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"Il y avait un patron à la barre." La formule de Michel Visart, ancien journaliste économique et ex-président de la Société des journalistes de la RTBF, résume une impression largement partagée par ceux qui ont travaillé avec Jean-Paul Philippot.
À son arrivée au boulevard Reyers, le 18 février 2002, l'ingénieur (Solvay), qui avait travaillé jusque-là dans un cabinet ministériel socialiste et piloté le réseau des hôpitaux publics bruxellois, hérite d'un paquebot en mauvaise posture. "La presse parlait de syndrome Sabena et de Casa Kafka à propos de la RTBF", se souvient Bruno Deblander, porte-parole de Jean-Paul Philippot de 2002 à 2016.
"Au regard de ses prédécesseurs, il a été un excellent capitaine. Il a su fixer un cap et entraîner l'entreprise dans une transformation de fond."
Près d'un quart de siècle plus tard, le cinquième administrateur général dans l'histoire de la RTBF quitte, à 66 ans, un navire profondément transformé, repositionné au centre du paysage audiovisuel francophone et solidement arrimé au numérique. Mais, aussi, une institution dont la puissance retrouvée suscite régulièrement la critique.
Pour Jean-François Raskin, qui a siégé quinze ans au conseil d'administration de la RTBF (dont dix comme président), le bilan de "JPP" est clair et net : "Au regard de ses prédécesseurs, il a été un excellent capitaine. Il a su fixer un cap et entraîner l'entreprise dans une transformation de fond." "C'est un gestionnaire de premier plan, visionnaire et bâtisseur, appuie Jean-Michel Germys, entré à la RTBF en 1985 comme jeune réalisateur et retraité depuis le 1er octobre après avoir dirigé l'unité de divertissement. Le seul à avoir été également visionnaire, avant lui, c'est Robert Stéphane. Mais ce n'était pas un gestionnaire."
Magellan, ou l'art de remettre la maison à flot
L'acte fondateur et la boussole des "années Philippot" sont, de l'avis général, le fameux plan Magellan. Un nom que Jean-Paul Philippot, passionné de navigation et fasciné par la mer, a choisi à dessein. "Magellan a été le premier navigateur à partir à la découverte de l'inconnu avec tout un équipage", nous confiait-il il y a quelques jours (1).
À la fois plan d'économies et de redéploiement de la radio-télévision publique, Magellan a constitué un choc pour les plus de 2 700 personnes qui, à l'époque, travaillaient à la RTBF (ils n'étaient plus "que" 1 725 équivalents temps plein au 31 décembre 2025). "S'il a réussi à faire avaler la pilule de ce plan, explique un ex-membre de la hiérarchie ayant requis l'anonymat, c'est parce qu'il a su convaincre qu'il y avait le feu à la baraque et qu'il a agi très rapidement."
Les cent jours de PhilippotCe même interlocuteur parle, à propos du plan Magellan, d'une transformation "sismique" de la RTBF et d'un électrochoc "traumatisant" pour de nombreux collaborateurs. Dès 2003, Jean-Paul Philippot a fait, littéralement, "imploser" l'organisation et la structure hiérarchique de la RTBF.
"La principale réforme a été de mettre fin aux centres régionaux, explique Alain Gerlache, journaliste politique et directeur de la télé de 2003 à 2007. Ces centres se livraient à un véritable lotissement des grilles de programmes TV et radio. Cette seule réforme aurait déjà rendu son bilan positif. Il a aussi mis fin aux nominations statutaires. En fait, tout en ayant une étiquette PS, il aura été un excellent manager libéral !" (rire).
Un poisson froid
La remise à flot du paquebot Reyers s'est faite à marche forcée et n'a en fait jamais vraiment cessé tout au long des quatre mandats de Jean-Paul Philippot. "Le changement a été permanent et parfois difficile à encaisser. Cela a laissé des traces sur le plan humain", pointe un pilier de la rédaction toujours en activité.
La gestion des relations humaines n'a jamais été le point fort du patron de la RTBF. "C'est un poisson froid", disent plusieurs de nos interlocuteurs. Lors du suicide d'Alain Dremière, journaliste qui s'était jeté du 10e étage du bâtiment Reyers en février 2023, la Société des journalistes (SDJ) avait recueilli de nombreux témoignages "du mal-être, de la souffrance et de la violence au travail" engendrés par l'enchaînement des plans de transformation. Une large majorité de la rédaction avait alors acté, lors d'une assemblée générale sous tension, une "rupture de confiance" avec la direction de la RTBF. "On a connu deux à trois semaines très tendues, se rappelle un ex-membre du bureau de la SDJ. L'entourage de Philippot nous avait accusés d'instrumentaliser le suicide de notre collègue pour faire passer d'autres revendications… C'était délirant et les journalistes se sont sentis lâchés."
