Imaginez des champs de blé dorés à perte de vue, en plein cœur du désert d’Arabie. En 1992, l’Arabie saoudite récolte 4,1 millions de tonnes de blé grâce à une irrigation massive par pivots. Un exploit agricole payé au prix fort : l’assèchement d’une eau vieille de 20 000 ans, aujourd’hui perdue à jamais.
À retenir
- En 1992, l'Arabie saoudite récolte 4,1 millions de tonnes de blé grâce à l'irrigation par pivot central, puisant dans des nappes phréatiques fossiles vieilles de 20 000 ans et non renouvelables.
- Dès 2007, un décret impose une réduction annuelle de 12,5 % des quotas de production, menant à l'arrêt officiel du programme de blé lors de la campagne 2015/16.
- En 2018, l'Arabie saoudite interdit la culture du fourrage vert pour économiser l'eau, et prévoit l'arrêt complet des fourrages pérennes au 16 novembre 2026.
Le pari fou d’un désert transformé en grenier à blé
Au début des années 1980, l’Arabie saoudite se lance dans un projet qui semble presque relever de la science-fiction. L’objectif est clair : atteindre l’autosuffisance alimentaire en cultivant du blé en plein désert, dans un pays où les précipitations annuelles se comptent parfois en dizaines de millimètres à peine.
Pour y parvenir, le royaume mise sur une technologie spectaculaire : l’irrigation par pivot central. Ces immenses bras métalliques, qui tournent lentement autour d’un point d’eau, dessinent depuis l’espace ces fameux cercles verts que l’on peut observer sur les photos satellites du désert saoudien.
Le pari fonctionne, du moins sur le papier. En 1992, le royaume récolte 4,1 millions de tonnes de blé, un volume impressionnant pour un pays dont la surface est couverte à plus de 95 % par des zones arides ou désertiques. L’Arabie saoudite devient même, pendant quelques années, l’un des plus gros exportateurs de blé au monde, une situation presque absurde quand on connaît la géographie du pays.
Une eau vieille de 20 000 ans engloutie en quelques décennies
Derrière cette prouesse agricole se cache un secret bien moins reluisant. L’eau utilisée pour irriguer ces champs ne vient ni du ciel ni d’un fleuve. Elle provient de nappes phréatiques fossiles, des réserves d’eau souterraine accumulées il y a des millénaires, à une époque où le climat de la péninsule arabique était bien plus humide.
Cette eau, on l’appelle non renouvelable pour une raison simple : contrairement à une rivière ou à une nappe alimentée par les pluies, elle ne se recharge quasiment pas à l’échelle humaine. Une fois pompée, elle disparaît pour de bon, un peu comme si l’on vidait une bouteille sans jamais pouvoir la remplir à nouveau.
Les chiffres donnent le vertige. En 2010, 83 % de l’eau consommée dans le royaume provenait de ces réserves souterraines, et plus de 92 % de cette eau servait exclusivement à l’agriculture. Le système aquifère fossile Saq-Disi, l’un des principaux réservoirs mobilisés, a vu ses zones artésiennes disparaître purement et simplement par rapport à leur niveau de 1983, laissant derrière elles de vastes étendues épuisées.
Le jour où Riyad a stoppé net une irrigation devenue impossible
Face à ce constat, les autorités saoudiennes finissent par tirer la sonnette d’alarme. Dès 2007, le décret n° 335 impose à l’organisme public des silos et minoteries, le GSFMO, de réduire chaque année de 12,5 % les quotas de production attribués aux agriculteurs enregistrés. Une baisse progressive, mais inexorable.
Le programme de production domestique de blé, qui aura duré plus de trois décennies, prend officiellement fin lors de la campagne 2015/16, selon le rapport du service agricole extérieur de l’USDA. L’attaché agricole américain, citant le ministère saoudien de l’Agriculture, confirme que la préoccupation centrale restait l’épuisement de cette eau fossile, le blé étant cultivé intégralement sous pivot central et donc totalement dépendant de ces nappes condamnées.
Conséquence directe : les importations saoudiennes de blé baissent, atteignant environ 3 millions de tonnes dès 2015/16. La production reprendra timidement en 2018, mais à une échelle sans commune mesure avec le passé, autour de 10 000 tonnes par an seulement. Le royaume ira même plus loin en interdisant, le 5 novembre 2018, la culture du fourrage vert, responsable à elle seule d’une consommation de 17 milliards de mètres cubes d’eau par an, dont 9 milliards devaient impérativement être économisés.
Certains opérateurs saoudiens, privés de leur production locale de luzerne après cette interdiction, ont tout simplement délocalisé cette culture en Arizona, aux États-Unis, pour continuer à exporter du foin vers le royaume. Une solution qui déplace le problème sans vraiment le résoudre, puisque l’Arizona fait elle aussi face à des tensions importantes sur ses propres ressources en eau.
L’histoire ne s’arrête pas là. Le ministère saoudien de l’Environnement, de l’Eau et de l’Agriculture a d’ailleurs fixé au 16 novembre 2026 l’arrêt complet de la culture des fourrages pérennes, toujours au nom de la préservation de ces ressources non renouvelables. Cette aventure du blé saoudien restera comme un exemple frappant de ce qui se produit lorsqu’on traite une ressource vieille de millénaires comme si elle était infinie. Le désert a fleuri pendant quelques décennies, mais la facture environnementale, elle, continue de s’écrire sous terre, dans des aquifères qui ne reverront probablement jamais la lumière du jour.
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