Language

         

 Publicité par Adpathway

«Il y a deux siècles naissait le en même temps sous la Restauration»

1 month_ago 16

         

FAIRE UN DON URGENT QuebecNouvelles.com & ParoleJuste.com

  Publicité par Adpathway

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Dans L'invention du «en même temps», le jeune historien Jean-Baptiste Gallen retrace la vie d'Élie Decazes, qui gouverna la France entre 1818 et 1820. Il dresse un parallèle saisissant entre sa stratégie politique et celle de l'actuel président de la République.

Jean-Baptiste Gallen est historien. Spécialiste de la Restauration, il a publié L'invention du «en même temps» (Cerf, 2022, 152 p., 18€).


FIGAROVOX. - Vous dressez dans votre livre le portrait d'un «ambitieux» qui a dirigé la France pendant trois ans mais a laissé peu de souvenirs dans notre mémoire collective. Qui était Élie Decazes ?

Jean-Baptiste GALLEN. - Élie Decazes est un véritable personnage balzacien. Ce jeune provincial arrive dans la capitale en 1800 dans sa vingtaine, au début du pouvoir personnel de Bonaparte. Decazes gravit un à un les échelons et côtoie l'élite politique impériale. Au retour définitif de la monarchie en 1815, il se convertit royaliste et parvient à se faire une place auprès du roi Louis XVIII. Il en devient même le favori: tous les jours ils s'entretiennent longuement, s'écrivent constamment des lettres… Et en 1818, alors âgé de seulement 38 ans, Decazes devient le chef du gouvernement.

Decazes plaît au roi par son charisme et sa belle allure. Il n'a que 38 ans: il assume son immaturité politique et la perçoit comme une force au sein de cette classe politique vieillissante qui n'a cessé de trahir tous les régimes successifs. En même temps, Decazes est un ambitieux: sa pensée politique est souple et mobile. Homme de réseaux, le premier des ministres se place à la tête d'un système politique extrêmement puissant qui lui permet de faire basculer la politique du ministère d'un côté comme de l'autre au gré de ses intérêts particuliers du moment.

En 1818, le roi écrit à Decazes cette phrase qui définit parfaitement la politique qui va être mise en œuvre: «Marchons entre la droite et la gauche en leur tendant la main et en nous disant que quiconque n'est pas contre nous est avec nous.» Le chef du gouvernement va en faire sa maxime.

Élie Decazes ne propose pas une nouvelle vision du monde. Il tente uniquement de rallier les déçus de la droite et de la gauche pour faire une politique qui se veut pragmatique et devient par là même opportuniste.

Jean-Baptiste Gallen

Votre livre nous plonge dans la vie politique sous la Restauration. Vous rappelez que c'est à cette période que renaît le clivage droite-gauche apparu en 1789 ; quelles sont alors les grandes lignes d'opposition entre les deux camps ?

En effet, la restauration de la monarchie est paradoxalement le retour d'un vrai clivage politique. Auparavant, Napoléon avait pensé et conçu les institutions de l'Empire de sorte à rendre les discussions et débats impossibles. Il n'aimait pas que l'on discute sa politique. Les places des parlementaires étaient décidées à l'avance au sein des chambres afin d'éviter la constitution d'un bloc de droite et d'un bloc de gauche.

La Restauration, quant à elle, crée deux chambres parlementaires où le débat (et le positionnement) est pleinement libre. On se rend à la Chambre des députés et à la Chambre des pairs comme on se rend à l'Opéra. Chateaubriand, Benjamin Constant débattent au sein de ces chambres qui sont l'occasion de véritables joutes parlementaires. Dans ce contexte, les hommes politiques se rangent par famille de pensée.

D'un côté, la droite est divisée en deux: il y a d'une part les partisans d'un retour aux principes de l'Ancien régime, nommés les ultras. Ils veulent «dérouler la révolution en sens contraire» selon une expression du temps. Mais il y a aussi une droite modérée qui, à l'inverse, considère qu'un retour dans le passé est impossible. Pour elle, tout n'est pas à jeter dans l'héritage révolutionnaire.

De son côté, la gauche est profondément divisée. Elle se fait très discrète, car une partie non négligeable de ses membres a soutenu Napoléon Bonaparte lors de son retour de l'île d'Elbe en mars 1815. Elle est composée de bonapartistes qui attendent le retour de l'Empereur – toujours en vie à Sainte-Hélène –, de partisans d'une monarchie parlementaire et de quelques républicains.

Face à la résurgence d'une bipartition de la vie politique française, Élie Decazes ne cherche pas à proposer une troisième voie mais plutôt à rassembler les modérés des deux bords. En quoi consiste cette politique du «juste milieu» ?

Élie Decazes ne propose pas une nouvelle vision du monde. Il tente uniquement de rallier les déçus de la droite et de la gauche pour faire une politique qui se veut pragmatique et devient par là même opportuniste. Il forme ainsi son ministère en débauchant des personnes venues des deux bords.

Par conséquent sa politique est inclassable. Elle alterne selon le contexte entre réforme de droite et réforme de gauche. Mais faire la liaison est compliqué. Les contradictions et les revirements sont nombreux, amplifiant le sentiment de frustration de la majeure partie des électeurs.

Il y a un style jupitérien dans la façon decazienne d'exercer le pouvoir. Decazes apprécie peu l'opposition, il privilégie l'efficacité au dialogue. La Chambre des députés ne lui convient pas ? Il dissout la Chambre et modifie la loi électorale.

