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Jérémie Gallon: «Aux sommets du G7 et de l'Otan, on réalise que le monde n'est plus occidentalo-centré»

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ENTRETIEN - Le 30 juin s'est achevée une séquence diplomatique intense, voyant se succéder une réunion du Conseil européen, un sommet du G7 puis de l'Otan. Ces évènements ont été l'occasion de réaffirmer l'unité du camp occidental, en dépit de divergences existantes, analyse Jérémie Gallon.

Jérémie Gallon est directeur général pour l'Europe du cabinet de conseil géopolitique McLarty Associates. Il enseigne les questions internationales à Sciences Po et a publié Henry Kissinger. L'Européen (Gallimard, 2021).


LE FIGARO. - Quel regard portez-vous sur la semaine diplomatique qui vient de s'écouler ? Faut-il voir dans les réunions du Conseil européen, du G7 et de l'Otan une volonté de renforcer la cohésion de l'Occident et d'imposer son unité face aux défis géopolitiques actuels ?

Jérémie GALLON. – À court terme, ces trois sommets ont réaffirmé la grande cohésion d'ensemble qui existe depuis le début de la guerre en Ukraine, à la fois au sein de l'Union européenne mais plus généralement au sein du camp occidental. Nous l'avons vu avec la coordination sur la question des sanctions depuis février, position qui a été réaffirmée lors du dernier Conseil européen, mais aussi le consensus sur les questions de l'élargissement de l'UE et de l'Otan. Enfin, la forte cohésion entre les États-Unis et l'Union européenne se traduit par des objectifs stratégiques partagés sur la guerre en Ukraine, un narratif commun et une forme de cohérence par rapport à la question chinoise.

Il faut aussi souligner que les Américains jouent pleinement leur rôle. Depuis le début du conflit, ce sont eux qui, dans un consensus bipartisan devenu rare dans ce pays, apportent, de très loin, le plus d'aide, militaire, humanitaire, financière et économique à l'Ukraine. Dès le 8 mars, le Congrès a débloqué 14 milliards de dollars pour l'Ukraine ; le 8 mai, il a très largement voté en faveur d'une enveloppe supplémentaire de 40 milliards de dollars, et Joe Biden a annoncé au sommet de l'Otan plus de 800 millions de dollars d'aide supplémentaire ainsi qu'un renforcement de la présence militaire américaine en Europe.

Il est également nécessaire de rappeler que, contrairement à ce qu'essaient de faire croire certains commentateurs mus par cette «obsession anti-américaine» si bien analysée par Jean-François Revel, les États-Unis n'exportent pas en Europe leur guerre contre la Russie. Face à l'agression et l'invasion d'un pays souverain et démocratique au cœur même du continent européen, les Américains et les Européens ont conclu que, malgré les divergences qui existent parfois entre eux, il n'y a pas d'autre option possible que de former un front uni.

Un des objectifs clés des Occidentaux doit désormais être d'essayer d'élargir ce qui n'est pour l'instant qu'un consensus occidental.

Jérémie Gallon

Le consensus occidental n'est toutefois pas une cohésion globale. Au G7, les Occidentaux ont voulu inviter des pays asiatiques - l'Inde et l'Indonésie qui détient la présidence du G20 -, africains - le Sénégal et l'Afrique du Sud – et d'Amérique latine - l'Argentine -, parce qu'ils se rendent compte que la cohésion qu'on a observée entre eux depuis le début de la guerre, n'est pas partagée avec un certain nombre d'autres puissances. Que ce soit lors des votes à l'Onu pour condamner Moscou, sur la question de la crise alimentaire ou lorsqu'il s'agit de demander à certains producteurs de pétrole un effort supplémentaire, il apparaît que de nombreux pays sont plus que réceptifs au narratif russe. Un des objectifs clés des Occidentaux doit désormais être d'essayer d'élargir ce qui n'est pour l'instant qu'un consensus occidental.

Alors qu'on s'interrogeait sur la pérennité du réinvestissement de la politique étrangère américaine en Europe, Joe Biden a annoncé vouloir renforcer la présence militaire américaine sur le vieux continent. Est-ce à dire que les Américains vont se réintéresser durablement à l'Europe, même au-delà des midterms ?

