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Bien du temps a passé depuis la création encensée de 24 poses (portraits), en 1999. C’était une époque où les directeurs de théâtre ne se sentaient pas obligés d’avertir qu’on fumerait sur scène, comme l’ont fait lors de la première ceux de Duceppe, où est remonté pour la première fois ce morceau du répertoire théâtral québécois. On y redécouvre l’une des œuvres qui, rappelons-le, avaient établi Serge Boucher comme un excellent portraitiste des gens « ordinaires », des êtres croqués avec leurs failles, leur ridicule et leur attachante humanité.
Sur une scène gazonnée recréant une cour estivale, on regarde vivre la famille Dubé, réunie pour l’anniversaire du fils aîné (très bien campé par Marc Beaupré). Ils échangent sur la température ou l’entretien de la pelouse, admirent la nouvelle tondeuse ou rient aux blagues douteuses du beauf (Benoit Mauffette). Des bavardages insignifiants dans lesquels s’immiscent parfois le récit de drames ayant touché des proches de la famille, et même un faits divers choquant. Mais dans cet univers banlieusard d’allure anodine, un drame couve sans qu’on le réalise. Car les sujets importants ne peuvent qu’être tus dans cette famille, où les quelques tentatives de confidences sont vites enterrées. Comme celle que tente Carole (Émilie Bibeau) à son cadet (Gabriel Favreau), alors distrait par un loufoque combat de pistolet à eau entre beaux-frères.
La mise en scène d’Édith Patenaude embrasse cette dimension de portrait photographique, avec de très brefs arrêts sur image. Surtout, elle entrelace le récit principal, une chorégraphie bien orchestrée d’actions et de conversations se chevauchant parfois, de quelques vignettes muettes qui dévoilent des moments intimes vécus en solitaire par certains personnages. Le mur arrière de la scénographie signée Anne-Sara Gendron s’ouvre alors — un peu à la manière de l’obturateur d’un appareil photo — pour révéler l’intérieur, à la fois de la maison et de quelques personnages fragiles. Des scènes évocatrices, qu’accompagne la belle musique de Laurie Torres. (Même si on s’interroge sur la nécessité d’expliciter ainsi le non-dit du texte.)
Sinon, cet instantané hyperréaliste d’une certaine classe moyenne québécoise produit-il encore un effet miroir ? Ce récit campé il y a près de trois décennies, où les personnages se remémorent leur jeunesse en évoquant des références culturelles étrangères à plusieurs jeunes générations d’aujourd’hui, est sans conteste ancré dans son temps. La pièce brosse désormais une peinture d’époque.
En émergent pourtant toujours des vérités sur la famille, ce rassemblement d’étrangers apparentés qui ont développé des récits communs, et qui partagent en parallèle, mais avec affection, leur solitude.
Le spectacle mise également sur la force de sa distribution. Se détache la composition physique de la touchante Myriam Fournier, dont la posture traduit éloquemment la fragilité et la nervosité de son personnage, qui reçoit sa famille. Martin Drainville donne une intériorité sombre au père taiseux. En matriarche au contraire très volontaire, Guylaine Tremblay déploie une énergie remarquable. Et une jovialité qui finit par éclater sous le poids des frustrations passées, culminant par un fort monologue.
Dans son rôle d’oncle sans emploi ni maison, Frédéric Blanchette arbore pour sa part un sourire quasi constant, comme s’il en faisait une armure. Car 24 poses (portraits) met sur scène une réalité hélas pas révolue, elle : celle d’une classe sociale précaire, où un billet gagnant de « gratteux » paraît représenter le seul espoir d’amélioration de leur situation économique.


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