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À Marseille, l'emprise de la DZ Mafia est-elle comparable à celle des vraies mafias?

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Le rapport 2025 du service d'information, de renseignement et d'analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) décrit une situation inquiétante pour l'ensemble du territoire français. Clans, bandes et organisations se sont semble-t-il développés sans que, pour le moment, il soit possible de déterminer quels sont les liens pérennes ou occasionnels qui existent entre ces entités tantôt concurrentes et parfois alliées. Concernant la Corse, policiers et gendarmes dévoilent que ce ne sont pas moins de vingt équipes criminelles structurées en deux blocs qui exercent une «emprise de type mafieux» sur l'île de Beauté, en s'implantant dans les secteurs les plus lucratifs de l'économie légale, comme le BTP, l'immobilier, la batellerie, l'hôtellerie ou la restauration.

L'inquiétude est grande de voir ces groupes investir les sphères politiques, sociales et économiques, au point d'exercer un pouvoir de facto sur certaines décisions locales et sur l'allocation des ressources publiques. Dans cette cartographie, on peut aussi constater avec étonnement que le Sirasco signale des connexions entre certaines équipes corses et la DZ Mafia, organisation criminelle marseillaise désormais bien connue. Pour y parvenir, cette dernière s'est appuyée sur la communauté maghrébine et les gens du voyage qui ont noué des liens avec les Marseillais. Cette proximité a progressivement débouché sur des échanges de services –stupéfiants, logistique, blanchiment– entre l'île corse et la façade marseillaise.

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Ces alliances se sont tissées en détention, notamment dans le centre pénitentiaire des Baumettes, à Marseille, où des figures corses et des cadres de la DZ Mafia ont organisé des opérations communes sur la cocaïne et d'autres trafics, fonctionnant en quelque sorte comme des coentreprises criminelles.

Le 20 janvier 2026, au cours d'un entretien croisé diffusé sur la chaîne France 24, la chercheuse Clotilde Champeyrache –économiste, maîtresse de conférences au Conservatoire national des arts et métiers et spécialiste des mafias– et le commissaire de police et essayiste Jean‑François Gayraud –directeur de l'Académie du renseignement– ont défini ce type d'évolution comme de la criminalité d'emprise.

Autrement dit, ces organisations ne visent plus seulement le profit illégal, mais une position de pouvoir dans la société, en contrôlant secteur par secteur des pans de l'économie et des institutions. Ce sont ces «pouvoirs criminels» qui administrent des territoires en réseau, explique-t-on sur le plateau. Ainsi la matrice corso-marseillaise, où la DZ Mafia devient partenaire ou rivale des clans corses, ainsi que la recomposition en cours de la DZ à Marseille illustre les tactiques et les stratégies utilisées pour l'emprise territoriale.

Du trafic au «fisc» criminel

Une autre affaire révèle l'appétit féroce de la DZ Mafia. Si cette faim est insatiable, c'est avant tout parce qu'aucune montagne de cash ne peut la tarir. Pour le comprendre, il faut se plonger dans ce dossier brûlant que nous avons pu consulter. Outre la sauvagerie des crimes qui y sont instruits, ledit dossier laisse apparaître un acteur comme Hassen (prénom d'emprunt) qui se décrit comme le «patron» du réseau de cocaïne de la cité de la Cayolle (IXe arrondissement de Marseille), obsédé par l'argent, prêt à reprendre d'autres points de vente quitte à affronter les équipes concurrentes pour accroître son emprise.

Cette tentative de monopolisation renvoie à une logique de captation de la rente: qui contrôle le point de deal, contrôle les flux et décide qui prélève dessus. Des reportages et enquêtes de terrain sur Marseille documentent également des extorsions visant des commerces. Depuis plus de deux ans circulent sur les boucles Snapchat des vidéos terrifiantes. Reprises ensuite par les médias grand public, on peut y voir des individus se réclamant de la DZ Mafia qui exigent des sommes forfaitaires ou des versements réguliers, sous la menace d'incendies, de violences ou d'atteintes aux familles.

«À Marseille, la DZ Mafia rackette les bars et les restaurants», reportage diffusé dans le JT de 13 heures de France 2, le 15 janvier 2025.

Dans les commerces de proximité, les fusils à pompe entrent en action au milieu de paisibles clients, les étagères volent en éclats et les incendies volontaires sont déclenchés dans des magasins ouverts. Ces actions sont exécutées par des soldats qui vocifèrent l'avènement des «ténèbres» pour les mauvais payeurs, autrement dit, celles et ceux qui ne se soumettent pas au racket. Difficile, toutefois, de savoir si le label «DZ Mafia» est revendiqué pour provoquer la sidération ou bien s'il relève d'une véritable affiliation. Dans tous les cas, il fonctionne à Marseille et au-delà, comme un instrument fiscal sauvage: le nom et les deux lettres DZ deviennent un capital de terreur permettant de lever une forme d'«impôt» sur l'économie locale.

