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Sur la corniche de Tyr, le fracas des vagues se mêle aux bips stridents de deux bulldozers qui retournent une montagne de gravats de l'autre côté de la route. Ici, la mort rôde toujours. Jeudi 16 avril, à 23h58, plusieurs missiles israéliens ont pulvérisé cinq immeubles résidentiels. Deux minutes avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu de dix jours entre Israël et le Liban, arraché par les États-Unis.
Samedi matin, les secours ont encore extrait une dépouille des décombres. Celle du Dr Maha Abou Khalil, une figure éminemment respectée de la vieille cité phénicienne, qui habitait l'un des immeubles du quartier Karit.
Le bilan n'en finit pas de s'alourdir, alors que les recherches se poursuivent. "Dix-sept corps sont conservés à la morgue de l'hôpital Jabal Amel, en lisière de Tyr. Nous avons aussi pris en charge 45 blessés", indique le Dr Waël Mroué, qui dirige cet établissement privé.
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Devant les décombres, Mohammad Chmaitelly prête main-forte à la vingtaine de secouristes qui se relaient depuis jeudi soir. Il ne comprend pas le déchaînement israélien sur ce quartier. "Tous les martyrs ici, ce sont des civils, pas des combattants, il n'y avait rien d'autre que des appartements. Pas d'armes, ni rien du Hezbollah", dit-il.
Cet habitant de Bourj el-Chemali, limitrophe de Tyr, y voit un "message à Nabih Berry", le président du Parlement libanais et chef du mouvement Amal, allié du Hezbollah, "pour qu'il accepte les négociations" avec Israël engagées par l'exécutif libanais, sous médiation américaine.
À l'intérieur de sa supérette coincée entre les immeubles écrasés et les quatre étages du restaurant Chops, Nasser se concentre avec plusieurs de ses employés de sauver la marchandise qui peut l'être. Son dépôt, à l'arrière du magasin, a été broyé par l'effondrement d'un immeuble mitoyen. Murs et plafonds sont complètement fissurés, jetant le doute sur la solidité du bâtiment.
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"On n'aurait jamais imaginé que les Israéliens frapperaient ce quartier", dit-il choqué, nommant toutes les familles qui vivaient là. Nasser les connaissait tous. "C'est un message à l'État libanais, Israël a montré avec ce nouveau crime qu'il ne veut pas d'un cessez-le-feu", présume Mohammad, un voisin venu aider Nasser.
"Ici, c'est une région sous l'influence du mouvement Amal, il n'y a jamais eu aucune activité militaire du Hezbollah. À Tyr, le parti fait principalement du social", argue-t-il. Ce trentenaire travaillait à Chops, un restaurant prisé des habitants et des Libanais de la diaspora, sur le front de mer.
L'édifice n'est plus que l'ombre de lui-même : vitres éclatées, plafonds soufflés, intérieur ravagé. "Mon patron attend avant de réparer. On ne sait pas si le cessez-le-feu va tenir ou si la guerre va revenir", lâche Mohammad. Resté à Tyr pendant les 46 jours de guerre, il se dit inquiet pour les milliers de déplacés qui ont afflué sur les routes du Sud, dès les premières heures de la trêve.
Signe de l'extrême fragilité du cessez-le-feu, l'armée libanaise, mais aussi le mouvement Amal et le Hezbollah, les deux principaux partis chiites, ont intimé aux déplacés d'attendre un feu vert avant de rentrer. "Vous pouvez inspecter (vos maisons) mais ne quittez pas les lieux où vous vous êtes réfugiés. […] Méfiez-vous du double jeu israélien, il ne s'agit que d'une trêve temporaire", a prévenu Mahmoud Qomati, un haut responsable du Hezbollah. Rien n'y a fait.
Dix heures d'embouteillages
Depuis vendredi, des embouteillages monstres encombrent les axes routiers vers le sud. La destruction de tous les ponts enjambant le fleuve Litani, à une trentaine de kilomètres de la Ligne bleue, par des bombardements israéliens, a coupé le sud du reste du pays et compliqué le retour.
Dans la chaleur étouffante d'un khamsin, ce vent du désert chargé de poussière, des familles entassées dans leurs voitures patientent parfois pendant dix heures, pare-chocs contre pare-chocs, leurs matelas de déplacés attachés sur le toit. Leurs maisons inspectées, la plupart d'entre elles sont repartis vers leurs abris provisoires, plus au nord, inquiets de voir la trêve s'effondrer à tout moment.
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Quarante-huit heures à peine après l'annonce de la trêve, Israël a déjà violé le cessez-le-feu à plusieurs reprises avec des tirs d'artillerie sur plusieurs localités et des frappes de drone. Dans un scénario similaire à celui qui avait suivi le cessez-le-feu de novembre 2024, l'armée israélienne dynamite ouvertement des quartiers entiers de Bint Jbeil, Markaba, Khiam, Naqoura, Chamaa…
Des villages en "première ligne", considérés comme des "avant-postes terroristes" (du Hezbollah) selon le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Samedi, les habitants de cinquante-cinq localités, situées au sud d'une "ligne jaune" définie par Tel-Aviv, sur le modèle de Gaza, se sont vu proscrire tout retour.
Son village, Mariam Saleh en rêve depuis deux ans et demi. Cette mère de 32 ans a fui Ramia, dans le district de Bint Jbeil, en octobre 2023, dans le sillage de la guerre à Gaza, soutenue depuis le sud-Liban par le Hezbollah. D'abord déplacée à Tyr, puis à Saïda avec son mari et son fils depuis le 2 mars dernier, elle se recueille pour la première fois sur la tombe de sa mère Zeinab, décédée le 21 mars. Devant elle, une vingtaine de tombes sommaires, numérotées et creusées dans un terrain municipal au sud de Tyr. Les sépultures visitées se distinguent des autres, décorées de fleurs en plastique aux tiges enfoncées dans le sol.
Inhumation temporaire
"Les Israéliens ne nous laissent pas revenir à Ramia pour l'enterrer, alors on l'a inhumée ici pour l'instant", explique Mariam, en surveillant son fils Ali qui crapahute autour des monceaux de terre. Cette inhumation temporaire, appelée "wadi'a" en arabe, est permise par la tradition islamique en période de guerre. Houla, Aïta el-Chaab, Rab el-Thalatine, Bint Jbeil…
Ici, tous les défunts sont des civils originaires de villages occupés par Israël, en deçà de la "ligne jaune". La jeune femme ne perd pas espoir d'enterrer sa mère dans son village. "Bien sûr qu'on reviendra. Quoi qu'Israël fasse, ce sont nos terres, nos maisons. Le Hezbollah les libérera, croit-elle. Et si je meurs à mon tour avant de pouvoir le faire, alors ce sera mon fils qui nous enterrera à Ramia".
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