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L'unité Sirius, c'est l'anti «forces spéciales hollywoodiennes»: pas d'hélicoptères furtifs ni de raids nocturnes, mais une équipe hybride d'hommes et de chiens qui disparaissent des mois durant sur la banquise, à des milliers de kilomètres de tout renfort. Malgré ses airs de brigade folklorique arctique, cette petite unité danoise est pourtant l'un des instruments les plus stratégiques de la souveraineté du royaume sur le Groenland –et un symbole embarrassant pour Donald Trump, qui aime résumer la défense de l'île à «deux traîneaux à chiens».
L'histoire de Sirius remonte aux querelles de frontières du début du XXᵉ siècle. Lorsque la Cour permanente de justice internationale confirme en 1933 la souveraineté danoise sur le Groenland face aux revendications norvégiennes, elle rappelle une condition: pour que cette souveraineté soit reconnue, Copenhague doit être capable de l'exercer sur le terrain, y compris dans les zones les plus reculées de la côte nord-est. Cette obligation mène d'abord à la création de postes de police isolés, puis, en pleine Seconde Guerre mondiale, à la naissance d'une patrouille de traîneaux chargée de surveiller et saboter les stations météo secrètes installées par l'Allemagne nazie sur la côte orientale, résume un article de The Intercept.
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Pendant la Guerre froide, cette patrouille est institutionnalisée et rebaptisée à plusieurs reprises. Elle devient officiellement la «Slædepatruljen Sirius» («patrouille à traîneau Sirius») en 1953, du nom de l'étoile la plus brillante dans le ciel –présente au sein de la constellation du Grand Chien, clin d'œil aux chiens de traîneaux. Quand le Groenland obtient l'autonomie interne (1979) puis un statut de quasi-autogouvernement (2009), le Danemark conserve la Défense et les Affaires étrangères: c'est dans ce cadre que Sirius reste l'un des instruments concrets de l'autorité danoise sur un territoire plus vaste que la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni réunis.
Une unité spéciale sous commandement danois
Aujourd'hui, Sirius est officiellement classée parmi les unités d'opérations spéciales des forces armées danoises, aux côtés des célèbres nageurs de combat (Frogman Corps) et du Jaeger Corps de l'armée. L'unité relève du Commandement des opérations spéciales, mais son terrain de jeu est unique: le parc national du nord-est du Groenland, plus grand parc national du monde avec près de 972.000 km² de nature quasi désertique.
Basée à Daneborg, sur la côte est, la patrouille ne ressemble à aucune autre: une douzaine de soldats seulement, répartis en six équipes de deux hommes chacune, accompagnées d'une dizaine à une quinzaine de chiens de traîneau par patrouille. Cette minigarnison n'en est pas moins officiellement reconnue par le commandement danois comme une composante à part entière des forces chargées de faire respecter la loi et la souveraineté de la Couronne.
Surveiller et «montrer le drapeau»
La mission de Sirius est à la fois simple et extraordinairement exigeante: être présent là où personne d'autre ne peut l'être. Concrètement, les patrouilles assurent la surveillance de la côte nord-est du Groenland, la police et l'application du droit dans la zone, ou encore le contrôle des expéditions scientifiques ou sportives. Elles participent aussi aux opérations de recherche et de sauvetage et contribuent désormais au suivi des effets du changement climatique en mesurant, par exemple, l'épaisseur de la glace et de la neige dans ces régions isolées.
Leur simple présence a une valeur politique. Dans un Arctique convoité par la Russie, la Chine et désormais les États-Unis, Sirius matérialise, à l'échelle humaine, une revendication juridique abstraite. Là où l'«Accord de défense du Groenland» de 1951 donne à Washington de larges droits d'implantation de bases, la patrouille danoise incarne l'idée que le territoire n'est pas un espace vide, mais un espace surveillé et occupé par le royaume.
Une véritable unité d'élite
Sur le papier, rejoindre Sirius est ouvert à tout militaire danois (ou membre de la protection civile) ayant terminé sa formation de base. En pratique, c'est une sélection impitoyable, explique un article d'European Security & Defence. Les candidats passent d'abord un module de cinq jours d'épreuves physiques, psychologiques et médicales; seuls les douze meilleurs sont autorisés à revenir pour un second module de deux jours. Ceux qui réussissent s'engagent pour 26 mois de service, dont environ huit mois de formation spécialisée et très fournie: survie hivernale, tir et chasse, explosifs, mécanique, météorologie, premiers secours avancés, pilotage de canot rapide, mais aussi cuisine, couture, soudure ou conduite de chariot élévateur.
Pendant deux ans, leurs contacts avec la «civilisation» sont rares. Une année-type comporte deux grandes sorties en traîneau: une patrouille d'automne (novembre-décembre) et une patrouille de printemps (janvier-juin), chacune pouvant durer jusqu'à cinq mois sans retour à la base. Au total, l'unité parcourt entre 15.000 et 20.000 km par an sur la glace.
Chiens, traîneaux et fusils centenaires
Dans cet environnement, la modernité a ses limites. Les motoneiges? Trop fragiles et difficiles à réparer loin de tout. Les traîneaux en bois restent l'outil le plus fiable pour évoluer sur un désert de glace et de neige. Les chiens de traîneau groenlandais –les Kalaallit Qimmiat– ne sont pas de simples équipements, ce sont des partenaires de travail, et souvent les meilleurs détecteurs de failles dans la glace ou de présence de prédateurs.
Face aux ours polaires et aux bœufs musqués, la patrouille suit une règle simple: ne jamais se déplacer sans arme. Chacun est équipé d'un fusil à verrou M1917 Enfield en calibre .30-06 et d'un pistolet Glock 20 en 10 mm Auto, deux armes choisies autant pour leur fiabilité dans le froid extrême que pour leur puissance d'arrêt. Le M1917, pourtant centenaire, est jugé plus adapté à la chasse et à l'autodéfense qu'un fusil d'assaut moderne.
Alors que l'administration Trump multiplie les déclarations sur la possibilité «d'acheter» voire de «prendre» militairement le Groenland, des responsables danois rappellent que leurs forces ont l'obligation, par décret royal, de défendre tout territoire du royaume en cas d'attaque. Sirius ne dispose évidemment d'une force de frappe à même de repousser les assauts d'une armée ennemie, mais elle joue un rôle de sentinelle avancée: la petite unité est les yeux de Copenhague, et en cela elle est essentielle.
Alors que la fonte de la banquise accroît les tensions autour des routes maritimes et des ressources, la patrouille incarne une idée simple: un État ne tient pas un territoire par ses déclarations, mais par sa présence. Pour les douze hommes et leurs chiens, cela signifie des mois passés à -40 °C, loin de tout. Pour le Danemark, cela signifie pouvoir rappeler, face aux ambitions américaines, que ce désert de glace est déjà occupé.





























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