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«Laurent dans le vent», d'Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon
Qui habite ici, dans cette station de ski hors saison? Répondre «personne» serait inexact, pourtant elle est comme déserte. Déserte comme semblent d'abord les existences de celui-ci et de celle-là, rencontrés au coin d'une rue enneigée, ou dans l'entrebâillement d'une porte pas d'emblée prête à s'ouvrir davantage.
Qui habite ce film? Pas vraiment ce garçon prénommé Laurent, bientôt 30 ans, sans domicile ni emploi, entre dérive et suspension, entre adolescence et âge adulte. Arrivé là sans motif précis, prêt à partir sans savoir ni comment ni vers où, il est à demi là.
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C'est bizarre, comme dans un western alpin où le héros n'aurait rien à faire en débarquant dans un village où il n'y a pas de conflit. De ce parti pris plus qu'à moitié vide, comme le verre du même nom, Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon font le matériau d'une aventure drolatique et émue, frémissante de présence, de possible, d'inattendu.
Renouvelant la réussite de leur premier film de 2022, Mourir à Ibiza (Un film en trois étés), en paraissant en prendre le contre-pied (solitudes en montagnes hivernales après rencontres sur bords de mer ensoleillés), les trois jeunes cinéastes déploient un cinéma où se mêlent invention et découverte.
Tandis que, errant de gîte en chalet, de route de montagne en lits plus ou moins accueillants, Laurent rencontre celles et ceux qui peuplent ce territoire en semi-léthargie, ceux-ci connaissent une mutation singulière, véritable tour de magie cinématographique.

Laurent (Baptiste Perusat) et Sophia (Béatrice Dalle), un peu sorcière, un peu amante, très maternelle. | Arizona Distribution
Apparus d'abord comme des curiosités, des figures un peu ridicules, ils ou elles se transforment en personnages, et puis en personnes. Les situations sont étranges, souvent drôles, parfois sensuelles ou vaguement inquiétantes, mais il s'y joue toujours davantage, de plus intime, de plus attentif.
Au tournant d'un des bâtiments hideux (comme dans toute station de ski) ou d'un chemin de forêt, l'invention par les réalisateurs de péripéties loufoques est tissée de ce qui surgit ou se faufile de vécu, de senti, par les êtres chacun isolé qui occupent les lieux.
L'inconsistance de Laurent, non pas malgré, mais avec la présence physique séduisante et vivante que lui confère son interprète, Baptiste Pérusat, agit comme un révélateur de l'épaisseur humaine de ce «photographe de virage» dragueur et gouailleur, de cette herboriste charnelle flanquée d'un grand fils fasciné par les Vikings, de cette dame âgée qui veut mourir…
Tandis qu'une curieuse translation semblait s'être opérée –un nombre inhabituel derrière la caméra, avec trois coréalisateurs, un évidement des situations devant leur objectif–, il s'avère que le personnage principal, grâce à cette sorte d'apesanteur imagée dès le premier plan, permet que peu à peu se manifestent des singularités vives, des beautés secrètes, des éventualités ténues.

Farès (Djanis Bouzyani), entreprenant photographe de virage. | Capture d'écran Arizona Distribution via YouTube
Le film est comme traversé d'un mouvement qui aurait commencé avant que lui-même ne débute et qui se poursuivra ensuite. C'est dans la manière de filmer, dans ce qui circule entre les corps, entre les mots, entre les silences.
Ce qui circule? Les histoires des gens sans histoire, les voix de celles et ceux qui n'ont pas la parole, les espoirs, les peurs, les fatigues de qui ne se reconnaît dans aucune catégorie socioprofessionnelle, n'est représenté par personne. Elles s'exhalent comme des parfums, résonnent comme des échos.
La saison va reprendre. Les skieurs vont venir, des films pleins d'action spectaculaire et de gags manufacturés vont sortir et davantage faire parler d'eux –ils ne seront pas distribués, eux, le jour de la Saint-Sylvestre. Mais quelque chose de juste et, oui, d'important, sera advenu. Qui est, à la toute fin de l'année, une des plus belles propositions dont aura été capable le cinéma français en 2025.

Laurent dans le vent
D'Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon
Avec Baptiste Perusat, Béatrice Dalle, Djanis Bouzyani, Thomas Daloz, Monique Crespin, Suzanne de Baecque
Durée: 1h50
Sortie le 31 décembre 2025
«Magellan», de Lav Diaz
Film d'époque en costumes constitué de plans fixes admirablement composés, Magellan est très différent de la plupart des quelque vingt-cinq autres films de l'immense cinéaste qu'est le Philippin Lav Diaz.
D'une durée modérée (2h43) pour un réalisateur connu pour ses œuvres fleuves, ce grand film présent au dernier Festival de Cannes mais relégué dans une section parallèle évoque souvent davantage certaines œuvres du cinéaste portugais Manoel de Oliveira, consacrées à d'autres colonisations, que la luxuriance sensuelle et poétique, fréquemment en noir et blanc, de l'auteur de Norte, la fin de l'histoire (2013), de La femme qui est partie (2017) et de La Saison du diable (2018).

