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45 grammes d’uranium par jour contre 70 tonnes de fioul : les premiers réacteurs de ce brise-glace soviétique dorment depuis 1967 sous la mer de Kara

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Attention, ce que vous allez lire n’a rien d’une légende urbaine. Sous les eaux glacées de la mer de Kara reposent toujours les vestiges d’un accident nucléaire resté secret pendant des décennies. Le responsable n’est autre que le Lénine, premier brise-glace nucléaire au monde, aujourd’hui transformé en musée paisible à Mourmansk.

À retenir

  • En 1965, le brise-glace nucléaire Lénine subit un accident avec perte de réfrigérant, déformant 60 % de ses éléments combustibles, un secret révélé seulement en 1993
  • Entre 1965 et 1988, 16 cuves de réacteurs navals, dont six contenant du combustible endommagé, ont été immergées en mer de Kara
  • Désarmé en 1989 à cause de l’usure de sa coque, le Lénine est devenu un navire-musée à Mourmansk en 2005, tandis que la Russie envisage un relevage des sous-marins K-27 et K-159 à partir de 2027

Un accident nucléaire caché pendant des décennies

Tout commence en février 1965, en pleine guerre froide, à bord d’un navire censé incarner la maîtrise soviétique de l’atome civil. Le Lénine, mis en service en 1959 après son lancement à Leningrad, subit une perte de réfrigérant dans l’un de ses réacteurs. Rien d’anodin : ce fluide sert justement à évacuer la chaleur du cœur nucléaire pour éviter toute surchauffe.

Les conséquences sont sérieuses. Environ 60 % des éléments combustibles se retrouvent déformés sous l’effet de la chaleur excessive. Impossible de les extraire un par un comme prévu normalement : les ingénieurs soviétiques doivent improviser une solution radicale.

Il faudra attendre 1993 et la publication du Livre blanc de la commission gouvernementale russe pour que la vérité sorte officiellement. Ce document confirme qu’au total 16 réacteurs nucléaires, provenant de sous-marins et du Lénine lui-même, ont fini immergés en mer de Kara, certains avec leur combustible usé encore à l’intérieur. Un secret bien gardé pendant près de trente ans.

Trois réacteurs sacrifiés au fond de l’océan arctique

Face à des éléments combustibles inextractibles, les autorités soviétiques optent pour une méthode aussi brutale qu’efficace : retirer en bloc le combustible, la grille de support et les barres de contrôle. L’ensemble est conditionné dans des conteneurs puis, en 1967, coulé dans la baie de Tsivolki, au large de Novaïa Zemlia.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Après l’accident de 1965, son compartiment de trois réacteurs OK-150 a été découpé et immergé en 1967 à Novaïa Zemlia, puis remplacé par des OK-900. Concrètement, les réacteurs ont été détachés directement de la coque à l’explosif, au-dessus même du site d’immersion choisi. L’opération de remplacement s’achève début 1970 avec l’installation de deux réacteurs OK-900 flambant neufs.

Les inventaires les plus précis distinguent même les différents éléments dispersés sous l’eau. Le compartiment réacteur du Lénine, immergé en 1967 dans la baie de Sedova, ne contient aucun combustible. En revanche, l’ensemble d’écran du même navire, coulé la même année dans la baie de Tsivolki, renferme lui du combustible usé. Un conteneur distinct, contenant environ 60 % du combustible endommagé du réacteur numéro 2, a suivi le même chemin.

Ce cas n’est d’ailleurs pas isolé. Entre 1965 et 1988, pas moins de 16 cuves de réacteurs navals ont rejoint les fonds de la mer de Kara, dont six renfermaient encore du combustible endommagé. Un véritable cimetière nucléaire sous-marin, loin des regards.

De la catastrophe nucléaire à l’attraction touristique

Malgré cet épisode, le Lénine poursuit sa carrière pendant encore près de deux décennies. Ce n’est finalement pas la radioactivité qui aura raison de lui, mais quelque chose de bien plus terre à terre : l’usure de sa coque, abîmée par le frottement répété contre la glace arctique. Le navire est désarmé en 1989.

Il rejoint alors Atomflot, la base des brise-glaces nucléaires de Mourmansk, où il reste amarré. Sa transformation en navire-musée s’achève en 2005. Aujourd’hui, les visiteurs peuvent arpenter ses coursives sans se douter qu’une partie de son passé nucléaire repose toujours au fond de l’océan, à plusieurs centaines de kilomètres de là.

Le Lénine n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette gestion expéditive des déchets atomiques soviétiques. Selon les documents compilés par l’organisation Bellona, l’inventaire complet des déchets immergés en mer de Kara comprend environ 17 000 conteneurs radioactifs, 19 navires, 14 réacteurs dont cinq contiennent encore du combustible usé, et 735 machines lourdes contaminées.

Face à ce legs encombrant, Moscou semble vouloir agir. Le projet de budget fédéral russe prévoit un financement destiné à la remise en état des mers arctiques, avec des préparatifs lancés dès maintenant et des travaux concrets attendus en 2027. Une note explicative évoque 30 milliards de roubles sur trois ans pour planifier le relevage des sous-marins les plus préoccupants de la guerre froide, les fameux K-27 et K-159, jugés prioritaires par Rosatom.

Reste à savoir si ces annonces se concrétiseront réellement. Bellona souligne qu’aucune communication officielle correspondante n’a été relayée sur les canaux de Rosatom, et certains analystes soupçonnent une interprétation journalistique un peu trop optimiste du contenu réellement financé.

En attendant que ces projets se matérialisent, les réacteurs du Lénine et leurs voisins continuent leur sommeil silencieux sous les eaux de la mer de Kara. Un héritage encombrant de la course soviétique à l’atome, qui rappelle qu’une innovation technologique s’accompagne toujours de ses propres zones d’ombre, parfois littéralement englouties.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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