Language

         

 Publicité par Adpathway

«La nation québécoise s'est construite sur la hantise de sa disparition culturelle»

1 month_ago 15

         

FAIRE UN DON URGENT QuebecNouvelles.com & ParoleJuste.com

  Publicité par Adpathway

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Dans La nation qui n'allait pas de soi, Alexis Tétreault retrace l'évolution de l'identité québécoise. La mémoire collective des Québécois a pour fondement la résistance à la domination de l'empire britannique puis à l'emprise de l'État fédéral canadien, argumente le jeune intellectuel.

Agé de 27 ans, Alexis Tétreault publie La nation qui n'allait pas de soi: la mythologie politique de la vulnérabilité du Québec (VLB éditeur). Il poursuit par ailleurs un doctorat en sociologie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).


FIGAROVOX.- Qu'appelez-vous «la mythologie politique de la vulnérabilité» du Québec, et pourquoi donner à cette expression un sens positif ?

Alexis TRETEAULT.- Au fil de son histoire, le Québec a été hanté par l'éventualité de sa disparition culturelle et de sa dissolution dans un Canada hostile à son affirmation nationale. Cette hantise, l'idée selon laquelle il pourrait ne subsister de nous qu'un vague souvenir, compose le noyau de la mythologie politique de la vulnérabilité. Bien qu'il prenne une forme toute particulière au Québec, cet imaginaire est partagé par les petites nations comme la Pologne, Israël ou, pour évoquer un exemple tristement actuel, l'Ukraine.

Une telle mythologie politique est bénéfique en ce qu'elle est conservatrice, dans le sens le plus fécond du terme, et fait naître l'engagement de ceux qui veulent poursuivre l'œuvre des générations précédentes. C'est parce que nous savons notre nation périssable que nous ferons tout pour que ce frêle héritage ne périsse jamais. La mythologie politique de la vulnérabilité est, autrement dit, une philosophie politique qui s'écrit à l'encre du tragique de l'Histoire.

«En politique», écrivait Julien Freund, «il faut envisager, non pas le mieux, mais le pire, pour que ce pire ne se produise pas, pour que l'on se donne les moyens de le combattre.» La conscience de notre vulnérabilité nationale procède de cette même logique. Au Québec, elle est à l'origine de nos projets les plus féconds comme celui, inachevé, de notre indépendance politique qui porte la promesse de notre survie dans cette Amérique, à bien des égards, inhospitalière.

L'histoire de l'enracinement français en Amérique en est une de combativité et, bien sûr, de vulnérabilité, celle d'une petite collectivité catapultée sur un immense territoire.

Alexis Tétreault

Parlons d'histoire et disons un mot de la Nouvelle-France. En quoi, pendant les trente ans de paix qu'a connues la Nouvelle-France du traité d'Utrecht à la guerre de succession d'Autriche (1713-1744), celle-ci a-t-elle développé une force et atteint une dimension qui lui ont permis de survivre à la conquête anglaise pendant la guerre de Sept ans ?

L'histoire de l'enracinement français en Amérique en est une de combativité et, bien sûr, de vulnérabilité, celle d'une petite collectivité catapultée sur un immense territoire. La Nouvelle-France, terre de mystiques et d'aventuriers (ces fameux «coureurs des bois») qui s'est maintenue en vie en nouant des alliances avec des nations autochtones et en guerroyant sans cesse contre l'Empire britannique et ses alliés, aura été un acte de courage et de volonté. L'enracinement d'une population française fut tardif et ardu. À plusieurs reprises, les colons ont cru qu'ils devraient retourner en métropole et abandonner leurs terres.

La paix de 1713-1744 permet à cette nouvelle colonie aux fondations incertaines de devenir, selon le grand historien de la Nouvelle-France qu'était Guy Frégault, une «société équilibrée […] où chacun est à sa place pour donner son maximum d'énergie». Plus encore, nous dit Frégault, cette société est devenue, par le concours de la longue paix, «une entité morale, un être complet, une nation nouvelle». Si la Conquête n'a pas eu raison de cet ensemble humain, c'est parce qu'une identité distincte de celle des Français métropolitains avait commencé à se sédimenter et que la nation, pour paraphraser un certain homme politique français, est le seul bien qui restera aux malheureux vaincus. Ne la démantèle pas qui veut.

La Nouvelle-France perd-elle ses élites après la Conquête ? Peut-on dire que les Canadiens français ont pâti, au XIXe siècle, d'une bourgeoisie trop peu nombreuse ?