«Cette capacité à lever l'“impôt” est un trait clé des organisations d'emprise. Elles ne se contentent plus de vendre un produit illégal, elles imposent une taxe sur un territoire, comme un pouvoir politique parallèle», analyse Clotilde Champeyrache. Alors que, pour Jean-François Gayraud, le passage du trafic à l'extorsion structurelle signifie qu'une implantation de type mafieuse est peut-être en cours. Le groupe se pose alors comme arbitre et percepteur, en décidant qui paie, qui est protégé et qui peut travailler.

Culture, mythe et loi du silence

À Marseille, la DZ Mafia occupe aussi le terrain symbolique ou culturel dans le sens premier du terme. Elle façonne les comportements des plus jeunes et contribue à la popularisation de certaines terminologies que l'on entend çà et là dans la cité phocéenne.

L'enquête parfaitement documentée des journalistes Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine, dans leur livre L'Empire – Enquête au cœur du rap français (paru en octobre 2025), décrit les signes présents dans certains clips de rap, avec des tournages dans les cités qu'elle contrôle. Sont aussi présentes les allusions aux figures de la DZ autour de «l'affaire SCH» –menacé d'extorsion, le rappeur marseillais avait été visé par une fusillade à la sortie d'un concert, en août 2024, qui avait fait un mort parmi son entourage– ainsi que d'autres contentieux entre artistes et réseaux. Dans certaines cités marseillaises, les points de deal sont peints aux couleurs de la DZ Mafia, avec des fresques murales qui glorifient la violence, le défi à l'autorité et le bornage territorial.

Le point de deal de la cité du Castellas aux couleurs de la DZ Mafia, dans le XVe arrondissement de Marseille, en janvier 2024. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

Le point de deal de la cité du Castellas aux couleurs de la DZ Mafia, dans le XVe arrondissement de Marseille, en janvier 2024. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

Contrairement à ce qui est proposé dans certaines analyses journalistiques, cette irruption de l'emprise criminelle sur les murs de ville donne moins à voir un projet de contre-société qu'une recherche de respectabilité et de normalisation. Les groupes criminels se présentent comme partie intégrante du paysage économique et culturel. Leur présence devient alors un corps social avec lequel il faut composer.

Cette approche peut toutefois être discutée à la suite des attaques contre des prisons ou des agents pénitentiaires en France, qui se sont multipliées entre avril et mai 2025. Ces actions revendiquées par le mystérieux groupe «DDPF» (pour «défense des droits des prisonniers français»), vraisemblablement motivées par les lois contre le narcotrafic et la criminalité organisée, promulguées ensuite le 13 juin 2025, constituent indubitablement une attaque dirigée contre l'État.

Reste à savoir jusqu'où la DZ Mafia est impliquée dans cette série d'attaques. Pour expliquer cette multiplication des signes et des actes, Jean-François Gayraud insiste sur le rôle du mythe: l'image d'omnipotence et d'omniprésence permet d'obtenir la soumission sans recourir sans cesse à la violence, car la réputation suffit à faire taire ou à faire payer.

Une emprise mafieuse, vraiment?

Emilio (prénom d'emprunt), enquêteur très impliqué dans les dossiers du narcotrafic marseillais, s'agace avec virulence de cette omniprésence de la DZ Mafia dans les médias et dans les discours officiels. «Il faut arrêter de surévaluer la puissance de la DZ, estime-t-il. Si ses membres sont particulièrement violents et dangereux, ce ne sont pas des narcotrafiquants de haut vol et surtout pas une mafia! La DZ a tenu de nombreux points de deal à Marseille, c'est un fait. Mais ce n'est pas ça qui fait les gros narcotrafiquants. Les organisations sérieuses sont capables de financer, transporter et distribuer des tonnes de marchandises avec discrétion. Il faut donc des alliances durables avec les cartels étrangers. La DZ, ce n'est pas ça. Les gros réseaux marseillais, surtout ceux qui se sont prioritairement tournés vers la cocaïne, se tiennent loin de la DZ et évitent le bruit.»

Emilio a les mains dans le cambouis depuis longtemps et a peut-être compris avant d'autres que le renseignement technologique (écoutes téléphoniques, balisage, déchiffrement, etc.) ne peut pas être la panacée en matière d'information. Pour lui, seul compte vraiment «le renseignement humain». «C'est la seule façon de savoir ce qu'il se passe vraiment sur le terrain et de dresser avec précision les forces en présence», clame-t-il avec l'assurance que lui confère sa solide expérience des trottoirs marseillais.

Du point de vue académique, il existe des critères permettant de classifier les clans criminels et par là même de comprendre s'il est pertinent de les définir comme des mafias. Ces critères font aujourd'hui consensus et s'appuient sur l'Office des Nations unies luttant contre la drogue et le crime (ONUDC) et la convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, ou convention de Palerme, adoptée en 2000 et entrée en vigueur en 2003.

