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«Le hijab, leur obsession et nous»: le foulard qui fait sacrer

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Le livre Le hijab, leur obsession et nous ne plaira évidemment pas aux supposés obsédés en question. Aux antiwokes dénonçant d’apparentes dérives identitaires. Aux défenseurs des Lumières voulant « écraser l’infâme », réservoir de fanatisme, de superstitions et d’illusions manipulatrices. Aux partisans de la laïcité prônant la séparation maximale des religions et de l’État, y compris pour ses représentants. Aux critiques de l’islam craignant la fusion théocratique du spirituel et du politique. Aux féministes à l’ancienne pour qui le hidjab demeure un symbole de discrimination misogyne.

Qu’on en juge. Dès l’introduction de son essai tout entier consacré à la défense du foulard islamique qu’elle porte depuis l’adolescence, la Française Liza Hammar allonge la liste de ses justifications.

Après avoir noté l’utilisation du voilement pour « opérer un effacement total des femmes dans l’espace public et politique », comme en Afghanistan, elle retourne l’argument contre le patriarcat : son propre choix de couvre-chef reste une manière de rejeter la volonté des autres, et notamment des hommes, de la réduire à son corps, explique-t-elle. « Je désirais ne pas être désirée », écrit-elle, renversant une célèbre formule hégélienne faisant du « désir du désir » un moteur de la conscience humaine. Elle évoque aussi la tradition de sa famille d’origine kabyle de se couvrir de manière « pudique » et « honorable ». Elle rappelle également qu’en tant que musulmane voilée, elle est constamment exposée à l’islamophobie.

« Et puis il y a quelque chose de peu saisissable, mais que j’espère parcourir dans ce livre », écrit-elle dès l’introduction. « Le hijab comme matérialisation d’une relation intime au divin, comme affirmation d’amour pour Dieu. Car, assurément, ce que signifie mon hijab, c’est que j’adore Dieu. » Elle écrit aussi : « Le hijab, c’est Dieu et moi. Ce n’est que cela. »

Son analyse très fouillée, dans la pure tradition de l’essai, renverse toutes les perspectives négatives sur le voile islamique. Pour elle, le hidjab demeure un symbole de « libération », d’« adoration » et de « désobéissance quotidienne et silencieuse ». Elle fait même du choix de se couvrir un geste collectif et non individuel. « En cela, la question individuelle nous empêche de faire corps et de regarder ce qui nous est fait en tant que corps collectif », écrit-elle. « Elle empêche même de penser comment Dieu, dans son infinie grâce, nous parle à travers l’initiation que peut représenter le port du hidjab. »

En même temps, l’essayiste se définit comme féministe anticolonialiste de gauche, propalestinienne, pro-LGBTQ+, croyante et musulmane. Pour elle, le voile symbolise « une subversion décoloniale de l’hétérosexualité ».

Même sa conception d’Allah paraît assez woke — dans son texte utilisant l’écriture inclusive, elle en parle en utilisant le pronom iel.

« Quand j’utilise les pronoms queers pour parler de Dieu, c’est parce que, dans la tradition islamique, Dieu n’est pas genré », dit Mme Hammar en entrevue téléphonique. « D’ailleurs, j’ai mis une citation du Coran qui explique ça : Dieu n’a pas été enfanté, il n’a pas enfanté. C’est là toute la discorde avec Jésus, fils de Dieu ou pas, chez les théologiens chrétiens et musulmans. Mais dans la tradition islamique, Dieu n’est pas genré. Et moi, je suis très attachée en tant que féministe à cette réalité-là. »

France et Québec, même combat

Liza Hammar est arrivée de France au Québec il y a quatre ans pour entamer une recherche-création sur la notion de réparation et d’écriture. Son doctorat en études littéraires et féministes se poursuit. L’idée de son essai sur le foulard sacré qui fait beaucoup sacrer a germé de son vécu en puisant des exemples des deux bords de l’Atlantique.

« C’est vraiment parti de mon expérience personnelle », dit Mme Hammar, jointe en France. « C’est-à-dire que je porte le hidjab au quotidien ; je fais cette pratique religieuse là depuis que je suis adolescente. Évidemment, je fais l’expérience de plein de réactions face à cette pratique. Ça m’a amenée à réfléchir aux raisons de ces réactions, qu’elles soient positives ou négatives, qu’elles soient jugeantes ou pas, qu’elles soient juste curieuses ou plus agressives. »

Les anti-foulards en font un signe d’oppression des femmes. L’Iranienne Narges Mohammadi, Nobel de la paix 2023, a d’ailleurs été emprisonnée depuis décembre en raison notamment de sa lutte contre le port obligatoire du voile.

Mme Hammar tient aux nuances et aux différences sociohistoriques. Elle dit par exemple comprendre l’histoire particulière du Québec, autrefois sous un joug catholique et maintenant désireux de ne pas réintroduire de magistères religieux dans la société. « Ce n’est pas la même chose d’avoir une religion minoritaire dans un contexte donné qui revendique le droit d’exister avec des pratiques propres, qui n’impose rien à personne et d’avoir une religion d’État qui, comme vous le dites, était une espèce de petite théocratie », dit-elle. « Ces deux choses sont complètement différentes. »

De même, l’interdiction des signes religieux ostentatoires par des représentants de l’État lui paraît infondée dans la perspective intersectionnelle (et woke, disons-le pour faire court) de son féminisme de troisième vague. Elle dit : « J’ai du mal à voir en quoi ce serait progressiste, en quoi ce serait valorisant pour l’ensemble des femmes ou pour l’ensemble de la société — ou en quoi ce serait un gage de neutralité, d’ailleurs — d’avoir des femmes qui sont finalement interdites d’avoir telle et telle fonction au sein de la société. »

Terreur, fascisme et islam

Ce que peut représenter le foulard force aussi la critique. Dans son dernier livre, Assaut contre la frontière (Gallimard, 2026), l’essayiste franco-marocaine Leïla Slimani écrit : « Prononcez la phrase “Allahu Akbar” dans n’importe quelle rue du monde occidental et regardez la terreur qu’elle provoque. » Bref, l’islam suscite aujourd’hui des réactions de panique et d’inquiétude à cause de ses dérives théocratiques et terroristes, y affirme Slimani.

« Je ne suis pas d’accord avec l’approche de Leïla Slimani sur ces questions-là », réplique Mme Hammar. « Je ne pense pas que ce soit tout naturel de faire le lien entre la pratique du hidjab et une branche fasciste qui se réclame de l’islam. Moi, c’est comme ça que je qualifierais ces groupes politiques là : pour moi, c’est du fascisme. Je ne suis pas sûre que le lien soit évident pour tout le monde. »

Elle ajoute qu’un arsenal médiatique a construit ce lien. « Je pense qu’on n’a parfois pas assez compris ce qui se jouait derrière la violence terroriste. Je pense qu’on l’a à tort rattachée à des pratiques religieuses, alors que, pour moi, au contraire, les pratiques religieuses sont prises en otage et instrumentalisées par des groupes qui ont plus à voir avec des questions politiques que religieuses à proprement parler. »

« Et je ne suis pas en train de minimiser le fait qu’ils se revendiquent de l’islam », souligne-t-elle.

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