L'activité économique échappe à ce point aux Québécois, leurs conditions de vie sont si déplorables que, dans les années 1960, Pierre Vallières parle d'eux, dans un élan de fraternité avec les Noirs américains, comme des «nègres blancs d'Amérique». Mais déplaçons l'analyse en dénonçant moins l'inanité commerciale des élites et de la bourgeoisie afin d'adopter une lecture structurelle. La Conquête de la Nouvelle-France par l'Angleterre coupe la jeune colonie du réseau économique et diplomatique français qui lui était naturel. Une structure impériale qui lui est non seulement étrangère, mais hostile, devient responsable de son développement économique.

Il n'est pas question d'excuser nos élites. Je suis quelque chose comme un gaulliste qui croit que la volonté peut infléchir le cours de l'histoire. Il faut cependant comprendre que l'élite était soumise à un régime impérial sur lequel elle n'avait pas de prise. J'y vois une analogie avec la situation de la France plongée dans une mondialisation sauvage. Les élites et la classe commerçante ont évidemment une part de responsabilité dans le déclassement et l'archipellisation du pays. On peut cependant penser que ce phénomène déstructure à ce point les nations occidentales que même l'action politique des plus illustres se bute à ce monstre froid. Ce pouvoir politique et économique les submerge, tout comme l'Empire britannique a submergé la Nouvelle-France.

La fondation de la fédération canadienne en 1867, c'est la mise en minorité structurelle et numérique du Québec.

Alexis Tétreault

Quels sont les grands événements de l'histoire du Canada français qui, de 1760 à la «Révolution tranquille», ont provoqué chez les Canadiens français puis les Québécois un sentiment d'injustice et nourri leur volonté de défendre leurs droits collectifs ?

La Conquête de 1760 n'inaugure pas sans raison la période évoquée. Elle est la source de nos plus grands maux collectifs, le moment inaugural qui fait naître le sentiment d'injustice inhérent à toute domination d'une nation par une autre. Elle est une catastrophe pour nous, Québécois, mais aussi pour la France qui perd le cœur de son empire américain et comprend que ses jours sur ce continent sont comptés.

La répression du mouvement des Patriotes de 1837 qui réclamait, entre autres choses, davantage d'autonomie politique est aussi un événement traumatique. Elle va mener à l'unification des colonies britanniques en 1840, puis à la fondation de la fédération canadienne en 1867, qui sont quant à elles les deux côtés d'une même pièce: la mise en minorité structurelle et numérique du Québec.

Après la fondation du Canada en 1867, le régime fédéral a moins procédé par coup d'éclat que par une lente, mais inexorable assimilation des francophones. Sur le plan économique, la situation n'était guère plus reluisante. La misère dans des terres soit infertiles, soit surpeuplées ou bien dans des industries mutilantes était la norme.

Devenir majoritaire dans un territoire et au sein d'une collectivité politique semble, à vous lire, le fil directeur de l'histoire des Canadiens français, puis des Québécois. Quelles sont les grandes figures intellectuelles et politiques qui ont représenté cette aspiration de la Conquête aux années 1960 ?

Un homme politique quelque peu oublié au Québec, mais qui préfigure pourtant la Révolution tranquille est Honoré Mercier, premier ministre du Québec de 1887 à 1891. Après avoir tenté en vain de composer un bloc national au Parlement canadien, il investit l'Assemblée du Québec avec la promesse de «sacrifier, sur l'autel de la patrie en danger, les haines qui nous aveuglaient et les divisions qui nous tuaient.» Son Parti national transcendait les clivages cosmétiques qui masquaient le vrai danger en provenance d'Ottawa.

L'historien Lionel Groulx est aussi une figure incontournable. Au début du XXe, alors que notre histoire nationale était méconnue et restait à être écrite, il a doté notre peuple d'un récit qui a rendu intelligible son parcours. Armé d'une plume romantique magnifique, Groulx démontre que le «moteur» de notre histoire, sa pierre d'angle, est la poursuite sans relâche de toujours plus d'autonomie politique.

Même s'il utilise tous les pouvoirs à sa disposition, nous dit l'historien québécois Maurice Séguin, jamais le Québec ne sera à son aise et capable de s'émanciper à l'intérieur du Canada.

