Ce qui a trahi le pont de Laufenburg n’était ni une crue du Rhin ni un défaut de béton, mais un signe : un plus devenu moins. Sur un ouvrage de 225 m de long et 11,2 m de large, deux parties censées se rejoindre à la même hauteur se sont retrouvées décalées de 54 cm. C’est plus que l’assise d’une chaise ordinaire, entre le pont bâti depuis la rive suisse et la route qui devait le prolonger côté allemand.
Un demi-mètre d’écart, pour une erreur de 27 cm.
À retenir
- Le pont suisse-allemand de Laufenburg présentait un décalage de 54 cm entre ses deux extrémités.
- La Suisse et l’Allemagne mesurent l’altitude à partir de deux références marines différentes, avec un écart de 27 cm à Laufenburg.
- L’erreur provenait d’une correction appliquée du mauvais côté, doublant l’écart naturel au lieu de l’annuler.
Sommaire
Deux zéros pour un même fleuve
L’altitude n’est pas une vérité universelle, c’est une convention. L’Allemagne mesure ses hauteurs à partir de la mer du Nord, la Suisse à partir de la Méditerranée. Côté suisse, le repère de départ est la Pierre du Niton, à Genève, rattachée au niveau de la mer à Marseille, alors que les Allemands s’appuient sur un système lié au niveau d’Amsterdam. À Laufenburg, la différence entre ces deux références atteint 27 cm.
Personne ne l’ignorait. Les concepteurs connaissaient cet écart et l’avaient intégré à leurs calculs, au moment de la planification, 12 ans avant la découverte du problème. Le chantier lui-même s’est déroulé en 2003 et 2004.
Deux menuisiers qui mesurent la même étagère, l’un depuis le sol, l’autre depuis le plancher voisin, s’accordent sans peine à condition d’ajuster dans le bon sens. À Laufenburg, l’ajustement a bien eu lieu, mais à l’envers, sur un fleuve large d’environ 160 m à cet endroit, d’après le média régional NFZ.
Le signe qui a doublé l’erreur
Côté suisse, il aurait fallu relever le niveau de 27 cm pour compenser la différence. La culée a été bâtie 27 cm plus bas. Au lieu de s’annuler, les deux corrections se sont donc additionnées : l’écart naturel de 27 cm s’est doublé de l’erreur de 27 cm. Le calcul tient en une ligne, 27 × 2 = 54, que swissinfo a reprise telle quelle dans son récit du 18 décembre 2004.
Un contrôle de routine l’a révélé en décembre 2003.
Le chef de projet global, Beat von Arx, a reconnu sans détour que la faute se situait côté suisse, tout en avouant ne pas savoir d’abord pourquoi, selon swissinfo. L’explication est venue plus tard : l’écart entre les deux références avait été mal interprété lors du projet et corrigé du mauvais côté, a précisé le canton d’Argovie.
Le moment était favorable. Selon le canton, l’étayage de la 3e étape était alors en cours de montage, l’ouvrage n’était donc pas achevé. Rapportés aux 225 m du pont, 54 cm représentent 0,24 % de la longueur, un rien sur le papier mais une marche bien réelle au bout d’un tablier. Le communiqué cantonal y voyait même la preuve qu’un écart de niveau subsistait entre la Suisse et les pays de l’UE, au moins pour les routes et les ponts.
Rattraper 54 cm côté allemand
Côté allemand, le raccordement routier a été abaissé pour rejoindre le pont. Le canton d’Argovie jugeait l’opération possible avec un effort minime, sans effet sur la date de fin du chantier.
Reste la question du coût. Wikipédia, qui s’appuie sur swissinfo, indique que l’assurance du bureau d’études suisse aurait pris en charge la correction, une information à manier au conditionnel, faute de montant vérifié. Le communiqué du canton annonçait de son côté qu’aucun surcoût n’était attendu pour le maître d’ouvrage.
Le pont a ouvert le 17 décembre 2004, un an après la découverte.
Quand la bévue devient une histoire
Der Spiegel avait raconté l’affaire dès le 14 janvier 2004, en alignant l’addition de 27 et de 27 pour arriver à 54 centimètres. Au carnaval alémanique, l’erreur est devenue un sujet de satire, et l’inauguration ne l’a pas passée sous silence. Un fou a même raccourci de 54 cm une échelle de cueillette de fruits avant de l’offrir au Stadtammann de Laufenburg, le maire côté suisse, pour franchir la différence vers l’Allemagne.
Le baptême de l’ouvrage a donné lieu à une petite bataille. Des propositions comme « pont de la Différence » ou « pont des 54 » ont été écartées, tout comme le retour au vieux nom de Laufenbrücke : l’ouvrage s’appelle toujours Hochrheinbrücke. À l’occasion des 20 ans du pont, en décembre 2024, le Südkurier est revenu sur l’épisode.
Le pont a une raison d’être très concrète. Il se trouve environ 1 km en amont de l’ancien pont de Laufenburg, dont les accès étroits, notamment dans le centre historique suisse, ne suffisaient plus à un trafic en hausse. Il relie la route L 151a, côté allemand, à la route principale 7, côté suisse. Cette vieille liaison remonte à 1207, date d’une première passerelle fixe à l’endroit le plus resserré du fleuve, selon Seniorweb.
Sur la carte, un seul fleuve et deux villes du même nom. Sur les altimètres, deux mers.
Sources : seniorweb.ch | nfz.ch


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