"Il respectait et rencontrait la Société des journalistes. Mais quand ça ne lui plaisait pas, il le disait de façon très directe. Je l'ai vu hurler sur une collègue et quitter la pièce en claquant la porte."
"On le voyait très peu à la rédaction. Jean-Pierre Jacqmin faisait tampon entre lui et les journalistes, souligne, de son côté, Michel Visart, président de la SDJ de 2009 à 2012. Il respectait et rencontrait la SDJ. Mais quand ça ne lui plaisait pas, il le disait de façon très directe. Je l'ai vu hurler sur une collègue et quitter la pièce en claquant la porte."
L'indépendance comme ligne rouge
Jugé distant par beaucoup, on reconnaît à Jean-Paul Philippot sa fermeté dans la défense de l'indépendance éditoriale de ses journalistes. "Il a toujours été imperméable aux pressions extérieures et il ne s'est jamais mêlé de la ligne éditoriale", assurent plusieurs de nos interlocuteurs.
L'épisode de "Bye Bye Belgium", ce faux JT du 13 décembre 2006 annonçant la fin de la Belgique, fut révélateur à cet égard. "Le monde politique était vent debout contre la RTBF, Jean-Paul et moi. C'est la seule fois où je l'ai vu vaciller. Mais il a tenu bon !", relate Alain Gerlache. "On a vécu 48 heures de folie, confirme Bruno Deblander. Avant de quitter la RTBF, le soir de la diffusion, il est passé dans mon bureau en me disant : "Au moins, on aura connu ça". Il savait qu'il se trouvait sur un siège éjectable."
"Deux semaines après mon arrivée à la RTBF, je me suis littéralement écroulé. J'ai appelé Jean-Paul Philippot pour lui dire que j'étais incapable de venir travailler. Sa réponse a été la suivante : "Ne vous inquiétez pas. Revenez quand vous vous sentirez mieux". Je ne l'oublierai jamais."
Jean-Paul Philippot est aussi capable d'humanité avec ses collaborateurs. "Deux semaines après mon arrivée à la RTBF, raconte Francis Goffin, ex-patron de Bel RTL, je me suis littéralement écroulé. Je sortais de plusieurs mois de fortes tensions avec mon employeur (Philippe Delusinne, CEO de RTL Belgium, NdlR). Un lundi matin, j'ai appelé Jean-Paul Philippot pour lui dire que j'étais incapable de venir travailler. Sa réponse a été la suivante : "Ne vous inquiétez pas. Revenez quand vous vous sentirez mieux". Je ne l'oublierai jamais."
D'aucuns reconnaissent l'intelligence et la force de travail de Jean-Paul Philippot. Il comprend vite, travaille énormément et anticipe les évolutions du secteur. "Dans les réunions, il était du style à poser des questions sur les données reprises dans un tableau Excel alors que les autres participants essayaient de les comprendre", illustre le même Francis Goffin, qui a dirigé les radios de la RTBF pendant quinze ans.
Son intelligence et sa force de conviction peuvent parfois se transformer en entêtement. "Une fois un cap fixé, il a du mal à infléchir sa position. Il y a chez lui une forme d'obstination", témoigne un ancien administrateur.
Une RTBF devenue trop puissante ?
Les relations de Jean-Paul Philippot avec les autres acteurs du paysage médiatique de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) auront été souvent tendues. C'est surtout le cas avec les éditeurs de la presse écrite qui, depuis plusieurs années, reprochent à la RTBF de leur faire une concurrence déloyale. Alors que la presse cherche à convaincre les lecteurs de s'abonner pour accéder à leurs articles en ligne, la RTBF profite de sa dotation publique – de l'ordre de 350 millions d'euros par an – pour mettre sur son site de nombreux articles en libre accès.
