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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Dans son Manuel de résistance à l’emprise technologique, le journaliste Bruno Giussani explique comment les algorithmes orientent nos perceptions et nos décisions. Il décrit une guerre pour la conquête de nos cerveaux, menée en première ligne par Meta, sur fond de délitement des cadres collectifs.
Bruno Giussani est journaliste, écrivain et expert sur l’impact social, politique et économique des innovations technologiques. Il vient de publier Manuel de résistance à l’emprise technologique aux Éditions des Équateurs
LE FIGARO. - La semaine dernière, Mark Zuckerberg a été appelé à la barre d’un procès historique en Californie portant sur l’addiction des jeunes aux réseaux sociaux. Les mécanismes d’engagement de META, l’entreprise qu’il dirige, sont mis en cause. Qu’est-ce que vous retenez de ce procès, et qu’est-ce qu’il peut vraiment changer ?
Bruno GIUSSANI. - Ce qui est nouveau, c’est ce qui est ciblé. Pendant des années, les procès ont surtout porté sur les contenus : désinformation, discours de haine, «fake news». Là, on attaque plus directement le cœur du modèle économique : les mécanismes d’addiction et les architectures de recommandation qui maximisent le temps passé à l’écran. Quand il s’agit des contenus, l’entreprise peut payer des amendes relativement faibles au regard de ses revenus. Si, en revanche, un juge impose de modifier un élément aussi structurant qu’un algorithme de recommandation, on touche un levier central de la génération de valeur. D’un point de vue social et démocratique, ce serait une excellente nouvelle : ces mécanismes favorisent la polarisation et la captation de l’attention. Du point de vue de Meta, cela mettrait en jeu sa capacité à maintenir des niveaux de bénéfices comparables.
Vous écrivez que Meta est «l’une des entreprises les moins dignes de confiance de la planète» . Pourquoi une formule aussi catégorique ?
Parce que l’entreprise a, à de nombreuses reprises, opéré de façon contraire à l’intérêt de ses utilisateurs, tout en affirmant publiquement l’inverse. Zuckerberg a dû s’excuser plusieurs fois, notamment devant le Congrès américain. Il y a une accumulation d’épisodes importants : notamment l’affaire Cambridge Analytica, qui a montré comment des données personnelles pouvaient être exploitées à grande échelle pour influencer des comportements politiques. Ce qui revient toujours est évidemment le modèle économique même de ces algorithmes, l’entreprise appelle «engagement» ce qui est en réalité des comportements addictifs.
Les algorithmes attaquent notre capacité de penser rationnellement, de percevoir notre environnement et de prendre des décisions de façon autonome.
Quand vous dites que notre «intégrité cognitive» est menacée, de quoi parlez-vous concrètement ? Qu’est-ce qui est attaqué : notre attention, notre jugement, notre autonomie ?
L’intégrité cognitive, c’est la capacité d’un individu à préserver et contrôler ses processus mentaux. Sa capacité de percevoir, comprendre, raisonner et décider librement. Or nous sommes aujourd’hui entourés de machines qui filtrent notre relation au monde. Nous faisons entrer dans nos vies des technologies qui imitent la pensée humaine, et qui imitent les relations entre êtres humains. Beaucoup de gens aujourd’hui s’informent principalement via des réseaux sociaux ou des chatbots. Certains développent des relations très étroites avec, jusqu’à les considérer comme un ami intime, un thérapeute, un coach. De plus, ces systèmes reposent sur du filtrage d’information, et aucun filtrage n’est neutre. Ce que la machine estime susceptible de nous plaire n’est pas ce dont nous avons besoin pour être des citoyens éclairés. Et surtout : une grande partie de ces architectures est orientée vers un objectif, nous garder le plus longtemps possible devant l’écran. Résultat : notre lecture du monde est de plus en plus déterminée par ce qui nous est servi. Ce qui est attaqué, c’est notre pouvoir de penser rationnellement, de percevoir notre environnement et de prendre des décisions de façon autonome, parce que cette médiation algorithmique devient permanente.