Ces critères servent également à distinguer la criminalité organisée «classique» des «mafias». Pour ces dernières, il s'agit avant tout de cumuler une emprise territoriale durable, une capacité structurée à lever l'«impôt», une insertion profonde dans l'économie légale, des liens organiques avec la sphère politique et une capacité à imposer une loi du silence.

Il n'est donc pas surprenant que la note du Sirasco sur la Corse évoquée plus haut parle d'«emprise de type mafieux»; le signe que même pour des groupes insulaires très avancés, les autorités hésitent encore à employer le terme de «mafia» sans nuance. Pour la DZ Mafia, ces critères aboutissent à un portrait contrasté. L'emprise territoriale et la capacité à réguler violemment le marché de la drogue sont déjà clairement visibles. L'organisation criminelle s'ancre dans plusieurs quartiers marseillais, où elle impose sa loi sur les points de vente. Dans le même mouvement, elle commence à lever une forme d'«impôt» criminel, au moins de manière partielle, à travers l'extorsion de certains commerces et la taxation de certaines activités locales, ce qui la rapproche d'un rôle de percepteur illégal.

En revanche, l'insertion dans l'économie légale apparaît comme un processus en cours, dont il est difficile de mesurer l'ampleur, la pénétration et la pérennité –réinvestissements et alliances signalés dans le BTP, le foncier ou les loisirs nocturnes– sans que l'on puisse encore parler d'un maillage aussi profond que celui des mafias historiques italiennes. De même que les liens politiques structurés –au sens de relations stables et documentées avec des élus ou des partis– restent peu étayés pour la DZ Mafia, contrairement à certaines équipes corses.

Enfin, la loi du silence existe bel et bien dans plusieurs quartiers, où la peur et la réputation dissuadent de parler. Ceci explique peut-être le succès relatif de la marche blanche organisée le 22 novembre 2025 à Marseille en mémoire de Mehdi Kessaci, le frère du jeune militant antinarcotrafic marseillais Amine Kessaci assassiné neuf jours plus tôt, au cours de laquelle les rappeurs de la ville ont brillé par leur absence. Toutefois, il est incontestable que cette dynamique n'atteint pas encore le degré de contrôle social total observé en Sicile (avec la Cosa Nostra) ou en Calabre (la 'Ndrangheta).

Amine Kessaci et sa mère, lors du rassemblement organisé le 22 novembre 2025 à Marseille, en mémoire de Mehdi Kessaci, assassiné le 13 novembre 2025. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

Amine Kessaci et sa mère, lors du rassemblement organisé le 22 novembre 2025 à Marseille, en mémoire de Mehdi Kessaci, assassiné le 13 novembre 2025. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

Une scission avec la «DZ nouvelle génération» 

Lorsqu'au début de l'année 2026 circule sur les réseaux sociaux une vidéo tournée depuis la cité Bassens (XVe arrondissement de Marseille), fief historique de la DZ Mafia, montrant une opération d'intimidation survenue le 12 janvier, avec l'agression d'un «charbonneur» nu et recouvert de peinture noire, il n'échappe à personne en arrière-plan le mur graffé du sigle «DZNG», accompagné de slogans accusant les fondateurs de la DZ d'être des «balances» et menaçant leurs équipes.

Cet acronyme acte une scission au sein de la DZ Mafia, avec la constitution de la «DZ nouvelle génération», portée par un courant de cadres et de lieutenants contestant les alliances passées, notamment avec d'autres figures du narcobanditisme marseillais.

Pour les journalistes et les enquêteurs, cette séquence marque à la fois une guerre intestine et la tentative de reprendre la marque DZ pour l'adosser à une nouvelle grammaire de violence et de communication. Depuis quelques mois déjà, l'enquêteur Emilio, faisait état d'une divergence marquée entre la DZ «historique» et d'autres individus structurés autour de «cadres» lassés d'être sous les projecteurs de l'info. «Ce n'est pas bon pour le business tout ça, commente-t-il. Dans ce milieu, les assassinats ne gênent personne, mais le recours à la violence systématique est, pour certaines têtes de réseaux, une impasse.» Il semblerait aussi que la raison fondamentale de cette scission soit catalysée par la «disparition» d'un stock de marchandise.

Véritable hydre criminelle, la DZ Mafia semble être en cours de recomposition. Parviendra-t-elle à renforcer et étendre son emprise, alors que ses fondateurs sont majoritairement détenus dans les prisons de haute sécurité de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais) et de Condé-sur-Sarthe (Orne)? Rien n'est moins sûr, mais rien n'est impossible non plus. En attendant, la puissance du mythe perdure, quitte à tordre parfois le bras à la réalité.

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