Alexis Tétreault

Ensuite, l'un des élèves de Groulx, l'historien Maurice Séguin, reprend le canevas historiographique de son maître, mais radicalise son analyse en la fondant sur l'étude du rapport de force qui enserre le Québec. Même s'il utilise tous les pouvoirs à sa disposition, nous dit Séguin, jamais le Québec ne sera à son aise et capable de s'émanciper à l'intérieur du Canada. Soit l'État du Québec devient indépendant, soit la nation qu'il aspire à protéger se dilue à terme dans l'océan anglo-saxon américain. La radicalité de ce constat peut laisser songeur. Bien malin, cependant, celui qui pourrait le démentir au regard du Québec actuel.

Vous citez l'intellectuel Victor Barbeau, qui, en 1936, juge que le Canadien anglais «dicte nos goûts, règle nos besoins, nous impose ses produits, décide de notre alimentation, de notre habillement, ordonne nos plaisirs, manœuvre notre politique, façonne notre âme, transforme nos villes, souille nos paysages, détourne nos cours d'eau et même vicie notre langage». En était-on vraiment là ?

Non seulement nous en étions là, mais relisant les pages duquel est tiré ce passage, je suis saisi par l'actualité du propos. Barbeau décrit, il y a de cela un siècle, la hantise de devenir «des étrangers chez nous», peur qui habite aujourd'hui toutes les nations, grandes et petites. Le passage cité n'illustre-t-il pas le sentiment de dépossession des sociétés occidentales? Leur huissier n'est certes pas le Canada anglais, mais bien un pouvoir culturel et économique transfrontalier que l'on nommera imparfaitement la «mondialisation».

Il existe bien sûr un art de vivre à la française qui résiste à cette uniformisation. Mais, plus que jamais, il vous est possible de comprendre le sentiment de dénuement qui anime une société annexée à un pouvoir politique, économique et culturel exogène.

Alexis Tétreault

Nous utilisons tous les mêmes réseaux sociaux qui dictent nos goûts et façonnent nos âmes en affichant des publicités choisies par un algorithme qui connaît nos préférences. Les mêmes chaînes de restauration rapide ont pignon sur rue dans nos métropoles et décident de notre alimentation. Les GAFAM et autres multinationales sont capables d'infléchir la volonté des États et manœuvrent ainsi nos politiques. L'anglophilie de bas étage, ce que les Québécois appellent le «franglais» et, les Français, le globish, vicie quant à elle notre langue. Il existe bien sûr un art de vivre à la française qui résiste à cette uniformisation. Mais, plus que jamais, il vous est possible de comprendre le sentiment de dénuement qui anime une société annexée à un pouvoir politique, économique et culturel exogène.

La figure de Duplessis est peu connue en France aujourd'hui et honnie au Québec. Qui était-il ? Quelle appréciation portez-vous sur son action ?

Maurice Duplessis a été premier ministre du Québec quasiment sans interruption de 1936 à 1959.

Au Québec, ce qui précède 1960 est déprécié dans un élan de lyrisme agaçant, présentiste et ingrat.

Alexis Tétreault

Sa place dans notre mémoire collective est symptomatique de la rupture identitaire que provoque la Révolution tranquille de 1960. Le Québec que cette période fait naître érige sa mythologie politique sur un rejet du Canada français que personnifiait Duplessis. Ce qui précède 1960 est ainsi déprécié dans un élan de lyrisme agaçant, présentiste et ingrat.

Pour ma part, je porte un regard plutôt dépassionné sur Duplessis en me rappelant qu'il ne fut pas autre chose qu'un produit de son époque. On peut certes dénoncer les nombreux scandales qui ont émaillé son règne. Il faut par ailleurs rappeler qu'il a pavé la voie à la Révolution tranquille, ne serait-ce qu'en résistant aux assauts centralisateurs du gouvernement canadien. Ce personnage ne me rend d'aucune manière nostalgique d'une période où le Québec était davantage sur la défensive que dans une posture créatrice. En revanche, je ne me sens pas l'obligation de le honnir et de régler mes comptes avec une époque qui n'était pas sans mérite.

L'épithète qui sied le mieux à la Révolution tranquille est celle de « nationaliste ». Un nationalisme qui se traduit par un rassemblement des forces patriotiques dans un État-nation afin de réparer un tort historique.

Alexis Tétreault

Qu'est-ce que «la Révolution tranquille» ? Est-elle «de droite» ou «de gauche» ?

La Révolution tranquille est un important moment de refondation durant lequel les Canadiens français opèrent une mue politique et identitaire québécoise. Le Québécois, nouveau sujet politique qui assume enfin une identité territoriale que l'on pourrait qualifier de «républicaine», investit l'État du Québec pour que ce dernier devienne l'outil d'émancipation et de pérennisation de la nation.

