Et si le noir le plus profond n’était plus vraiment une couleur, mais un piège ? Dans les laboratoires britanniques de Surrey NanoSystems, une forêt de nanotubes de carbone absorbe presque toute la lumière qui la frappe. Baptisé Vantablack, ce matériau capture jusqu’à 99,965 % de la lumière visible, au point de transformer n’importe quelle surface en un gouffre optique.
À retenir
- Le Vantablack, créé en 2014 par Surrey NanoSystems, absorbe jusqu’à 99,965 % de la lumière grâce à une forêt de nanotubes de carbone verticaux captant la lumière par réflexions successives.
- Initialement conçu pour l’aérospatial, le matériau a depuis été dépassé par une version du MIT (99,995 %) et décliné en Vantablack 310 pour limiter la brillance des satellites.
- Depuis 2016, l’usage artistique du Vantablack S-VIS est réservé exclusivement au sculpteur Anish Kapoor, ce qui a conduit l’artiste Stuart Semple à créer en représailles son pigment rose fluo Pinkest Pink.
Une forêt de nanotubes où la lumière se perd sans retour
Surrey NanoSystems n’est pas né d’un hasard de laboratoire. Cette société britannique est un essaimage de l’université de Surrey, créé en 2006 pour explorer les applications industrielles des nanotechnologies. C’est en 2014 que l’équipe met au point Vantablack, un matériau dont les performances dépassent tout ce qui existait jusque-là en matière d’absorption de la lumière.
Le secret tient dans sa structure. Imaginez une forêt dense, mais à l’échelle du nanomètre : des millions de nanotubes de carbone, dressés verticalement comme des arbres serrés les uns contre les autres. Chaque tube mesure environ 20 nanomètres de diamètre, soit près de 3 500 fois plus fin qu’un cheveu humain.
- Absorption mesurée : jusqu’à 99,965 % de la lumière visible, perpendiculairement à la surface
- Diamètre d’un nanotube : environ 20 nanomètres
- Comparaison : environ 3 500 fois plus fin qu’un cheveu humain
À l’origine, ce matériau n’était pas pensé pour l’art ou le design. Il devait équiper les instruments spatiaux et les satellites, afin de réduire la lumière parasite qui perturbe les systèmes optiques de précision. Les premières commandes ont été livrées en juillet 2014, confirmant l’intérêt immédiat du secteur aérospatial pour cette technologie.
Le piège optique qui transforme la clarté en chaleur invisible
Pour comprendre pourquoi Vantablack paraît si noir, il faut suivre le trajet d’un rayon de lumière qui pénètre dans cette forêt miniature. Une partie est absorbée dès le premier contact avec un nanotube. Le reste rebondit entre les tubes alignés verticalement, comme une bille coincée dans un labyrinthe sans sortie.
À chaque réflexion successive, une fraction de cette lumière est encore absorbée, jusqu’à ce qu’il n’en reste presque plus rien. L’énergie lumineuse capturée ne disparaît pas par magie : elle se dissipe sous forme de chaleur, invisible à l’œil nu mais bien réelle sur le plan physique.
Vantablack n’a cependant pas gardé le monopole de l’obscurité très longtemps. En septembre 2019, des ingénieurs du MIT ont annoncé un matériau à base de nanotubes de carbone capable d’absorber 99,995 % de la lumière, soit dix fois moins réfléchissant que la version originale de Surrey NanoSystems.
Depuis, l’entreprise britannique a d’ailleurs cessé de produire le Vantablack original. Elle propose désormais des gammes à forêt de nanotubes orientés de façon aléatoire, offrant de meilleures performances quel que soit l’angle d’observation. Une nouvelle variante, le Vantablack 310, réfléchit environ 2 % de la lumière et vise un usage bien plus terrestre : limiter la brillance des satellites en orbite basse, qui perturbe de plus en plus les observations astronomiques. Ce revêtement doit être testé en conditions réelles sur le CubeSat étudiant Jovian-1, première mission du programme JUPITER porté par les universités de Surrey, Portsmouth et Southampton avec AMSAT-UK, dont le lancement est prévu en 2026.
Quand un noir devient si précieux qu’il se réserve à un seul artiste
Un matériau capable d’avaler la lumière à ce point ne pouvait pas laisser le monde de l’art indifférent. En 2016, Surrey NanoSystems a confirmé un accord mondial exclusif avec le sculpteur Anish Kapoor pour l’usage de Vantablack S-VIS dans le domaine des arts créatifs. L’entreprise a toujours refusé de préciser la durée exacte de cette exclusivité, indiquant simplement qu’elle serait réexaminée à intervalles convenus.
Cet accord ne concerne que la création artistique, pas les autres secteurs comme l’aérospatial ou l’industrie. Mais dans le petit monde de l’art contemporain, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe : un seul homme détenait désormais le droit d’utiliser la couleur la plus sombre jamais créée.
L’artiste britannique Stuart Semple n’a jamais digéré cette exclusivité. En réponse, il a créé son propre pigment rose fluo baptisé Pinkest Pink, qu’il distribue au monde entier à l’exception explicite d’Anish Kapoor. Plus tôt cette année, pour marquer les dix ans de ce pigment devenu symbole de la rivalité, Semple l’a de nouveau offert gratuitement à l’international, toujours en excluant le sculpteur, preuve que cette querelle artistique n’a rien perdu de son mordant.
Du vide spatial aux ateliers d’artistes, cette histoire de noir absolu illustre bien comment une prouesse d’ingénierie peut déborder largement son cadre d’origine. Conçu pour traquer la lumière parasite dans les télescopes, Vantablack s’est retrouvé au cœur d’une bataille d’ego, avant de revenir, avec ses héritiers, à sa vocation première : rendre le ciel un peu plus discret autour de nos satellites.


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