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À la maternité de Sloviansk, en Ukraine, les derniers bébés du Donbass

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Le silence semble avoir pris possession des couloirs jadis animés. Une agente d’entretien, sanglée dans son uniforme écarlate, fait briller le plancher de sa serpillière dans le corridor attenant au hall, où une mère en devenir fait les cent pas. Les cris des nourrissons se font rares, désormais, entre les murs vert opaline de la maternité de Sloviansk, la dernière de la région de Donetsk encore en activité. Le front se rapproche dans cette cité de l’est de l’Ukraine. Le quotidien se craquelle. Le Donbass enfante ses derniers bambins.

Au bas mot, une trentaine de femmes enfantent ici chaque mois, loin de la centaine de nourrissons d’avant février 2022. L’établissement, affilié à l’hôpital général de Sloviansk, ne manque ni d’équipement ni d’effectif. « Mais pour être franc, on rêve parfois qu’il n’y ait pas d’accouchements ici… Donner naissance quand ça tombe à 800 mètres, ce n’est pas normal », concède, depuis son bureau, Volodymyr Ivanenko, le directeur. L’établissement, décoré ici et là de figures liturgiques, assure aujourd’hui le suivi de quelque 90 femmes enceintes. « Et encore, ce n’est pas sûr qu’elles accoucheront toutes ici », concède l’homme au visage fermé.

La maternité fonctionnera-t-elle toujours d’ici l’été, alors que la menace gronde, que les frappes se multiplient ? Le directeur se refuse à tout pronostic. « La guerre, c’est vivre au jour le jour », souligne l’homme à la voix monotone, redoutant aussi l’issue incertaine des pourparlers de paix aujourd’hui au point mort. Une crainte l’anime, celle que le Donbass, convoité dans sa totalité par le Kremlin, fasse l’objet d’un marchandage.

Dépeuplement

Le nombre de naissances dans cette maternité avait connu une légère augmentation en 2023, puis en 2024, le front s’étant relativement stabilisé. Il n’en est plus rien aujourd’hui, alors que les villes-bastions comme Sloviansk subissent le feu ennemi comme jamais. L’exode, les pères mobilisés, les bombardements incessants éloignant d’autant plus la perspective d’une vie familiale… Autant de facteurs qui accélèrent le dépeuplement d’une région meurtrie, reflet d’une crise démographique qui touche toute l’Ukraine.

Mais la maternité tient debout. Tant que les naissances se poursuivront, aussi faible le nombre soit-il, les soins seront prodigués, les femmes enceintes, accueillies. « Nous resterons jusqu’au bout », abonde Anastasiia Klos, responsable du service de néonatologie, qui fait visiter l’établissement. À l’un des étages, par la fenêtre de la salle d’opération, s’esquisse au loin la carcasse d’une bâtisse pilonnée en novembre dernier. L’onde de choc a fracassé les fenêtres de l’une des façades de la maternité. « Heureusement, il y avait peu de patients à ce moment-là, personne n’a été blessé », relate la trentenaire à la longue chevelure brune.

Dès le berceau, la guerre laisse ses traces. « Il y a malheureusement plus d’enfants qui naissent avec des malformations congénitales qu’avant, avec des doigts supplémentaires ou des malformations cardiaques », explique Anastasiia Klos, les imputant au « stress [causé la guerre] ainsi qu’aux substances explosives présentes dans l’air ». L’endroit représente toutefois un rare lieu de vitalité. Une sorte de résistance, « une façon de montrer à l’ennemi que l’on vit toujours », glisse Anastasiia, elle-même déplacée depuis 2014 et originaire de la région de Louhansk, conquise par Moscou.

« Si la situation empire, je n’accoucherai pas ici »

Le ventre arrondi par vingt semaines de grossesse, Kateryna Shlianyuk, 26 ans, attend une petite fille. Un jour de traitements l’attend, comme en témoigne le cathéter posé sur l’avant-bras. Pour apaiser ses nerfs, elle dit « écouter de la musique, essayer de rester optimiste en ne lisant pas trop les nouvelles ». Pour l’instant, elle reste à Sloviansk, le travail de son mari, médecin, retenant le couple. « Mais si la situation empire, je n’accoucherai pas ici, dans ces conditions », confie l’esthéticienne de profession aux grandes lunettes rondes.

Une douce lueur filtrée par des stores baigne la chambre de Valeriia Kodzdiaspirova, 38 ans, quelques pas plus loin. Elle berce contre son torse sa petite Michelle, née la veille au matin. Il s’agit de son cinquième enfant, son troisième en temps de guerre totale. Enfanter en ces conditions spartiates, sous la menace du ciel, ne semble pas l’émouvoir. Cela semble presque une promenade de santé. « Tout arrive pour une raison », lâche-t-elle de ses traits stoïques, dans sa robe de chambre étoilée, ajoutant : « Mes enfants n’ont pas peur n’ont plus des bombardements, ils sont habitués. » Avec son mari, qui n’a pas pu assister à l’accouchement, elle tient une pizzeria du centre de Kramatorsk, la ville voisine. « L’année dernière, elle a été détruite par un bombardement, mais nous l’avons reconstruite et, maintenant, tout va bien. » Se pose néanmoins la question du départ. Elle et sa famille quitteront la zone, si le danger se fait trop grand. Un optimisme borné l’anime : « On espère que ce sera temporaire et qu’on reviendra, lorsque la situation se calmera ensuite… »

La maternité s’adapte, comme en prévision de temps plus sombres. Au sous-sol, une salle d’opération improvisée attend son heure. Là, dans l’un des couloirs du bunker, sous un dédale de canalisations, une enfilade de lits et de couveuses. L’abri hérité de l’époque soviétique fut restauré en 2021, de manière presque prophétique, une petite année avant l’invasion totale. « Nous n’y allons qu’en cas de grande menace », souffle Anastasiia Klos, en cette matinée de mars ensoleillée. Sept jours plus tard, l’enceinte tremblera encore. Une frappe russe s’abat en plein jour, à quelques centaines de mètres de la maternité, endommageant sa façade, soufflant ses fenêtres. Aucune victime, tous échappant, cette fois encore, à la guerre et à sa loterie macabre.

Avec Bohdan Prykhodko

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