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99,69% des plombiers sont des hommes: quelle place pour les femmes dans le BTP?

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«Pendant le Covid, tout a été bouleversé dans mon entreprise. Il y a eu des rachats, des fusions, ça perturbait pas mal mon activité, je commençais à saturer… C'est là que m'est revenue l'idée d'entreprendre dans le secteur de l'habitat. J'y avais déjà pensé auparavant mais mes enfants étant petits, j'avais mis l'idée de côté», se remémore Céline, 42 ans. Lasse de son bureau à La Défense, cette dernière envisage le bâtiment après avoir rénové un appartement puis fait construire une maison, avec son conjoint.

Pour Alisa, 28 ans, le BTP s'est imposé un peu par hasard. Hôte d'accueil dans une salle d'escalade après des études de langues, la Strasbourgeoise cherche un boulot plus physique: «Une copine charpentière-menuisière m'a parlé de son métier et comme j'aimais déjà bien bricoler, elle m'a proposé de l'accompagner sur un chantier.» Céline devient peintre en bâtiment à son compte, Alisa, carreleuse-mosaïste en apprentissage. Toutes deux rejoignent alors les rangs, minces mais bel et bien existants, des femmes qui travaillent sur le terrain dans le milieu du bâtiment.

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Le bâtiment comme plan B

Si l'on trouve de nombreux parcours de reconversion dans les profils féminins du BTP, cela n'a rien d'anodin: le genre est un facteur, parmi d'autres, qui influence le parcours scolaire et les choix post-bac. Camille Lizop, journaliste, cofondatrice de l'association La Taloche (pour l'appropriation des savoir-faire techniques par les femmes et personnes sexisées) et autrice d'un livre sur le sujet à paraître aux éditions JC Lattès début 2027, explique: «Un chiffre de l'Ined montre qu'en 2025, 81% de filles de deux ans jouaient régulièrement à la poupée contre 19% de garçons. Les petits garçons jouent beaucoup plus au camion: ils sont 89% à y jouer contre 32% de petites filles. La socialisation genrée vient se renforcer à différents moments de la vie, dont au moment de l'orientation scolaire et professionnelle, qui reste très genrée.»

En 2024, l'académie de Strasbourg enregistrait ainsi 22% de garçons en bac pro pour 8% de filles. La présence des filles s'appauvrit considérablement lorsque l'on regarde les effectifs des filières techniques de plus près: en 2021, la DEPP recensait seulement 1,5% de femmes en CAP électricité et électronique et 1,8% dans le bac pro de la même branche.

Les femmes étant moins dirigées vers ces métiers durant leur scolarité, il n'est pas rare qu'elles y bifurquent plus tard, après avoir mis un pied sur le marché du travail. «Certaines font de véritables sauts professionnels, mais j'observe qu'il s'agit souvent de femmes qui viennent renouer avec leurs premières amours, qui étaient intéressées par les activités manuelles mais n'ont pas été orientées vers ces métiers», abonde Camille Lizop. Alors que la quête de sens et les métiers manuels remettent en perspective les aspirations d'une population diplômée, le secteur du bâtiment a l'avantage de réunir plusieurs atouts: un secteur qui embauche, l'implication du corps, le résultat concret de son labeur, des savoirs-faire éminemment utiles… «Ce qui me plaisait c'était de casser, de refaire et de voir les clients contents après notre travail», résume Karina, 38 ans, carreleuse-plaquiste après un passage en horticulture.

L'appropriation de ces savoirs-faire porte en elle une dimension d'indépendance et d'émancipation de taille: plus besoin d'appeler un homme pour réparer une fuite ou pour une panne d'électricité. «Monter un mur, faire surgir la lumière, raccorder l'eau ou construire une charpente sont des actes puissants, appuie Camille Lizop. C'est une façon de s'approprier l'espace, de transformer son environnement technique et de subvenir à ses propres besoins. En tant que femme, on passe souvent sa vie à s'adapter à son environnement, à se contorsionner. C'est un renversement complet de notre rapport au monde et à la technique.»

Un monde d'hommes

Si la Fédération Française du Bâtiment enregistre une part de 13,6% de femmes chez les salariés du BTP en 2025 contre seulement 8,6% en 2000, l'augmentation reste à relativiser: le chiffre englobe aussi des postes qui ne s'exercent pas sur le terrain. «Quand on se penche sur les métiers techniques et manuels, qui nécessitent de manier des outils, des machines et de travailler avec son corps, on passe à seulement 2,9% de femmes dans le secteur. Dans le cas de la plomberie par exemple, la profession est composée à 99,69% d'hommes, soit moins de 1% de femmes», ajoute Camille Lizop.