Fernand de Magellan (Gael Garcia Bernal), navigateur fasciné par les lointains. | Nour Films
De manière inhabituelle chez ce cinéaste qui a sans cesse exploré l'histoire de son pays, surtout récente et contemporaine, le film s'attache principalement au cheminement des colonisateurs, reconstituant les péripéties du long voyage de Fernão de Magalhães, que nous appelons Magellan, navigateur obsédé par les lointains.
Ce renouvellement stylistique et thématique n'enlève rien à l'intensité des séquences. L'apparent hiératisme de la réalisation s'y avère vite une façon d'accueillir au contraire une multitude de vibrations physiques, émotionnelles, politiques, dans ce qui est à la fois un grand film d'aventure et une méditation qui renouvelle, par son absence de lyrisme convenu, l'idée même du film d'aventure.
Des îles que veut conquérir le Portugais avec sa caravelle battant pavillon de la couronne d'Espagne, on verra d'abord les habitants d'origine, selon ce qui relève davantage d'une imagerie du paradis perdu que d'une description des sultanats qui y régnaient au début du XVIe siècle.

Le conquérant engagé dans l'occupation de terres auxquelles il ne comprend rien. | Capture d'écran Nour Films via YouTube
De toutes façons, ces îles riches en épices vidées par le navigateur, les Moluques (aujourd'hui en Indonésie), Magellan ne les atteindra jamais. Il mourra, ivre de cupidité, de gloriole, de messianisme, à plus de 1.000 kilomètres au nord, sur l'ile de Mactan, vaincu par un guerrier autochtone, Lapu-Lapu, devenu héros national aux Philippines mais qui n'a peut-être jamais existé.
La figure de Magellan a, elle aussi, nourri des imaginaires multiples et contradictoires, dont les lecteurs du livre de Romain Bertrand Qui a fait le tour de quoi? ont pu avoir un aperçu érudit et réjouissant. Mais la biographie du conquérant n'est pas l'enjeu central du film, malgré son titre et malgré, fait sans précédent chez Lav Diaz, la présence d'un acteur occidental célèbre, Gael García Bernal, dans le rôle-titre.
Magellan n'est pas un traité d'historien, c'est un conte mythologique où les îles lointaines (lointaines pour qui?) sont comparables à la baleine de Moby Dick en même temps qu'elles constituent aussi la proie d'hommes avides de pouvoir et de richesse, à l'assaut d'un monde auquel ils ne comprennent rien.
À ces dominateurs aveugles répondent les multiples formes de soumission comme de résistance des insulaires. Leurs comportements sont la résultante de forces complexes, instables, qui peuvent avoir des effets terrifiants sans que personne n'ait su les contrôler entièrement.
Ces interactions nourrissent une épopée à la fois spectaculaire et mystérieuse, où les flux invisibles d'attachements ancestraux et de pulsions informulées ont autant d'importance que les trahisons et les batailles, les tempêtes et les visions idylliques.
C'est l'étrange alchimie du film de s'attacher surtout à la trajectoire du conquérant, pour mieux raconter ce qui a été vécu par celles et ceux qu'il a conquis. Les ressorts incertains de la croyance, de la ruse, du désir décident des comportements de ces villageois et de celles et ceux qui les commandent.

Le massacre des idoles, en écho à celui des humains et de ce qui les faisait vivre. | Nour Films
Grâce à la splendeur de ses images et à la puissance d'incarnation de ses interprètes, Lav Diaz réussit un vertigineux retournement, bien plus ajusté que ce qu'accomplit d'ordinaire ce genre de récit, y compris les récits décoloniaux.
Loin de se contenter d'inverser le point de vue de manière binaire, il déconstruit toutes les règles de la narration de la conquête, pour donner à ressentir la désorientation violente, ingérable, de celles et ceux chez qui firent irruption ces navires et ces canons, ce dieu crucifié et cette folie de domination et d'extorsion, massacrant ensemble hommes, femmes, enfants, bêtes et statues.
Et ainsi Magellan s'approche, par les moyens du cinéma, de cet abîme d'horreur qu'est le processus colonial –processus toujours actif aujourd'hui sur cette planète.

Magellan
De Lav Diaz
Avec Gael Garcia Bernal, Ronnie Lazaro, Hazel Orencio, Amado Arjay Babon, Angela Azevedo
Durée: 2h43
Sortie le 31 décembre 2025





























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