyens d'expression prennent une épaisseur imprévue. | Sophie Dulac Distribution Quand le fils, qui est aujourd'hui grand-père, lit à sa mère une lettre adressée alors par un prisonnier qu'elle a aidé, document retrouvé grâce au tournage du film, les chemins de transmission entre générations et moyens d'expression prennent une épaisseur imprévue. | Sophie Dulac Distribution

Au-delà, c'est encore autre chose: le récit, très précisément situé, concerne aussi bien d'autres lieux et d'autres époques. Il interroge très concrètement, très pratiquement ce que c'est de vivre au voisinage de l'horreur, au présent. Le présent de quand cela est arrivé, de mai 1941 à novembre 1944 à Natzwiller (Bas-Rhin) et ses environs, mais aussi tous les présents depuis, jusqu'à aujourd'hui. Ailleurs aussi.

Constellé d'histoires étonnantes, La Ligne bleue raconte aussi deux processus, qui ont partie liée. L'un est la manière dont la douleur se transmet, dont des personnes qui n'étaient pas nées au moment du déchainement de violence qui a fait 20.000 morts dans la carrière, le camp et ses annexes souffrent dans leur chair et dans leur esprit de ce qui est advenu, héritent de la douleur.

Et le corollaire, à peine mentionné au détour d'une phrase par le responsable du mémorial du Struthof: la récente destruction du musée par un commando d'extrême droite. Pique de rappel que tout cela, qui est bien de l'histoire, n'est pas de l'histoire ancienne.

La Ligne bleue

de Marie Dumora

Durée: 2h04

Sortie le 16 septembre 2026

«Maquisards», de Christian Philibert

Projet local lui aussi ancré dans un territoire, cette fois le Var, le film de Christian Philibert s'ouvre avec deux cartons. Le premier indique: «Février 1944, Gleb Sivirine, alias Lieutenant Vallier, prend le commandement d'une troupe de jeunes maquisards dans le Haut-Var. Sa mission: en faire des soldats prêts à soutenir les alliés attendus lors du débarquement prévu en Méditerranée.»

Le second carton dit: «Février 2024. Le metteur en scène Philippe Chuyen prend la direction d'un groupe de jeunes recrutés auprès des missions locales du Var. Sa mission: en faire des comédiens dans une adaptation théâtrale du journal de bord du Lieutenant Vallier.»

Quand des jeunes gens d'aujourd'hui apprennent à se glisser dans le rôle de résistants, 80 ans plus tôt. | Espigoule Distribution Quand des jeunes gens d'aujourd'hui apprennent à se glisser dans le rôle de résistants, 80 ans plus tôt. | Espigoule Distribution

Personne ne croira ou n'essaiera de faire croire que c'est la même chose, se battre contre l'armée d'occupation et jouer une pièce. Ni le réalisateur, ni l'homme de théâtre, ni les jeunes gens, ni les spectateurs. Et pourtant… Qu'est-ce qui circule, ou pas, entre un engagement et un autre, un rapport au collectif et un autre, une époque et une autre?

Ces questions étaient déjà au cœur de ce que le film mobilise en accompagnant ce processus, documenté par l'exceptionnelle ressource qu'est le journal quotidien tenu par le chef des résistants, comme par des éléments actuels sur la vie de ces jeunes gens de vingt ans, aujourd'hui, que rien dans leur parcours n'avait destiné à monter sur une scène de théâtre.

Mais voilà que s'ajoute un élément inattendu: ce metteur en scène, Philippe Chuyen, on l'a vu à la télé cet été. Pas pour son travail artistique mais comme maire de la ville de Montfort-sur-Argens, au cœur des incendies dramatiques qui ont ravagé la région en juillet.

Le cinéma, c'est ça, rapprocher ce qui est différent. Et de là surgit de la compréhension et de l'émotion, du trouble et de la lumière.

Pas question non plus de comparer le combat pour la libération de la France et celui contre les effets du réchauffement climatique, qui ont failli anéantir la petite cité varoise. Le cinéma, c'est ça, rapprocher ce qui est différent. Et de là surgit de la compréhension et de l'émotion, du trouble et de la lumière.