Vous n’appelez pas à refuser la technologie. Alors comment définir un usage «résistant» de l’IA : celui qui augmente nos capacités sans nous déposséder de nos compétences ?
Le risque central, c’est l’externalisation excessive de nos capacités cognitives. Oui, à court terme, ces outils apportent une valeur réelle : rédiger un brouillon de mail, générer une présentation, résumer un document. Mais cet avantage peut se payer par une perte progressive de compétences : réfléchir, chercher, apprendre, comprendre, décider. On appelle cela la dette cognitive, un bénéfice immédiat payé par un coût à long terme. La résistance technologique, ce n’est pas le refus : c’est un engagement lucide, clairvoyant, constamment sceptique et vigilant. Vigilant vis-à-vis des systèmes de pouvoir dans lesquels ces technologies sont conçues. Derrière chaque écran, il y a une architecture industrielle, des intérêts, des stratégies d’influence. Il faut cependant savoir utiliser ses outils, sinon nous nous exposons à être laissés de côté professionnellement. Il faut donc apprendre à le faire, avec la conscience de leurs effets sur nous, individuellement et collectivement.
L’Europe est-elle dans une dépendance numérique dangereuse vis-à-vis des États-Unis ?
Oui, la dépendance est élevée. On estime à deux tiers les technologies américaines numériques utilisées par les particuliers et les entreprises européennes. Nous les avons adoptées parce qu’elles sont efficaces, et parce que nous pensions que le risque était limité : les États-Unis sont un allié. Cependant, on a vu lors du second mandat de Trump l’alignement de la «Big Tech» sur les intérêts de l’administration. Toute dépendance peut donc se transformer en coercition, en chantage et en soumission. Dans un contexte géopolitique où les rapports de force remplacent le multilatéralisme, le numérique devient un instrument de projection de puissance. Il y a la question de l’influence, et la question très concrète du fonctionnement. Si l’accès au cloud américain était entravé, nos administrations et nos entreprises qui seraient à l’arrêt.
On entend souvent qu’il n’existe aucune alternative européenne aux géants de la tech. Est-ce une réalité technique, ou un cadre mental qui étouffe les alternatives ?
C’est un peu les deux. Oui, nous n’avons pas de Google ou de Microsoft. Mais nous avons aussi intériorisé une idée fausse, celle qu’il n’existe qu’une seule façon de faire de la tech, centralisée et intégrée dans des structures géantes. Au niveau des logiciels, des alternatives existent, qu’elles soient européennes, nationales ou open source. Elles sont certes plus fragmentées et moins confortables d’utilisation, mais elles peuvent redynamiser l’écosystème européen. Elles sont souvent très faciles à adopter sur des besoins précis, le transfert de fichiers par exemple. Il y a plus d’options qu’on ne le croit.
Vous appelez à la création collective de nouvelles structures de vérité et de systèmes d’autodéfense cognitive. Qu’est-ce que cela signifie, concrètement ?
Ces «structures de vérité» doivent être capables de pouvoir faire circuler de l’information crédible et vérifiable au sein de nos sociétés. Cela implique des processus collectifs : des méthodes, des institutions, des médias traditionnels, et une certaine éducation. Tout ce qui permet de vérifier, recouper et hiérarchiser l’information. Quant à l’autodéfense cognitive, c’est protéger notre capacité de penser et de décider librement. Cela passe par la régulation, évidemment, mais aussi par l’éducation en développant une vigilance face à ce qui arrive via nos écrans. Il y a aussi un enjeu social, si ces technologies ont un tel impact, c’est qu’elles se diffusent dans un monde où le tissu social est affaibli. Quand les liens, les institutions, les lieux de délibération se fragilisent, l’emprise des plateformes augmente. Il faut reconstruire du lien et créer des espaces de discussion collective qui ne soient pas totalement dépendants des plateformes. Enfin, il y a une urgence : la protection du cerveau des enfants. L’exposition précoce aux écrans, la stimulation à très haute vitesse des smartphones, ce n’est pas neutre pour le développement.


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