Jean-Baptiste Gallen

Il est ainsi difficile de savoir quelles étaient les convictions de Decazes et ce flou permet de la flexibilité. Les députés de la majorité ignorent quelle position ils devront défendre avant l'étude du texte. La droite et la gauche modérée tentent d'exister mais peinent à être audibles. Ils dénoncent la trahison de leurs anciens membres ayant rejoint le ministère. Ils pointent du doigt l'incohérence de leur collègue qui un jour défendent la libéralisation de la presse, et qui deux ans plus tard soutiennent l'inverse.

Vous faites d'Élie Decazes l'inventeur du «en même temps» ; quels sont les traits saillants permettant de le comparer à Emmanuel Macron ?

Au-delà du physique et de leur jeune âge, les méthodes politiques se ressemblent. Il y a un style jupitérien dans la façon decazienne d'exercer le pouvoir. Decazes apprécie peu l'opposition, il privilégie l'efficacité au dialogue. La Chambre des députés ne lui convient pas ? Il dissout la Chambre et modifie la loi électorale. La Chambre des pairs s'oppose à sa politique ? Il nomme 60 pairs qui renversent la majorité de la Chambre. Les oppositions dénoncent le rôle insignifiant des députés ministériels qui n'auraient qu'à lever le bras pour voter les lois du ministère, faisait de la Chambre des députés une simple chambre d'enregistrement.

En matière de stratégie électorale les méthodes se rapprochent. Decazes s'occupe personnellement de la nomination des candidats. Comme sa politique drague en même temps la droite et la gauche, il varie la coloration des candidats au gré des territoires. Dans les départements acquis à la gauche, les candidats ministériels émanent de la gauche, et à l'inverse, dans les territoires favorables à la droite, le ministère présente des figures de droite.

C'est peut-être au fond tout le paradoxe de cette politique du « en même temps. » Bien loin d'apaiser un pays, elle attise les rancœurs et fait émerger la violence.

Jean-Baptiste Gallen

Avec le temps, les ralliements se font plus rares car la nouveauté qu'il incarnait s'essouffle. Afin de conserver le pouvoir, Decazes déclare que s'il perd les élections, l'extrême droite le remplacera. «Moi ou les ultras», voici la rhétorique dangereuse et étonnamment moderne à laquelle Decazes a recours il y a 200 ans. Elle fait de la droite radicale l'unique alternative à sa politique et tous ceux qui tentent d'avoir un discours modéré s'opposant à Decazes se retrouvent dépassés par les extrêmes.

Decazes et les doctrinaires qui l'entourent choisissent de s'appuyer sur la bourgeoisie des centres-villes et d'écarter les classes populaires du système politique pour maintenir l'ordre, dites-vous. Y voyez-vous là aussi un parallèle avec la situation actuelle ?

Oui, j'y vois aussi l'un des nombreux parallèles. La France était déjà morcelée lorsque Decazes arrive au sommet du pouvoir, mais sa politique va aggraver la situation.

Decazes en est persuadé, les grands vainqueurs des dernières décennies, de la Révolution et de l'Empire, sont les bourgeois des centres-villes. Il va ainsi les caresser dans le sens du poil. Les libéraux des centres et les ultras des campagnes représentent deux France qui ne se côtoient pas, qui ne dialoguent plus. Le pays était déjà morcelé, il devient un «archipel» pour reprendre une formule de Jérôme Fourquet.

Vous insistez sur l'exaspération que suscite la politique de «bascule» d'Elie Decazes qui, en cherchant à satisfaire tour à tour les modérés de droite puis de gauche, contribue à la radicalisation des deux camps. Comment cette montée aux extrêmes se traduit-elle ?

C'est peut-être au fond tout le paradoxe de cette politique du «en même temps.» Bien loin d'apaiser un pays, elle attise les rancœurs et fait émerger la violence. Avec cette stratégie, toute forme de débat devient impossible car on ne peut échanger intelligemment avec quelqu'un qui affirme tout et son contraire. Le débat suppose la clarté et l'honnêteté des convictions: la stratégie de Decazes est dépourvue de ces deux conditions. Et lorsque les idées se taisent, les intérêts particuliers prennent le dessus et le pays sombre dans la guerre du tous contre tous.

Le débat politique ne concerne plus que des nominations, des débauchages ou des stratégies électorales dans une situation où les crises politiques se succèdent.

L'extrême droite a pris le pouvoir peu de temps après lui. Le vide de sa pensée ne pouvait que laisser la place à la radicalité d'un extrême, qui semblait répondre à toutes les craintes du temps.

Jean-Baptiste Gallen

Dans ce contexte, seuls les plus radicaux parviennent à faire entendre leurs idées. Decazes n'a en face de lui qu'une droite extrême et une gauche radicale.

Chateaubriand décrivait Decazes comme un homme qui «à force d'avoir trompé tout le monde, ne trompe plus personne», et son ministère prend fin au bout de trois ans, en 1820. Qu'est-ce qui a précipité sa chute ?

Travailler sur cette période, c'est avoir le plaisir de lire des hommes politiques comme Chateaubriand ou Benjamin Constant.

En février 1820, le duc de Berry, neveu du roi, le seul à pouvoir donner une descendance aux Bourbons, est assassiné en sortant de l'opéra. Cet évènement est un coup de tonnerre. Decazes ne peut rester aux responsabilités: il est désigné comme le responsable de cette atmosphère politique dans laquelle un prince de sang est assassiné sauvagement dans la rue.

Parce que sa chute devenait inéluctable, parce que sa personne et sa politique étaient honnies, l'extrême droite a pris le pouvoir peu de temps après lui. Le vide de sa pensée ne pouvait que laisser la place à la radicalité d'un extrême, qui semblait répondre à toutes les craintes du temps.

Jean-Baptiste Gallen, L'invention du «en même temps» Éditions du Cerf
read-entire-article

         

 Publicité par Adpathway