«ll est fréquent que lorsque je demande une info technique sur un produit en magasin, on réponde à mon copain. Alors qu'il n'y connait rien.»Valérie DeWilde, créatrice de contenus sur la rénovation

Valérie DeWilde, mannequin devenue créatrice de contenus sur la rénovation alors que le Covid-19 paralysait les shootings, se rend bien compte de l'omniprésence des hommes: «J'ai une communauté très bienveillante mais en dehors de ça, il est fréquent que lorsque je demande une info technique sur un produit en magasin, on réponde à mon copain. Alors qu'il n'y connait rien, c'est moi qui le forme à la rénovation.» Dans ce paysage duquel les femmes sont quasi-absentes, les interactions avec les collègues, les fournisseurs et les clients donnent lieu à une diversité d'expériences: il y a le sexisme, le paternalisme, les mises à l'épreuve, mais aussi, pour certaines, un accueil chaleureux dans le milieu et de l'entraide. Pour Karina, une chose est sûre: «Si vous êtes salariée, vous aurez une majorité de collègues masculins et donc vous aurez droit aux blagues pourries, mais faut pas se laisser démonter. Et en 2026, il y a aussi beaucoup d'hommes qui ne font pas de blagues en dessous de la ceinture.»

Diplômée d'architecture devenue maçonne spécialisée dans la terre crue, Léa, 28 ans, expérimente une autre réalité en formation, où elle ne trouve que quatre hommes cisgenres dans sa promotion de 14 personnes. Une proportion qui fait sens quand on sait que la terre crue s'ancre dans une technique durable à faible impact environnemental, et que les filières liées à l'environnement, dont l'éco-construction, se féminisent davantage. Léa détaille : «Le pourcentage de femmes est bien plus élevé dans mon domaine qu'en maçonnerie traditionnelle, mais il n'empêche qu'on reste dans un milieu très masculin, lié à une virilité qui s'exprime aussi par la force physique. Ça m'a beaucoup fait réfléchir avant de me lancer, parce que je suis dans des milieux féministes radicaux depuis longtemps et que je peux être très misandre. Quand j'ai fait une immersion dans une équipe mixte, je me suis dit : “Ça va être galère, mais je vais le faire.” Actuellement, je me dis plutôt : “Est-ce que je vais réussir à faire ce taff plus d'un an ?”»

«Quand t'as pas de toilettes, tu te débrouilles»

Les équipements des ouvriers et les conditionnements du matériel suivent, eux aussi, très doucement l'arrivée des femmes. Les femmes ne devant pas porter plus de 25kg selon le Code du travail, les sacs de colle et d'enduit sont désormais vendus dans ces proportions, dans l'optique de réduire la pénibilité sur les chantiers. Pour d'autres matériaux comme le ciment, le gravier et le sable en revanche, on repassera: les sacs pèsent bien souvent 35kg.

À chacune, dès lors, de trouver ses techniques : «Ce que je faisais avec le plâtre, c'est que je laissais le sac dans le coffre et j'avais un seau que je remplissais au besoin», détaille Karina. Niveau tenue, la carreleuse trouve ses pantalons chez les vendeurs professionnels –depuis quelques années seulement– mais jamais dans la grande distribution: «Chez Leroy Merlin ou Casto, les pantalons féminins ont très peu de poches alors qu'on en a besoin, autrement on en fout partout. Les bricoleuses aussi ont leur mètre, leur cutter, leur crayon…»

Encore aux prémices de sa carrière de carreleuse, Alisa remarque quant à elle des disparités selon ses employeurs. Sur un chantier où il n'y avait pas de toilettes, son responsable réagit en faisant livrer des WC portatives dans les deux heures. «Je m'estime chanceuse, j'ai déjà bossé dans d'autres boîtes qui étaient plutôt de la vieille école, où quand t'as pas de toilettes tu te débrouilles, tu fais dans ton seau ou dans les arbustes… C'était plus complexe.» Pour autant, la jeune carreleuse, si elle a dû renforcer ses muscles profonds avec du Pilates durant ses premiers mois d'exercice, ne regrette en rien son virage professionnel: «Il y a un aspect très brut et physique, et un côté plus minutieux avec les petits carreaux. J'apprends de nouvelles techniques de pose tous les jours, j'ai toujours hâte de commencer un nouveau chantier.»

«On peut se réjouir de ces 2,9% de postes techniques occupés par des femmes, mais uniquement si les conditions de travail s'améliorent.»Camille Lizop, journaliste

Alors que les métiers manuels regagnent de la force face aux bullshits jobs et à l'épidémie de réunionite, le secteur du bâtiment ne doit pas non plus être romancé. Il s'agit bien de travailler la matière, d'étirer des enduits et de travailler dans la poussière pour créer de ses mains, mais aussi d'imposer à son corps des charges lourdes et des positions qui usent. La journaliste Camille Lizop abonde: «On peut s'étonner de l'engouement dans le discours ambiant autour de la féminisation de ces métiers, parce qu'on parle de conditions ouvrières difficiles. Le corps est éprouvé, il y a des gestes répétitifs, on est exposés à la météo, les métiers qui se pratiquent en extérieur restent particulièrement mortels… On peut se réjouir de ces 2,9% de postes techniques occupés par des femmes, mais uniquement si les conditions de travail s'améliorent.» En attendant, les femmes s'organisent entre elles et tissent des réseaux de solidarité: Les filles du BTP, Les Fabricoleuses à Marseille, l'annuaire d'artisanes de BatiFemmes… Autant de moyens de se soutenir, de créer du lien, de trouver des ressources et de développer son activité.

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