Un champ de Lorraine, des sillons bien droits, et au milieu un bloc de béton que le tracteur contourne depuis des décennies. Le 7 novembre 1968, à Laix (Meurthe-et-Moselle), ce genre de bloc change de mains pour la première fois. La casemate de Laix est la première unité CORF cédée lors d’une adjudication publique, et les paysans y rachètent sans peine les parcelles expropriées 40 ans plus tôt.
Il leur aura fallu 40 ans pour racheter leur propre terre.
Le lot n’avait pourtant rien d’une cabane de jardin. La casemate de Laix est un ouvrage à deux niveaux, conçu pour flanquer le terrain sur sa gauche, avec un effectif théorique de 23 hommes (1 officier, 2 sous-officiers, 20 caporaux et soldats). Les Allemands lui avaient même attribué un numéro, Werk 760.
À retenir
- La première casemate de la ligne Maginot a été vendue aux enchères en 1968 à Laix.
- Environ 85 % des monolithes CORF ont été vendus, dont 70 % à l’encan.
- Dans la majorité des cas, les acheteurs voulaient surtout récupérer leur parcelle.
Sommaire
2,9 milliards de francs votés, environ 5 milliards dépensés
Le 14 janvier 1930, André Maginot fait adopter au Parlement une loi accordant un crédit de 2,9 milliards de francs sur cinq ans. D’après les estimations du ministère des Armées, la facture a fini par grimper à environ 5 milliards de francs, soit près de 1,7 fois l’enveloppe votée.
Le chantier avait démarré dès août 1928, avec le gros ouvrage de Rimplas. Il a été conduit par la CORF, la Commission d’organisation des régions fortifiées, chargée des grands ouvrages. L’inventaire de la construction recense 44 ouvrages d’artillerie, 62 ouvrages d’infanterie, 365 casemates et blockhaus d’intervalle, 89 abris et 17 observatoires. À cela s’ajoutent 1 533 cloches cuirassées, ces coupoles d’acier qui émergent du béton.
À côté de la CORF existe la fortification MOM, dont le sigle renvoie à la main-d’œuvre militaire, c’est-à-dire aux troupes qui la bâtissaient elles-mêmes. Ces deux familles, béton CORF et fortification MOM, finiront dans les mêmes catalogues de vente.
Le désengagement militaire s’est fait par étapes. Le démontage de l’armement de certains gros ouvrages commence dès 1964, avec l’arrêt progressif de l’entretien. Le déclassement des casemates, abris et observatoires d’intervalle suit à partir de 1965, et trois ans plus tard Laix passe sous le marteau.
1970-1971 : les ventes s’emballent
L’Alsace et la Moselle connaissent leurs premières aliénations en 1970, et les ventes explosent l’année suivante. Les adjudications se poursuivent ensuite jusqu’au début des années 1980.
Puis les acheteurs étrangers s’en mêlent.
Les mises à prix sont alors multipliées par 5, voire par 10. Un reportage conservé par l’INA donne l’ambiance : lecture du cahier des charges par le commissaire-priseur, mise à prix, puis interviews d’acquéreurs devant les casemates. Certains veulent leur donner de belles couleurs et en faire une maison de vacances. L’un d’eux imagine y organiser des rencontres entre jeunes de tous les pays d’Europe, en jugeant symbolique de le faire au-dessus d’une frontière.
Sur trente ans, le bilan est sans appel : plus de la moitié des petits ouvrages d’infanterie, 85 % des monolithes CORF et 95 % de la fortification MOM ont été vendus. Certains l’ont été directement aux communes. Mais dans 70 % des cas, la vente s’est faite à l’encan, selon l’étude de Seramour parue en 2007 dans la Revue historique des armées.
Sept ventes sur dix se sont donc jouées au marteau du commissaire-priseur.
Des casemates achetées pour le champ, pas pour le béton
Le renversement a de quoi surprendre : à la fin des années 1920, l’État prenait la terre pour fortifier, et à partir de 1968 il la rend, avec le béton en prime. Dans la majorité des cas, la casemate n’a été que le prétexte d’une acquisition foncière, relève Seramour. L’agriculteur qui lève la main à Laix veut d’abord retrouver sa parcelle, pas forcément le bloc qui se trouve dessus.
Pour la minorité qui a trouvé un usage, les destins varient. Certaines casemates sont devenues des soubassements de résidences secondaires, des remises ou des étables. D’autres ont été laissées à l’abandon, une fois l’euphorie de l’acquisition retombée et l’inutilité de l’achat constatée par leur propriétaire. Quelques-unes ont enfin été ferraillées, ou rasées pour laisser place à une route, un canal ou un lotissement.
Mauvais-Bois illustre le cas le plus radical. Déclassé en 1970, cet ouvrage est le deuxième de la ligne cédé au public. Il appartiendrait aujourd’hui à des propriétaires privés, serait fermé aux visites et en mauvais état, avec tous ses éléments métalliques récupérés.
À l’opposé, quelques propriétaires restaurent. D’après les informations disponibles, la casemate de Morfontaine, proche de Mauvais-Bois, se visiterait sur rendez-vous avec son propriétaire, qui cherche à la remettre en état. En Alsace, la casemate CORF double de Marckolsheim Sud a été préservée et fait partie d’un musée consacré au tronçon rhénan de la ligne.
Reste un réflexe pratique : une casemate au milieu d’un champ a de bonnes chances d’appartenir à un particulier, héritier d’une adjudication des années 1970 ou du début des années 1980. Avant de s’en approcher, mieux vaut demander l’autorisation, ou passer par les sites qui organisent des visites, comme le musée de Marckolsheim.
Sources : m.ina.fr | en.wikipedia.org | wikimaginot.eu


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