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À Venise-en-Québec, donner pour mieux protéger une tourbière

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Dans la maison des Neville à Venise-en-Québec, la lumière entre de partout en cette journée froide d’hiver. Il n’est pas une pièce qui n’ait de vue sur le splendide décor de la baie Missisquoi ou encore les champs immaculés bordés d’arbres. Dès notre arrivée, Peter Neville, 75 ans, nous entraîne dans la chambre principale pour nous faire admirer son grand terrain vierge et la tourbière enneigée tout au fond. « Je ne veux pas voir des blocs appartements se construire là », lance-t-il.

C’est sans aucun doute l’une des raisons pour lesquelles il a fait un don de 16 hectares des terrains qu’il possède à Conservation de la nature Canada (CNC), des milieux humides aux abords du lac Champlain qui seront protégés à perpétuité. Cette superficie s’ajoute aux quelque 60 hectares que la mère de M. Neville, Ruth Edna Kerr, avait généreusement donnés au début des années 2000, pour un total de 76 hectares (environ 480 patinoires de hockey de la LNH !).

Pour Jennifer Belvedere Neville, fille de Peter, toute cette histoire tourne autour de l’amour que la famille éprouve pour Venise-en-Québec et pour le lac Champlain depuis des générations. « Cela reste très présent chez mon père, même s’il a vécu un certain temps en ville. C’était leur maison de campagne. Les fins de semaine et les étés étaient toujours passés à la ferme et au bord du lac », dit Jennifer, qui assiste à la rencontre par écran interposé. Les promenades à cheval sur les plages — aujourd’hui envahies par des maisons —, la chasse aux canards dans la forêt boisée et le grand air de la baie sont autant de souvenirs faisant partie du patrimoine des Neville.

Pour Jennifer, son mari et ses enfants, qui habitent dans l’ouest de l’île de Montréal, Venise-en-Québec est leur chez-eux. « La fin de semaine, nous sommes à la ferme ! On fait le trajet, on arrive et on se sent tout de suite ancrés », dit-elle. Observer les animaux, se baigner dans le lac frais en été ou encore s’asseoir sur les bottes de foin, devenues des vaisseaux spatiaux qui orbitent dans l’imaginaire, l’endroit est propice à la créativité et aux aventures. Mais il constitue aussi une oasis de paix au beau milieu d’une vie effrénée et stressante. « Revenir à la nature nous aide à retrouver la paix, à nous retrouver nous-mêmes et à repartir pour de nouvelles aventures », ajoute-t-elle.

Halte au changement

Peter Neville se rappelle que, pour payer les taxes foncières élevées de son domaine, son propre grand-père a dû en vendre — parfois pour une bouchée de pain — certains morceaux à des citadins désireux de se construire au bord de l’eau. Adieu les baignades à la plage de sable avec sa grand-mère et les cueillettes de fraises et de framboises dans les bosquets tout près. « Mon grand-père, ça ne le dérangeait pas parce qu’il devait payer les taxes, il devait trouver de l’argent pour passer l’hiver. »

C’est pourquoi il y avait urgence pour lui de figer dans le temps ce paysage qui avait déjà été suffisamment altéré au fil des ans. « Les choses ont tellement changé vite : avant, ça prenait trois heures pour venir ici depuis Montréal, et maintenant ça prend 50 minutes », dit-il, en notant que l’endroit n’est plus aussi isolé qu’avant en raison du développement, surtout depuis la pandémie, où la région a connu un boom. « Quand on possède un endroit depuis si longtemps, on remarque tous les changements, même les plus petits détails. »

Peter Neville se souvient d’une rue bordée d’arbres dont le feuillage ployait pour se rejoindre au centre, formant une arche. « Mais tous les arbres sont partis. On les a replantés. »

Pam, son épouse, témoigne à son tour du changement de décor. « Quand Peter était très jeune, il avait un cheval et il montait le long du rivage parce que c’était entièrement des plages de sable plus loin — là où il y a maintenant des maisons —, et c’est quelque chose qu’on ne peut tout simplement plus faire aujourd’hui », dit-elle. « C’est important de protéger parce que ça change si vite. »

Un don de particulier

C’est d’abord Peter Neville qui a contacté Conservation de la Nature Canada pour donner à son tour une partie de son domaine, empruntant ainsi le même chemin que sa mère. C’est près de 20 % des 400 hectares de la Tourbière de Venise-Ouest déjà protégés par CNC.

Il y a plus de 20 ans, Peter Neville avait appris, en croisant des étudiants de l’Université McGill qui faisaient un inventaire de la flore, qu’une espèce rare de fougère — la thélyptère simulatrice — poussait dans sa tourbière. C’est en partie pour protéger cette espèce que la famille Neville a fait les premiers pas.

« Quand Peter nous a contactés, nous étions ravis, bien sûr, et c’est une excellente occasion pour la conservation dans l’Ouest d’ajouter cette petite pièce manquante », a déclaré Stéphanie Leduc, chargée de projet pour CNC, insistant sur le fait que c’est une partie « très importante » de l’écosystème des milieux humides. Suivant une valeur écologique attestée par les deux ordres de gouvernements, cette « vente au rabais » consiste en un don écologique joint à une contribution financière, pour laquelle un reçu fiscal est délivré. « Mais surtout, c’est protégé à perpétuité. C’est ça l’important. »

Les dons de particuliers constituent une part non négligeable du financement de Conservation de la nature Canada. Ils comptent pour 21 % des fonds — investis principalement dans l’acquisition de terres —, devant les fondations et les organisations (14 %), les entreprises (11 %) et d’autres sources (10 %). Ce sont les gouvernements qui contribuent le plus, avec 44 % du financement total.

Un riche lieu

Composé de milieux humides et forestiers, la réserve naturelle de la Tourbière-de-Venise-Ouest constitue le refuge de plusieurs espèces rares. Cette tourbière agit comme une éponge, en absorbant l’eau en période d’inondation et en la relâchant lors des sécheresses. Elle rend un service écologique indéniable en purifiant l’eau qui la traverse et en stockant le carbone dans son sol et sa végétation, ce qui aide à la régulation du climat.

En plus d’être le refuge des salamandres, des grenouilles, elle abrite une riche faune ailée : près de 170 espèces d’oiseaux y nichent, dont le goglu des prés et le pioui de l’Est. Sans compter les espèces d’oiseaux qui s’étaient envolés vers d’autres cieux, mais qui sont revenus. Jennifer Belvedere Neville parle avec émotion du retour des oiseaux de proie, en particulier du pygargue à tête blanche, il y a à peine une dizaine d’années. « J’ai eu la chance, de mon vivant, de voir les rapaces revenir chez moi, de pouvoir les observer voler au-dessus de la maison », lance-t-elle. « Pouvoir constater ce que la conservation peut accomplir au cours d’une seule vie humaine, c’est quelque chose d’incroyablement puissant », ajoute-t-elle en ne manquant pas de créditer les efforts des environnementalistes, des organismes de protection et des propriétaires terriens locaux qui ont « redonné vie à cet endroit ».

Et pour Peter Neville, il y a urgence. « Notre eau est en danger. Nos terres sont en danger. Chaque fois que nous pouvons contribuer à en sauver une partie, nous devons le faire. C’est tellement important. » Il repense parfois à son grand-père qui s’était débarrassé de ses terres. « Fais un don et tu n’auras pas besoin de payer des taxes », lance-t-il en riant, en échangeant un sourire complice avec sa fille Jennifer, qui y va d’un dernier argument massue. « La conservation, c’est cool ! »

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