Au-delà de l'analyse de court terme, il faut en effet se préparer à un moyen terme et un long terme qui risquent d'être beaucoup plus compliqués, notamment parce qu'en politique étrangère, on est toujours rattrapé par la politique intérieure. Aujourd'hui, les tendances de fond, aussi bien en Europe qu'aux États-Unis, sont à l'isolationnisme et à l'unilatéralisme. Les Européens doivent faire très attention: nous devons nous réjouir que les fondements de l'alliance transatlantique aient été renforcés au cours des 18 derniers mois, notamment sur le plan militaire dans le cadre de l'Otan ou en matière coopération commerciale et technologique, mais nous allons désormais rentrer dans une phase où des facteurs de politique intérieure vont mécaniquement tendre la relation.

À l'heure où nous nous parlons, l'Ukraine ne fait plus la Une des journaux aux États-Unis. Aux États-Unis comme en Europe, la combinaison de facteurs domestiques et économiques, conjugués au fait que le conflit en Ukraine va durer et évoluer vers une guerre d'attrition, va nourrir une fatigue des opinions publiques, qui se ressentira bientôt au niveau des dirigeants politiques. Jusqu'à présent il y avait un consensus bipartisan très fort aux États-Unis mais celui-ci risque de peu à peu s'étioler au fur et à mesure que les Américains entreront dans la période électorale des midterms.

Il y a une hypocrisie américaine lorsque les États-Unis exigent des Européens d'investir plus en matière de défense – à raison – mais leur demandent de continuer à acheter américain.

Jérémie Gallon

L'Europe doit donc se préparer à jouer un rôle encore plus autonome sur l'Ukraine. C'est absolument essentiel. Si nous nous projetons à plus long terme, il faut aussi considérer qu'en 2024, il y aura probablement un président américain qui sera dans une démarche plus isolationniste, et il faut que les Européens l'anticipent dès maintenant. D'autre part, les Américains considèrent que, aussi grave que soit la situation en Ukraine, ils ont un autre défi stratégique majeur: la Chine.

L'idée d'une Communauté politique européenne semble se préciser, est-elle de nature à renforcer cette autonomie ?

Sur la question de l'autonomie stratégique européenne – qui va d'ailleurs bien au-delà de la question de la défense -, je pense que cette idée de Communauté politique européenne est bonne. En effet, il est impératif que les Européens réfléchissent à long terme à l'architecture de sécurité européenne, qui doit se dessiner bien au-delà des frontières de l'Union européenne elle-même. Rappelons par ailleurs que cette Communauté politique européenne n'a pas nécessairement vocation à devenir l'antichambre de l'Union européenne. Il va donc falloir faire la pédagogie de cette idée, notamment en Europe de l'Est, où nombre de pays trouvent l'idée intéressante mais ont eu, jusqu'à présent, le sentiment qu'elle était utilisée pour d'autres objectifs.

En revanche, lorsque l'on parle d'autonomie européenne, il faut arrêter de toujours opposer l'Otan et l'Europe de la défense ; ce sont deux aspects complémentaires. L'Otan est, et demeurera un pilier de l'architecture de sécurité européenne, ce qui ne doit surtout pas nous empêcher de renforcer considérablement notre effort en matière de défense. Sur ce sujet, il faut mettre fin à une double hypocrisie, européenne et américaine. L'hypocrisie européenne consiste à dire qu'on en a assez que les Américains viennent sur nos plates-bandes tout en ne faisant pas les efforts nécessaires d'investissement en matière de défense. Je rappelle à titre indicatif qu'en 2020, les pays de l'Union européenne ont dépensé 198 milliards d'euros en défense, soit en moyenne 1,2% de leur PIB, là où les États-Unis ont dépensé 675 milliards d'euros. Nous pouvons donc tourner l'équation dans tous les sens : la vérité est qu'au moment où les menaces se font toujours plus grandes, nous, Européens, devons augmenter très substantiellement nos dépenses de défense.

À l’inverse, il y a aussi une hypocrisie américaine lorsque les États-Unis exigent des Européens d'investir plus en matière de défense – à raison – mais leur demandent de continuer à acheter américain. Washington devra accepter que si les Européens augmentent significativement leurs dépenses de défense, ce sera d'abord pour acheter européen ; ce qui suppose également que nous fassions les efforts nécessaires pour consolider l'industrie de la défense européenne.

Les Américains ont adopté un discours plus idéologique par rapport à la Chine, définissant ce combat face à l'Empire du Milieu comme un combat entre démocratie et régime autoritaire.

Jérémie Gallon

Au sommet du G7 et de l'Otan, la Chine a fait l'objet d'une attention particulière: dénonciation des pratiques commerciales au G7, évocation d'un «défi» pour la sécurité au sommet de l'Otan. Assiste-t-on à l'émergence d'une nouvelle polarisation géopolitique entre l'Occident et la Chine ?

