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«Forêt rouge», de Laurie Lassalle
Le 17 janvier 2018, après neuf années d'occupation du territoire, de discussions, d'affrontements, de débats parlementaires et de rapports d'experts, le gouvernement abandonne le projet de construction d'un aéroport à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), qui avait suscité un mouvement d'une ampleur, d'une longévité, d'une combativité et d'une créativité exceptionnelles.
Ce mouvement s'est concrétisé par l'existence de la zone à défendre, la ZAD. Or, si les autorités renoncent au projet contre lequel elle s'est développée, elles exigent sa disparition. Ce que refusent celles et ceux qui l'ont inventée et y ont inventé un vaste répertoire de pratiques et de modes de vie communautaires, concernant l'agriculture, l'artisanat, l'éducation, la construction, les loisirs, etc.
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C'est à ce moment que la réalisatrice Laurie Lassalle rejoint les lieux, découvre et expérimente ce qui s'y déroule, dans l'environnement menaçant d'interventions de plus en plus brutales des forces de l'ordre. Forêt rouge est la chronique de la vie sur la ZAD durant cette période où le pouvoir a clairement cherché à se venger de celles et ceux qui l'avaient fait renoncer.

Les défenseurs de la zone regardent brûler des constructions détruites par la police et qu'ils reconstruiront. | Les Alchimistes
Il existe de multiples témoignages filmés de la vie à Notre-Dame-des-Landes et des actes de résistance aux assauts de la gendarmerie. La singularité du film de Laurie Lassalle tient à sa manière de filmer, avec comme singularités non seulement de montrer la continuité entre pratiques alternatives d'activités quotidiennes et organisation de la résistance à une force militairement très supérieure, mais aussi de chercher à considérer à égalité les divers protagonistes aux côtés desquels elle se tient.
Ces protagonistes, ce sont des hommes et des femmes, mais aussi les arbres et les plantes, les animaux, les lumières et les brumes, les musiques et les chants, les outils et les matériaux. Forêt rouge est un film militant, mais qui déplace considérablement les codes de ce genre grâce à sa sensibilité aux atmosphères et aux êtres autres qu'humains.
Si le sens artistique de la cinéaste est décisif à cet égard, ce n'est pas comme un ajout, mais comme une manière de déplacer de l'intérieur les façons de filmer, de modifier le rapport au monde dont le film est porteur, en cohérence avec les déplacements auxquels aspire le dispositif de la ZAD tout entière, bien au-delà du seul projet contre lequel elle est née.
De même, au-delà de son sujet explicite, Forêt rouge participe des évolutions actuelles d'un cinéma qui invente la prise en compte, par la mise en scène, des crises sociales et environnementales contemporaines, et de la nécessité de mobiliser autrement les images, les sons, le montage pour échapper aux codes qui ont contribué à la domination qu'il entend combattre.

Forêt rouge
De Laurie Lassalle
Durée: 1h44
Sortie le 14 janvier 2026
«Jusqu'à l'aube», de Shō Miyake
Elle a fait ce truc bizarre, s'allonger sur un banc sous une pluie battante. Il a eu ce comportement inexplicable, de fuite éperdue face à un obstacle anodin. On a su ce qu'il et elle ont, ces jeunes gens par ailleurs sans signes particuliers et plutôt avenants, Misa et Takatoshi.
Elle, syndrome prémenstruel dans sa forme sévère, douleur intense et récurrente; lui, crises de panique aigües. Mais Jusqu'à l'aube n'est pas un film médical. Alors que c'est, ô combien, un film habité par la notion de soin, au sens à la fois le plus vaste et le plus élevé –à ce qui est parfois désigné comme l'éthique de la sollicitude.

Takatoshi (Hokuto Matsumura) et Misa (Mone Kamishiraish) et le difficile apprentissage du soin –de soi et des autres. | Art House Films / Capture d'écran HANABI - Le Japon nous fait du bien via YouTube
Le hasard, ou plutôt le scénario, font que, ayant perdu ce qui faisait leur environnement –matériel, affectif, professionnel– du fait de leurs pathologies, ils se retrouvent employé·es dans une petite entreprise d'une petite ville de province. «Petit» est important et ce seront des petits gestes qui feront la trajectoire de ces deux-là et du film.
Petits gestes des collègues, de l'employeur, de voisins. Petits gestes de Misa et de Takatoshi, pas guéris pour autant. Petits gestes surtout du jeune réalisateur japonais Shō Miyake, dont le quatrième long-métrage (il a depuis présenté le cinquième, Un été en hiver, Léopard d'or du dernier Festival de Locarno) explore les ressources les plus délicates de la mise en scène pour laisser s'épanouir un monde aux multiples dimensions.
L'entreprise où travaillent Misa et Takatoshi fabrique des appareils optiques, microscopes et télescopes, pour les amateurs et notamment les enfants. Pas compliqué de voir la similitude avec l'approche précise et modeste du cinéaste découvert en 2022 avec son précédent film, dont le titre pouvait servir de devise à toute son œuvre, La Beauté du geste. Dans des bureaux, dans la campagne ou dans la rue, une brise heureuse court au long de Jusqu'à l'aube. Et cela se révèle très grand.

