Sur 865 maisons, 683 ont été touchées en août 1944. Intra-muros, la ville enserrée dans ses remparts, a été détruite à 80 %. Les hautes façades de granit que l’on photographie depuis le chemin de ronde, en vacances, datent donc pour l’essentiel d’après la guerre.
Dix jours ont suffi.
À retenir
- 683 maisons sur 865 ont été touchées en août 1944 à Intra-muros.
- Sur 130 dossiers de sauvegarde, 33 seulement ont été approuvés.
- La reconstruction d’Intra-muros s’étend de 1945 à 1971.
Sommaire
Un incendie de dix jours, des remparts restés debout
Le siège de la cité corsaire s’ouvre dans les premiers jours d’août 1944. Un incendie porté par les vents du nord s’y propage et ravage la ville en dix jours. Le rocher sur lequel Saint-Malo est posée s’élève à 15 m environ, et l’enceinte qui le ceinture n’a pas cédé. Les travaux de recherche consacrés à la reconstruction soulignent d’ailleurs le caractère exceptionnel d’Intramuros, « avec ses remparts préservés ».
C’est ce contraste qui fabrique l’illusion. L’enceinte, elle, est bien ancienne : on marche sur la pierre que les Malouins foulaient avant 1944. À l’intérieur, en revanche, le décor a été remonté, rue après rue, et l’œil du visiteur le rattache spontanément à l’histoire de l’enceinte.
Le périmètre rend l’opération d’autant plus singulière. Intra-muros couvre environ 20 hectares, soit un rectangle d’à peu près 300 m sur 600 m, trop étroit pour s’étendre. Face à cette contrainte, la formule des reconstructeurs tenait en une ligne : il fallait « gagner en hauteur » ce que l’on perdait en surface.
33 maisons sauvées sur 130 dossiers
Pouvait-on réparer plutôt que reconstruire ? Pour une partie du bâti, un dossier de sauvegarde était constitué. Sur les 130 dossiers examinés, 33 seulement ont été approuvés. Les autres bâtiments ont été relevés ou redessinés.
Moins de la moitié d’une moitié, en somme : un quart des dossiers, à peine, ont débouché sur une maison conservée. Le calcul est brutal, mais il explique pourquoi les façades anciennes authentiques se comptent sur les doigts d’un quartier, là où le visiteur en suppose des centaines. Sur la façade ouest, par exemple, des maisons anciennes ont été préservées de la démolition, et c’est une exception notée comme telle dans les plans de l’époque.
Les gravats, eux, n’ont pas été évacués en bloc. Ils ont servi de réemplois et de moellons pour remonter les murs. Dans certains pans de façade, il est donc possible que la pierre soit celle des maisons d’avant, simplement remise en œuvre. Le granit a changé de place, pas forcément d’origine.
Un détail que l’on ne remarque jamais en passant : le chantier a aussi eu une dimension de logement. Environ 2 000 habitants ont été relogés dans la ville reconstruite, ce qui explique la présence d’immeubles collectifs derrière des façades de cartes postales.
Un chantier de 1945 à 1971, sur un plan revu
La reconstruction d’Intra-muros s’étale de 1945 à 1971. Vingt-six ans, soit plus que la durée de la plupart des carrières de maçon. Une première pierre est posée le 26 janvier 1947, et on peut encore la repérer sur un immeuble collectif d’État au 9 de la rue d’Estrées.
La même année, Louis Arretche remplace Marc Brillaud à la tête du projet et fixe la hauteur définitive des immeubles. Le plan initial de Brillaud devient méconnaissable. La cathédrale reste un monument majeur qui s’impose par sa masse, mais les principes que dictait le tracé des rues sont abandonnés. Arretche supervise ensuite l’ensemble, approuve le dessin des façades et répartit les commandes.
Cinq architectes se partagent les îlots et les équipements : Arretche, Cornon, Auffret, Hémar et Murat. Ce découpage explique l’unité de style que l’on perçoit en parcourant les ruelles, une cohérence obtenue par une discipline de dessin plus que par la restauration d’un état ancien. Les plans de travail eux-mêmes n’ont pas été suivis à la lettre : le document de 1947, qui distinguait en noir les immeubles anciens conservés et en blanc les nouveaux, a connu des écarts.
Alors, « à l’identique » ? Le mémoire de DEA publié en 2017 dans la revue italienne Storia Urbana pose précisément la question dans son titre, et sa réponse est nuancée. Les façades reprennent le vocabulaire des maisons d’avant (granit, hauteur, rythme des ouvertures), mais sur un parcellaire et un réseau de rues qui ont été retravaillés. Le résumé de l’étude parle de retrouver l’esprit de la ville passée plutôt que de la refaire trait pour trait.
C’est un choix qu’on peut juger heureux. Il a produit un ensemble cohérent, lisible, qui sert de référence aux reconstructions d’après-guerre et qui attire chaque été des foules en quête d’un Saint-Malo de corsaires. Mais il mérite d’être regardé pour ce qu’il est : une œuvre collective menée entre 1945 et 1971, pas un décor préservé depuis le XVIIIe siècle.
Lors d’une prochaine visite, lever les yeux ne suffit pas. Mieux vaut chercher la première pierre de la rue d’Estrées, comparer les hauteurs d’un îlot à l’autre, repérer la poignée de maisons rescapées du dossier de sauvegarde. Dans cet exercice, une évidence ressort : presque tout ce que l’on photographie derrière les remparts a moins de 80 ans.


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