Le clivage gauche-droite, à l'instar de la recomposition politique qui s'opère de nos jours en France, nomme inadéquatement le phénomène politique à l'origine de la Révolution tranquille. Il s'agit certes d'une période de construction de l'État-providence et d'interventionnisme pour extirper les Québécois de leur infériorité économique. En cela, on pourrait dire qu'elle était «de gauche».

Or, cette construction nationale ne s'est pas opérée dans le ciel platonicien des idées désincarnées. L'État du Québec a été bâti au nom de cette vieille nation canadienne-française fragile, pour qu'elle survive sur ce continent uniformisant. De ce point de vue, on peut aussi dire que la Révolution tranquille est «de droite», parce que nécessairement conservatrice.

L'épithète qui sied le mieux à la Révolution tranquille est celle de «nationaliste». Non pas un nationalisme irrédentiste, comme on peut l'entendre en Europe. Un nationalisme qui se traduit par un rassemblement des forces patriotiques dans un État-nation afin de réparer un tort historique.

À la tête du gouvernement fédéral, à Ottawa, comment Pierre Elliott Trudeau réagit-il à la poussée souverainiste ? Son fils, actuellement au pouvoir, poursuit-il la même politique envers le Québec ?

Pierre Elliott Trudeau ne combattra pas seulement le mouvement souverainiste, il refusera et fascisera toute reconnaissance particulière du Québec. Aux commandes du Canada, il va répondre à l'affirmation du Québec par la ratification d'une Constitution multiculturaliste, sans l'accord ni la signature du Québec. Ce régime canadien farouchement antinational donne, depuis 1982, le fin mot du politique à des tribunaux qui sacralisent les droits individuels et communautaires. Les lois québécoises votées par son Assemblée nationale, comme la «Loi 101» qui protège notre langue française, sont ainsi charcutées ou invalidées par le régime juridico-politique qu'a instauré Trudeau.

Le fils de Pierre Elliot, Justin Trudeau, poursuit la politique du paternel, mais à la manière d'un automate qui laisse le multiculturalisme canadien faire son œuvre. Il n'en est que la caricaturale excroissance. En témoigne son refus de défendre la liberté d'expression dans le sillage de l'assassinat de Samuel Paty sous prétexte qu'elle a des limites et ne peut servir à offenser des minorités religieuses. Son père avait au moins le mérite d'être doté d'une intelligence machiavélienne. En cela, il fait penser à un François Mitterrand et à son utilisation stratégique de l'antiracisme. Justin Trudeau, tout comme l'antiracisme d'aujourd'hui, n'est qu'une pâle et carnavalesque copie de son père.

Deux référendums, en 1980 et surtout en 1995, ont été des échecs pour les partisans de l'indépendance du Québec. Au sein de la jeune génération de Québécois, beaucoup ont d'autres préoccupations que la souveraineté et semblent à l'aise avec les institutions du Canada telles qu'elles sont. Pourquoi n'est-ce pas votre cas ?

Abandonner le projet d'indépendance du Québec, malgré les échecs, c'est consentir à notre disparition nationale et culturelle dans un Canada anglophone et multiculturaliste devenu fou. Ce pays qui se questionne à savoir si des tribunaux régis par la charia ne devraient pas être mis à la disposition des musulmans, mais qui associe la laïcité aux lois de Nuremberg. Ce pays sectaire et sermonneur qui, pour masquer sa pusillanimité diplomatique, se présente comme une superpuissance morale qui aurait accouché de la société idéale dont tous devraient s'inspirer. Un pays qui sanctifie et chante les louanges de toutes les minorités religieuses et culturelles, mais qui a été refondé sur la négation de la nation minoritaire québécoise.

À lire aussiMathieu Bock-Côté: «Les 40 ans du coup d’État canadien»

Il est vrai que les Québécois semblent s'accommoder du Canada. Or, je persiste à croire que ce miroir déformant dans lequel ils se regardent et qui leur renvoie l'image d'une nation normalisée et pérenne est appelé à éclater. Il commence déjà à se fissurer sous les assauts répétés et le mépris du Canada qui ne masque même plus ses insultes sous les nobles apparats des concepts sociologiques.

Alexis Trétreault, La nation qui n'allait pas de soi, vlb éditeur, 31 mars 2022, 256 pages, 30,00 €. VLB éditeur
read-entire-article

         

 Publicité par Adpathway