Tout en saluant une "forte" personnalité dotée d'"évidentes qualités managériales et stratégiques", François le Hodey, CEO du groupe de médias IPM et président de Lapresse.be (association des éditeurs), pose un double regard sur le bilan de Philippot. "Si on évalue son action au regard de l'écosystème des médias, l'impact de la RTBF a été négatif pour le pluralisme", soutient-il. Et d'arguer qu'" en décidant de faire de la presse en ligne gratuite, la RTBF a participé à la destruction du marché de la presse. Il n'y a pas de pluralisme sans marché payant. Ce sont les recettes des abonnements qui financent les rédactions et l'indépendance de la presse. Le tout gratuit, c'est une vision fausse de la démocratie."
"On peut avoir un service public en dépensant moins que 460 millions par an, et on pouvait faire un nouveau siège social avec moins de 240 millions d'investissement."
Si, poursuit M. le Hodey, on évalue l'action du patron de la RTBF au regard de l'évolution des finances publiques, la RTBF pèse beaucoup trop lourd dans le budget de la FWB. "La RTBF dépense plus d'argent que tous les médias francophones privés réunis (presse quotidienne, radios et RTL Belgium). Les crises budgétaires sont telles qu'il faut être beaucoup plus économe et agile. On peut avoir un service public en dépensant moins que 460 millions par an, et on pouvait faire un nouveau siège social avec moins de 240 millions d'investissement."
La volonté de "tout faire et tout couvrir"
Jacqueline Galant (MR), ministre des Médias depuis la mi-2024, formule des réserves comparables à François le Hodey, tout en reconnaissant l'ampleur du travail accompli par Jean-Paul Philippot. "Humainement, c'est une personne que j'ai vite appréciée, nous dit-elle. En outre, on peut difficilement remettre en cause tout ce qu'il a entrepris pour faire évoluer la RTBF. Je l'ai d'ailleurs remercié pour son parcours et son engagement pour le média public."
"Le problème est que la RTBF a toujours obtenu beaucoup d'argent public et qu'elle en a profité pour se développer."
Cela n'empêche pas la ministre libérale des Médias de répéter que, sous la direction de M. Philippot, la RTBF s'est progressivement éloignée de ses missions fondamentales (informer, éduquer, cultiver), avec une multiplication des programmes et des canaux de diffusion. "Le problème est que la RTBF a toujours obtenu beaucoup d'argent public et qu'elle en a profité pour se développer." Le média public veut tellement "tout faire et tout couvrir" qu'il a fini par empiéter sur le terrain des médias privés. "Prenez la matinale de La Première. Lorsque GSK annonce un plan de licenciement, tout est retranscrit sur le site de la RTBF. Pour les personnes intéressées, quelle raison y a-t-il encore de s'abonner à un autre média ?"
Plan d'économies et pressions politiques : entre la RTBF et le tandem Bouchez-Galant, ça secoueBénédicte Linard (Ecolo), qui a occupé le portefeuille des Médias de 2019 à 2024, défend une autre lecture. "Jean-Paul Philippot aime le service public et il le défend bec et ongles, affirme-t-elle. Il a même été précurseur avec le lancement d'Auvio dès 2016, qui a fait entrer la RTBF dans l'ère numérique sans brader les valeurs du service public."
La RTBF en fait-elle trop et reçoit-elle trop d'argent public ? "Vous savez, les deux premières mesures que j'ai prises en devenant ministre des Médias ont été de plafonner le salaire de Monsieur Philippot et de supprimer la publicité dans la matinale de La Première, répond Bénédicte Linard. Maintenant, si on se trouve dans un contexte où tout le monde doit faire un effort, il est normal que la RTBF fasse le sien (ce qui est le cas, NdlR). Mais, depuis la mi-2024, nous sommes surtout dans une chasse aux sorcières de nature idéologique menée par la droite."
Le successeur de Jean-Paul Philippot à la tête de la RTBF est connuEn dépit des critiques, nos témoins sont largement d'accord sur un point : Jean-Paul Philippot laisse une RTBF assainie, modernisée, dotée d'outils performants, avec une organisation rationalisée et une forte présence numérique. Il aura aussi défendu l'indépendance éditoriale du service public.
À son successeur désormais de décider s'il faut maintenir le cap fixé par le "Magellan de Reyers" ou s'il convient de réorienter le paquebot Media Square. Ce sera tout l'enjeu du nouveau contrat de gestion que Christophe Dujardin et Jacqueline Galant négocieront dans les prochains mois.
(1) Nous publierons, dans La Libre de lundi, le dernier entretien que Jean-Paul Philippot nous a accordé en tant qu'administrateur général de la RTBF.
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