Jusqu'à l'aube
De Shō Miyake
Avec Mone Kamishiraishi, Hokuto Matsumura, Kiyohiko Shibukawa, Sawako Fujima, Haruka Imō, Ken Mitsuishi, Ryō Nishikido
Durée: 1h59
Sortie le 14 janvier 2026
«Laguna», de Sharunas Bartas
C'est un peu comme un conte. Le cinéaste lituanien Sharunas Bartas avait deux filles, Ina Marija et Una Marija. L'aînée partit au loin, vers un pays qu'elle aimait. Et puis, en pleine jeunesse, elle est morte. Inconsolables, son père et sa sœur s'en furent habiter là où elle avait vécu, entre océan et jungle.
Le film n'en dit pas plus. Il ne s'agit pas de raconter la vie et la mort d'Ina Marija Bartaite, actrice inoubliable dans les rares films où elle a joué, tuée à 24 ans sur une route de Lituanie par un chauffard ivre. Il s'agit d'une sorte de prière, de cérémonial cinématographique, d'amour et de deuil, pour son autre fille et pour lui-même.

Una Marija, son père (Šarūnas Bartas) et le cinéma pour trouver une lumière dans l'obscurité du deuil. | Shellac
Entre splendeurs de la nature, quotidien ascétique de l'homme et de la petite fille dans une cabane au Mexique au bord du Pacifique, orages et souvenirs, fête au village et préparation des repas, le film pourrait sembler naïf ou autocentré. Il l'est. Mais il fait de cette naïveté et de ce regard sur soi un processus qui se révèle profondément troublant et émouvant, y compris sans avoir rien vécu de similaire à ce qu'ont traversé Sharunas Bartas et Una Marija.
C'est même après la fin de la séance, de cette succession de moments à la fois vécus et mis en scène –tout ce que l'on voit est filmé par un caméraman, enregistré par un ingénieur du son, on n'est pas dans une vidéo perso pour réseaux sociaux– que Laguna produit ses effets les plus puissants.
Qui aura accepté d'accompagner sur ce chemin, à travers rencontres avec les alligators et les colibris, les chansons des villageois mexicains –qui en connaissent un rayon sur les manières de cohabiter avec la mort et pas seulement le jour du Día de los Muertos– et les explications d'un père à sa fille, rencontrera un mystère doux et cruel. Autour du souvenir d'Ina Marija Bartaite, de sa photo, d'un petit feu de camp, une sorte de lumière a brillé.

Laguna
De Sharunas Bartas
Avec Una Marija Bartaite, Sharunas Bartas, Ina Marija Bartaite, Bryan Ordonez Ruiz
Durée: 1h42
Sortie le 14 janvier 2026
«Abel», d'Elzat Eskendir
On peut à la fois se désintéresser complètement du sort des paysans kazakhs à la suite de la disparition de l'URSS au début des années 1990 et se douter que dans tous les cas, cela a été violence et corruption à tous les étages. Et donc ne pas avoir grand intérêt pour l'histoire d'un berger grugé et maltraité par les (petits) puissants de son coin de steppe. Mais si le premier film d'Elzat Eskendir raconte cela, en effet, il n'est pas cela. Pas du tout.
Abel est un film, un vrai film, c'est-à-dire une composition habitée par l'intensité des présences physiques, les puissances d'imaginaire des espaces, les résonances suscitées par des voix et par des gestes, bien au-delà de ce qu'elles et ils signifient littéralement.

Un «Far East» moderne et de toujours, où la violence rôde aux confins du quotidien. | Damned Films
Les grands ressorts humains, politiques, affectifs et éthiques jouent pleinement, tandis que le vieil Abel, sa famille et ses voisins sont confrontés à des manifestations de rapports de forces et de choix vitaux. Les épopées, les légendes et bien sûr les westerns racontent cela depuis toujours. Avec une réalisation aussi forte que son évidente ascèse matérielle, Elzat Eskendir raconte cela et surtout fait éprouver cela.
Bien davantage que l'éventuel exotisme des mœurs propres à la partie du monde où le film est situé, l'écart entre le caractère universel des situations et son codage spécifique défini par le lieu et le moment donnent à Abel un souffle ample et profond, partageable par chacune et chacun.

Abel
De Elzat Eskendir
Avec Erlan Toleutai, Nurzhan Beksultanova, Kaisar Deputat, Inzhu Abdibek
Durée: 2h00
Sortie le 14 janvier 2026





























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