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Le 28 avril 2001, l’homme d’affaires californien Dennis Tito s’envolait dans l’espace à bord de la mission Soyouz TM-32 pour la somme de 20 millions de dollars américains. Après s’être soumis à un entraînement à la Cité des étoiles de Moscou, il a rejoint la station spatiale internationale (SSI) où il a séjourné près de sept jours. Il devenait ainsi le premier touriste de l’espace. Vingt-cinq ans plus tard, outre le lanceur et vaisseau russe Soyouz, plusieurs sociétés commerciales offrent à des particuliers de vivre une expérience de tourisme spatial, lequel demeure encore marginal compte tenu de ses coûts exorbitants.
Ce qu’on définit comme le tourisme spatial consiste en un voyage à une altitude minimale de 100 kilomètres au-dessus de la surface de la Terre. Cette altitude, appelée ligne de Kámán, correspond à la frontière entre l’atmosphère terrestre et l’espace. Au-delà de la ligne de Kámán, deux types d’expédition sont proposés : le vol orbital et le vol suborbital.
Le vol orbital nécessite d’atteindre une vitesse d’au moins 7,7 km par seconde, soit environ 28 000 km par heure, qui permettra au vaisseau spatial de résister à la force gravitationnelle de la Terre et ainsi de se maintenir en orbite autour d’elle. Une fois en orbite, les touristes pourront faire plusieurs révolutions autour de la Terre et donc observer l’ensemble de notre planète sous différents angles, tout en étant en apesanteur.
Lors d’un vol suborbital, le vaisseau est propulsé de sorte qu’il atteigne une vitesse suffisante lui permettant d’atteindre l’espace, puis il retombe sur Terre sous l’effet de la gravité avant même d’avoir accompli une orbite autour de la Terre. Comme ce type de vol est plus simple et requiert moins d’énergie, puisqu’il n’est pas nécessaire d’atteindre la vitesse permettant de rester en orbite, il est beaucoup moins coûteux. Il permet néanmoins aux touristes de ressentir l’apesanteur pendant les deux ou trois minutes où l’appareil redescend vers la Terre en chute libre.
Un voyage de 35 millions de dollars
En 2001, Dennis Tito avait effectué un vol orbital au cours duquel le vaisseau Soyouz dans lequel il prenait place s’est arrimé à la SSI qui se trouve à environ 400 km d’altitude. Jusqu’en 2009, six autres ultrariches ont effectué un voyage orbital jusqu’à la SSI à bord d’un vaisseau Soyouz, et ce, pour des sommes allant de 21 millions de dollars américains — déboursés notamment par Mark Shuttleworth en 2002 — à 35 millions — dépensés par le Québécois Guy Laliberté en octobre 2009.
Après le passage du fondateur du Cirque du Soleil, on a supprimé les visites de touristes à la SSI afin que seuls des astronautes professionnels y séjournent pour y effectuer des expériences scientifiques. « Étant donné que la NASA a abandonné sa navette spatiale avec un dernier vol en 2011, la seule manière de se rendre à la SSI était désormais avec les capsules Soyouz des Russes. C’est donc aussi pour cette raison qu’on a limité l’accès à la SSI aux seuls astronautes professionnels », rappelle l’astrophysicien Robert Lamontagne, professeur retraité de l’Université de Montréal.
Bezos et Musk s’en mêlent
À partir de 2021, ce sont trois sociétés commerciales qui prennent le relais des vols touristiques dans l’espace : Virgin Galactic, du Britannique Richard Branson, qui n’offre que des vols suborbitaux, Blue Origin, fondé par Jeff Bezos, propriétaire d’Amazon, et SpaceX, détenu par Elon Musk.
Blue Origin proposait des vols suborbitaux touristiques jusqu’en janvier 2026, date à laquelle la société les a abandonnés pour se concentrer sur son atterrisseur lunaire Blue Moon que lui a commandé la NASA en prévision de la mission d’Artemis, qui prévoit de déposer des humains sur notre satellite naturel. La chanteuse Katy Perry en compagnie de cinq autres femmes, dont l’épouse de Jeff Bezos, a fait ce court voyage suborbital, « ce saut de puce », comme dit M. Lamontagne, de 11 minutes à bord de la fusée Blue Origin, en avril 2025, pour un prix allant de 150 000 et 250 000 dollars américains.