On pourrait aussi rapprocher Maquisards, production minimale d'un cinéaste activiste de terrain, délibérément inscrit dans sa région, de La Bataille De Gaulle, superproduction sur la libération du pays centrée sur la figure héroïque du chef salvateur. Économiquement, stylistiquement et politiquement, ils sont aux antipodes l'un de l'autre: tant mieux.

Ces écarts aussi racontent beaucoup, comme racontent les vannes et les questions des jeunes en sneakers d'aujourd'hui emmenés crapahuter dans le maquis et rejouer des situations qu'ils se mettent à avoir envie, vraiment envie, d'incarner, depuis les personnes qu'ils sont, depuis la manière dont les autres les regardent.

Il s'y joue un récit sur plusieurs registres, que la catastrophe subie par la région cet été vient densifier encore, récit du présent qui intègre le courageux combat mené il y 82 ans par un petit groupe d'enfants du coin, et se redéploie grâce à lui.

Maquisards

de Christian Philibert

Durée: 1h30

Sortie le 16 septembre 2026

«Festin boréal», de Robert Morin

Étrange entreprise que celle du réalisateur québécois, avec ce film qui tient du documentaire écologique, de l'exploit techno et de la fable. Un grand orignal, fatalement blessé par une flèche, finit ses jours dans la forêt, où il sera peu à peu dévoré par divers animaux, de l'ours à la mouche, et nourrira finalement aussi les végétaux.

La neige qui tombe sur le cadavre de l'orignal mortellement blessé permet aussi que la chaire reste à disposition tout l'hiver. | Vues du Québec Distribution La neige qui tombe sur le cadavre de l'orignal mortellement blessé permet aussi que la chaire reste à disposition tout l'hiver. | Vues du Québec Distribution

Sans un mot de commentaires, le film accompagne ce processus sur plusieurs mois, de l'automne au printemps. On y repère un projet qui s'inscrit dans un travail important du cinéma documentaire contemporain, travail de déplacement des regards, pour faire place à des approches liées à d'autres espèces que l'humaine.

À cet égard, le très passionnant Vivant parmi les vivants de Sylvère Petit, où le cadavre d'un cheval de Przewalski jouait un rôle comparable, avait donné une approche très convaincante.

Aux alentours immédiats de la carcasse qui peu à peu se décompose, se dessèche et disparait sous la neige, passent et repassent renards et corbeaux, fouines et blaireaux, insectes et vermines. Pour montrer ce qui se trafique autour de ce garde-manger bientôt réfrigéré, entre diverses espèces –dont un trappeur en motoneige– et entre individus de la même espèce, Robert Morin multiplie les dispositifs de prise de vue, les effets de drone, de caméra infrarouge, de plans acrobatiques, qui engendrent un étrange paradoxe.

Bien avant que ne débarquent les monstrueux bulldozers venus massacrer la forêt, la technique se met, du fait de la réalisation, à occuper une place intrusive dans ce qui était supposé se placer du côté du vivant.

Un des plus séduisants convives du Banquet organisé par le réalisateur. | Vues du Québec Distribution Un des plus séduisants convives du Banquet organisé par le réalisateur. | Vues du Québec Distribution

De même, ce documentaire comporte quelques questions de récit irrésolues, dont la manière dont ce brave orignal est vraiment mort. Pour les besoins du film, renseignements pris, il s'agit en fait de plusieurs bêtes, victimes d'accidents de la route, et dont les cadavres jouent le rôle du personnage central. Cette explication rassure quant à l'éthique du tournage, mais ne supprime pas la question intérieure au film, son rapport à la fiction, à l'artifice.

Festin boréal devient aussi, en même temps qu'une observation attentive de la faune dans une réserve canadienne en hiver et de quelques comportements plus ou moins susceptibles d'inspirer des comparaisons avec ceux des humains (opération dont la légitimité est toujours à questionner), l'occasion d'interroger de manière critique les processus mis en œuvre pour faire des films «sur et pour la nature».

En quoi la proposition de Robert Morin est-elle bien plus féconde que les machinations sans conscience qui font des cartons au box-office, genre La Marche de l'empereur, Le Peuple migrateur ou Le Chant des forêts? Il y a de très beaux moments dans Festin boréal. Et des questions nécessaires.

Festin boréal

de Robert Morin

Séances

Durée: 1h15

Sortie le 16 septembre 2026

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