Aux États-Unis, la Chine est probablement un des seuls sujets où il y a un consensus bipartisan ; pour Républicains et Démocrates, ce qui se passe en Ukraine est terrible, mais le vrai défi, c'est la Chine. La Chine est vue comme la seule puissance qui est capable de remettre en cause l'ordre international tel que Washington l'a bâti depuis plus de 75 ans. Ce que l'on observe depuis le début de l'administration Biden, c'est une tentative d'articuler une politique chinoise de manière beaucoup moins erratique que sous Trump.

À cet égard, il est frappant de constater que si, pour les Européens, la séquence diplomatique a débuté avec le Conseil européen, avant de se poursuivre au G7, puis au sommet de l'Otan, cette course d'obstacles diplomatiques avait commencé bien avant pour le Président Biden. Dès le mois de mai, il accueillait un sommet États-Unis – Asean, puis poursuivait son offensive asiatique par un déplacement au Japon et en Corée du Sud, avec notamment la tenue d'un sommet du Quad – format de coopération réunissant les États-Unis, l'Australie, le Japon et l'Inde. Il déployait là un des trois piliers de sa stratégie à l'égard de la Chine: si les États-Unis veulent contenir la Chine, ils doivent s'appuyer sur ce qui est l'un des fondements historiques de la puissance américaine dans la région: son réseau unique d'alliances.

Le deuxième axe de la politique chinoise des États-Unis repose sur l'idée qu'il faut se renforcer à l'intérieur pour être plus fort à l'extérieur. Les Américains ont donc fait le choix d'investir massivement au sein même de leurs frontières, notamment en matière d'infrastructures mais aussi en recherche et développement pour garder le leadership dans le domaine de l'innovation. Troisièmement, les Américains ont adopté un discours plus idéologique par rapport à la Chine, définissant ce combat face à l'Empire du Milieu comme un combat entre démocratie et régime autoritaire.

Les Européens partagent certaines des inquiétudes américaines mais ne veulent pas rentrer dans une nouvelle forme de guerre froide avec Pékin.

Jérémie Gallon

L'Union européenne a aussi beaucoup évolué sur la question chinoise depuis 18 mois. En politique commerciale - c'est très peu connu de nos concitoyens -, l'Union européenne a développé toute une série d'instruments de défense commerciale - instruments anti coercition, anti-subventions étrangères, instruments relatifs aux marchés publics internationaux –, autant d'outils qui visent à contenir la Chine et à empêcher qu'elle n'interfère de manière illégitime dans notre économie européenne. Les Européens apprennent aussi à mieux protéger leurs actifs stratégiques et, sur la question de la cybersécurité, à mieux se protéger des interférences. Les Européens sont souvent plus discrets que les Américains sur le plan rhétorique, mais dans les faits, ils agissent.

Entre Washington et les capitales européennes, il y a toutefois une ligne de fracture. Les Européens demeurent en effet désireux de garder une certaine indépendance sur cette question. Ils partagent certaines des inquiétudes américaines mais ne veulent pas rentrer dans une nouvelle forme de guerre froide avec Pékin. Nous, Européens, jugeons qu'il va falloir continuer de considérer la Chine comme un partenaire sur de grands enjeux stratégiques, que ce soit la lutte contre le changement climatique, la mise en norme de certains standards internationaux ou la réponse à apporter à certaines crises régionales. Malgré les tensions actuelles avec le pouvoir chinois, nous faisons donc le choix de maintenir des canaux diplomatiques et de communication. C'est le choix du pragmatisme et le rejet d'une guerre idéologique contre la Chine. À cet égard, les conclusions du sommet de l'Otan sont intéressantes, parce que la Chine n'est pas définie comme une menace mais comme un «défi». En diplomatie, les mots comptent, et là on sent que c'est une volonté de l'Europe de ne pas entrer dans une logique manichéenne et sans retour vis-à-vis de Pékin.

La semaine dernière, Joe Biden a aussi effectué une tournée en Asie (Corée du Sud et Japon). Il a notamment annoncé un nouveau partenariat, l'Indo-Pacific Economic Framework (IPEF). Au G7, a été abordée l'idée d'un Partenariat mondial pour les infrastructures pour contrer l'influence chinoise en Afrique notamment. Les États-Unis entrent-ils dans une phase plus offensive visant à contrer l'influence chinoise et à se maintenir au sommet de l'ordre international ?