En septembre 2021, le milliardaire Jared Isaacman, propriétaire de la société Shift4 Payments, décollait avec trois autres passagers à bord de la capsule Dragon Crew de SpaceX pour un vol orbital d’une durée de trois jours. Pour rendre plus acceptable socialement cette aventure touristique coûteuse, Isaacman, qui a financé l’entièreté du vol, a donné deux places à un hôpital spécialisé dans les leucémies et cancers pédiatriques. Isaacman s’est à nouveau envolé en septembre 2024 à bord de la même capsule Dragon Crew, en compagnie de trois autres personnes. Cette fois, l’expédition est présentée comme scientifique et technique, puisqu’on prévoyait de tester une sortie extravéhiculaire, où la personne demeure attachée au vaisseau spatial par un câble, soit une technique qui est maîtrisée depuis 60 ans ! En décembre 2025, Jared Isaacman a été nommé administrateur de la NASA par le président Donald Trump.
De 2021 à 2023, les capsules Dragon Crew de SpaceX et Soyouz ont permis à six autres touristes de rejoindre la SSI et d’y séjourner quelques jours. Deux Japonais atteignent ainsi la SSI en décembre 2021 à bord d’un vol Soyouz et y restent pour une durée de 12 jours.
Luxe démesuré
Le tourisme spatial est décrié pour diverses raisons notamment d’ordre social, environnemental et sécuritaire. Le fait que ce type de tourisme ne soit accessible qu’aux plus fortunés en dérange plusieurs. « C’est véritablement une activité de luxe qui devient un peu critiquable d’un point de vue social pour ce qu’elle représente : la démesure de la richesse », lance M. Lamontagne.
Yves Gingras, historien et sociologue des sciences à l’UQAM, s’indigne surtout quand un de ces touristes milliardaires, « comme Guy Laliberté, vole la place d’un scientifique dans la SSI, qui est financée avec notre argent ». « Tant que [cette activité] ne relève que du privé, ça ne me dérange pas, parce que nous sommes dans une société démocratique capitaliste, chacun peut dépenser son argent comme il l’entend. Toutefois, il ne faut pas qu’il y ait une cenne d’argent public dans ça », dit-il.
Le simple fait qu’on accueille des touristes dans la SSI « prouve qu’elle ne sert à rien », ajoute-t-il. « Alors qu’il est prévu qu’on la détruise en 2030, la meilleure chose à faire serait de la vendre au privé, qui la garderait en orbite et proposerait à des milliardaires de venir y séjourner. »
Les environnementalistes ont bien sûr raison de faire remarquer que le tourisme spatial pollue. « Il génère une forme de pollution qui va largement au-delà du lancement, car il faut fabriquer la fusée, mais aussi le carburant qu’elle utilise. On a émis les mêmes critiques pour le vol d’Artemis II, qui s’est fait avec une nouvelle fusée, mais qui recyclait des technologies extrêmement polluantes et qui utilisait des ergols à base d’hydrogène et d’oxygène qui donneront de la vapeur d’eau. Mais il faut voir comment cet hydrogène a été produit. Pour cette expédition du XXIe siècle, ils auraient dû avoir des considérations écologiques du XXIe siècle ! » fait remarquer Robert Lamontagne.
« C’est vrai que ce n’est pas très écologique, mais c’est plutôt marginal comme problème compte tenu du petit nombre de vols par année. En matière de contribution [à la pollution dans son ensemble], c’est minime », souligne Yves Gingras.
« En effet, si on compare [la pollution générée par] le tourisme spatial avec [celle induite par] l’aviation commerciale, les déplacements en voiture, en camion et en VUS, c’est négligeable pour le moment », acquiesce l’astrophysicien Robert Lamontagne, tout en soulignant que « les lancements déversent des polluants dans la très haute atmosphère, où leur impact est encore méconnu, notamment sur la couche d’ozone, qui est très fragile ».
Peu souvent mise en exergue, la sécurité demeure néanmoins une préoccupation majeure pour les connaisseurs. Les risques associés aux vols spatiaux sont loin d’être négligeables, soulignent les deux universitaires. « C’est certainement plus dangereux que de prendre un avion commercial. À l’époque de la navette, la probabilité d’un accident tournait autour de 2 à 3 %, Challenger a explosé à son 25e vol. Un accident va arriver à un moment donné, c’est inévitable, que ce soit avec SpaceX ou Blue Origin », affirme M. Lamontagne. « Les vols suborbitaux reposent sur une technologie qui est assez bien maîtrisée. Mais on n’est pas à l’abri d’une dépressurisation ou même d’une explosion au lancement. Quant aux vols orbitaux, la technologie commence à être assez bien maîtrisée pour atteindre l’orbite basse, mais pour aller plus loin, c’est plus compliqué et plus risqué », précise-t-il.


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