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Karl Gagnon a failli abandonner l’idée de faire carrière dans le monde de la musique. C’était en 2016 ou 2017, à la suite de la parution de son Manifeste contre la peur.
À l’époque, sa proposition rock champ gauche et décomplexée se prêtait bizarrement au contexte musical du moment. Une partie du public répondait à l’appel, mais recevait sa proposition avec un certain point d’interrogation dans les yeux.
Trop brut pour la scène grand public, trop éclaté pour les scènes métal et punk. Difficile, pour quelqu’un qui n’a envie de faire aucun compromis ou de donner au public ce qu’il désire, de trouver sa place.
C’est un devoir d’écriture quotidien auto-imposé qui l’a gardé en mouvement. Après une traversée du désert, il nous offrait Baloney suicide (2023). Toujours porté par ce même élan de créativité provoquée, on le retrouve trois ans plus tard.
Il présente aujourd’hui Mythologie de la dérape, un album-concept dans lequel le protagoniste se laisse partir à la dérive jusqu’aux plus bas fonds de l’être. Une démarche toujours aussi créative de sa part, avec ce même sourire en coin au passage.
La vitesse comme moteur créatif
« Je pense que je n’avais pas fait une toune encore, pis je savais que ça s’appellerait Mythologie de la dérape », admet-il d’entrée de jeu, en mentionnant que l’idée et la démarche le faisaient rire.
« Je trouve que la phrase de l’album, c’est “Au milieu de ma vie, je dérive” (tirée de Produit dérivé, l’un des premiers extraits). C’est ça, le point. C’est une des premières tounes que j’ai faites aussi. C’est cette affaire-là : le continent, il pète, pis là, je m’en vais, et c’est comme… see you ! On se reverra à un moment donné ! »
Derrière ce concept, une idée simple : descendre dans sa cave chaque jour pour travailler sur des chansons au gré des ressentis du moment. Même quand il n’en a pas envie.
« En fait, je me suis lancé un défi. Je me suis demandé à quelle vitesse j’étais capable de faire le tour de la piste sans déraper, sans foncer [dans le décor] et défoncer mon bolide. […] Pis en même temps, [de le faire] sans que ce soit négligé. »
L’exercice s’est déroulé sur une année complète. Une sorte de course créative dans laquelle on produit constamment, pour ensuite prendre un pas de recul et assembler les pièces d’un casse-tête (relativement) uniforme. Le résultat ? Un album aux sonorités variées explorant la chute graduelle d’un personnage en perdition. En quelque sorte : une version bien à lui de The Downward Spiral de Nine Inch Nails.
« Dans Baloney suicide, je quittais cette période vraiment dark. […] Puis là, avec Mythologie de la dérape, une fois sorti de cette espèce de mort là, qu’est-ce qui en émerge ? […] J’ai l’impression que c’est le mythe. C’est moi qui suis devenu un peu un personnage dans toute cette situation-là. »
Paysages musicaux
En harmonie avec son concept, cette dérive est portée musicalement par une toile de fond des plus éclatées et hétéroclites (réalisée en collaboration avec son complice de longue date Sylvain Deschamps). L’artiste originaire de Granby reste fidèle à ses habitudes et nous emporte dans un tourbillon de sonorités allant, cette fois-ci, du power-metal (Glissade) au punk (Chauve-souris), en passant par la chanson française (Jeûner) et le flamenco (Guernica).
« Habituellement, je mettais trois styles dans une toune. Là, je les ai laissés séparés. »
Sans mentionner l’immanquable empreinte nu-metal qui tapisse l’œuvre à plusieurs égards. Une volonté partiellement consciente qui ferait même rougir la casquette de Fred Durst.
« Je suis allé [dans ce genre musical là], solide. Mais j’ai pas regardé des affaires [pour avoir des références], je me suis juste rappelé ce que c’était. […] Parce que ça m’habite depuis toujours », raconte celui qui a appris à jouer de la guitare en reproduisant des riffs de System of a Down.
À tout cela se mêle une reprise bien incarnée de Bébé requin, le classique de la chanteuse française France Gall initialement paru en 1968. Une cohabitation des styles qui fait l’unicité de VioleTT Pi.
« Je vois ça un peu comme de l’urbanisme. J’essaie juste de ne pas refaire tout le temps la même affaire. J’ai pas le goût que ce que je fais, ça ait l’air du [Quartier] DIX30, » laisse-t-il tomber, en riant.
« J’essaie de faire un pâté de maisons. De justement, mettre une grosse maison d’un bord, pis d’en mettre une petite juste à côté. Pis après, tu mets un bloc appartement. Je vois ça un peu de même. »
Un véritable cirque
À noter que, dans ce cycle de création, la dérape est également incarnée par une identité visuelle bien distincte. On y retrouve l’artiste costumé en clown, tout de blanc vêtu, aux allures gothiques et portant des chaussures de sport.
Une démarche résolument singulière. Non seulement qui accentue le fait qu’un artiste qui s’expose de la sorte tend à devenir un cirque, mais aussi qui va main dans la main avec l’expérience scénique qui l’accompagne. Comme un mythe qui défile à la manière d’une comète, avec tout ce que cela comporte d’imprévisibilité.
« En fait, je ne sais pas ce que je vais faire [sur scène] […] Ça me fait pas peur, mais un peu quand même. Parce que j’ai peur de ce que je POURRAIS faire, » admet en riant cet improvisateur chevronné qui connaît bien l’adrénaline et le sentiment de se mettre en danger au profit du spectacle.
Que dire de ces nouvelles pièces qui se déploient comme de véritables terrains de jeu pour ce genre d’exercice ? Moments de déroutes à prévoir.


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