Cela rappelle que, en géopolitique, la question commerciale est centrale. Les Américains et les Européens l'ont compris. Avec le cadre Indo-Pacifique, Biden essaie de faire un peu ce qu'avait fait Obama avec l'accord transpacifique, c'est-à-dire créer une alliance avec les autres pays asiatiques pour contenir la Chine. Par ailleurs, les Européens et les Américains essaient d'apporter une réponse aux Nouvelles routes de la soie avec la promesse de déployer 600 milliards de dollars, initiative dont les prémices avaient déjà été annoncées au G20 l'année dernière. Néanmoins ces ambitions rencontrent de graves difficultés.

La première, pour ce qui est du cadre Indo-Pacifique, est que les Américains combattent aujourd'hui avec une forme de handicap: le libre-échange est devenu, aux États-Unis comme en Europe, un sujet toxique sur le plan politique. Contrairement à l'accord transpacifique qui avait été décidé par Obama pour contenir la Chine – et dont Trump a décidé de se retirer, commettant là une erreur stratégique majeure - l'IPEF ne procure pas un accès au marché américain à ces pays. Joe Biden n'aurait pas pu se le permettre vis-à-vis des syndicats, de l'aile gauche du parti démocrate ou à l'égard du parti républicain. Cela affaiblit beaucoup l'accord, parce que les autres pays asiatiques se rendent compte que la Chine, qui est un partenaire commercial largement aussi important, procure, elle, un accès à son marché.

Il faut que nous fassions attention à ne pas tomber dans des projets technocratiques, se résumant en acronymes, mais manquant singulièrement de chair. En lançant les Nouvelles routes de la soie, Pékin a dit « la Chine, en tant que civilisation plurimillénaire, est de retour ».

Jérémie Gallon

Deuxièmement, la réponse aux Nouvelles routes de la soie n'est pas une idée nouvelle. En plus d'être déjà mise sur la table par le G20 l'année dernière, l'UE avait annoncé sa propre initiative, tout comme les Britanniques. Mais toutes ces velléités n'ont pour l'instant été que peu concluantes. Pourquoi ? D'abord pour une question financière: les Occidentaux sont-ils capables de mobiliser autant de capitaux que les Chinois sur ce projet ? Il y a ensuite la question des méthodes utilisées. Aujourd'hui, quand ils financent des projets, les Européens et les Américains doivent respecter un certain nombre de règles de lutte contre la corruption et de transparence internationale que ne respectent pas nécessairement leurs rivaux chinois.

Enfin, une autre limite fondamentale du projet porté par les Occidentaux, c'est que les Nouvelles routes de la soie chinoises s'inscrivaient dans un narratif très fort, un narratif historique, symbolique. On se rappelle d'ailleurs que quand Xi Jinping avait annoncé ces nouvelles routes de la soie, il avait dévoilé son projet à Xi'an, ville historique des routes de la soie. Dès ses débuts, le projet a donc eu une résonance très forte dans l'imaginaire mondial. Or le partenariat annoncé par les Occidentaux a encore un nom différent des autres initiatives qui avaient été lancées au cours des deux dernières années, et sera probablement encore résumé à coups d’acronymes. Dans ce contexte, est-ce un partenariat qui, dans la durée va être capable d'avoir la même force que les nouvelles routes de la soie ? J'aimerais le penser, mais je n'en suis pas certain.

Les États-Unis et l'Europe doivent renouer avec l'histoire et la symbolique….

C'est exactement ça ; il faut que nous fassions attention à ne pas tomber dans des projets technocratiques, se résumant en acronymes, mais manquant singulièrement de chair. En lançant les Nouvelles routes de la soie, Pékin a dit «la Chine, en tant que civilisation plurimillénaire, est de retour».

Nous, Européens, partageons avec la Chine le fait d'être une civilisation plurimillénaire: à nous de jouer sur notre histoire pour être capable de bâtir des projets qui ont la même force symbolique. Dans les vingt-quatre siècles d'histoire qui séparent la construction du Parthénon d'aujourd'hui, nous avons tous les éléments pour bâtir cela.

Ceci est d'autant plus important que la crise ukrainienne a aussi montré que le monde n'est plus occidentalo-centré. Depuis plusieurs décennies, il y a d'autres puissances qui émergent, qui mènent une diplomatie d'influence, et nous en payons aujourd'hui le prix. En Afrique, en Amérique Latine, en Asie, c'est un monde moins occidentalo- et européano-centré qui se dessine. Dans ce contexte, si les Européens sont, pour des raisons évidentes, très focalisés sur la question ukrainienne, il faut qu'ils fassent très attention à ne pas négliger pour autant certaines dynamiques internationales. Il faut que les Européens gardent une perspective globale si nous voulons devenir une puissance plus souveraine, et plus autonome sur le plan stratégique.

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